Albert Cohen

 

 

 

 

 

 

Le retour

 

L'appartement se trouve tout près du ciel, mais il est sombre, sans fleurs et sans images. Il est revêtu de velours brun. Opaques sont les tentures, les coussins carrés et les lourdes draperies. Les meubles sont ancrés dans le sol. Les murs sont nus. Il n'y a pas d'air.

 

Je suis abeille contre la vitre. Je voudrais pouvoir traverser sa transparence, car, autour de moi, tout est arrimé. C'est à cause, me dit-on, du carbone quatorze, toujours aux aguets. Alors je reste sans bouger, debout, j'attends.

 

Lentement, mon père apparaît, son chapelet dans la main droite. Les senteurs de cuir de Russie, qui l'ont précédé, deviennent des floraisons qui jaillissent et décorent, en accéléré, toute la pièce : c'est en célébration de son retour.

 

Les mules luisent sur ses pieds nus. Il s'assied. Ses jambes croisées sont à demi couvertes par la robe sacerdotale qui surprend la pénombre et l'illumine.

 

Le chapelet joue avec les doigts pâles de mon père. L'index porte encore, en stigmate, la même trace de tabac brun.

 

Alentour, des atomes rayonnent et s'organisent.

Il n'y a pas de hasard.

 

 

 

 

Albert Cohen et ses visiteurs

 

Quand je parle de mon père, je crains de bafouiller. Mais quand j'écris sur lui, c'est encore pire. J'ai peur de me noyer à force de me débattre. Difficile de dire bien, et impossible de dire tout.

 

Pourtant, aujourd'hui (pourquoi aujourd'hui ?) j'ai envie de parler des visites qu'il recevait chez lui. Comment il était. Comment les gens étaient. Comment j'étais, moi, lorsque c'était moi la visiteuse.

 

Peut-être faudrait-il faire la différence entre les visites des proches et celles des lointains ? En fait, il n'y en avait pas. Les rites étaient les mêmes.

 

D'abord, il y avait le rendez-vous pris, par lui, par téléphone. AC ( 1) insistait pour qu'il soit confirmé (de part et d'autre) ni plus tôt ni plus tard que la veille du jour fixé, en particulier s'il risquait d'y avoir un changement de programme. Les habitués savaient qu'il y aurait bien des chances pour que la rencontre soit reportée à une date ultérieure. Ils savaient également qu'il était impératif d'arriver à l'heure précise. Quelques minutes en avance ? Mon père ne serait mentalement pas prêt. Dix minutes plus tard, il s'angoisserait et guetterait par la fenêtre. Je me souviens de mes pauses, assise sur une marche d'escalier, regardant ma montre, afin de sonner à la porte à la minute exacte.

 

J'en reviens à l'appel téléphonique qui fixait le rendez-vous. La voix de mon père était belle et charmait déjà au bout du fil. Mais l'interlocuteur devinait-il que sous ce ton d'autorité courtoise, se cachait déjà une anxiété, qui allait se préciser à mesure que les jours passeraient et que le jour prévu arriverait ? Je ne pense pas…

 

Mais pourquoi cette anxiété ? Qu'y avait-il à craindre ? L'invasion. Car il y aurait invasion. Et qui dit invasion dit préparatifs. Ce n'est pas si facile de se préparer à être envahi.

 

(Le mot invasion n'est pas forcément péjoratif. N'est-ce pas dans le bonheur que l'amoureuse se prépare à être envahie par celui qui va le rejoindre ? Cette invasion-là emplira l'espace tout entier, l'être tout entier. Et avec elle, la joie, la plénitude.)

 

Quant à mon père, il sait que, même si l'envahisseur est le plus agréable et le plus discret des visiteurs, sa simple présence laissera le monde extérieur, ce « grand dehors », envahir son espace et son monde intérieur. Il n'y aura bien entendu ni violence, ni agressivité, mais, oui, il y aura destruction. Car l'invasion, même temporaire, signifie destruction, même temporaire. C'est pourquoi, déjà, le jour du téléphone, commence l'inquiétude d'Albert Cohen. Il se sentait déjà en danger. (Mais comment l'interlocuteur aurait-il bien pu imaginer tout cela ?).

 

Donc se préparer à l'invasion. S'y préparer sur tous les plans. Rester soi-même et devenir un autre. Etre détruit mais faire que ce ne soit que momentané. Se préparer. A tout.

 

D'abord le corps. Ablutions. Barbifiage savonneux. Rasage. Autrement dit purification qui protège. Purification armure. Apparence bouclier. (Je le comparais à un enfant qui s'est fait tout beau tout propre pour faire face au monde des adultes, le premier jour d'école. Pour être admis, admiré, apprécié. Donc aimé. (Un de ses leitmotivs).

 

Il se prépare. Il se prépare à se préparer. Il demande une tasse de thé. Il demande sa robe de chambre. « Non pas celle de tout à l'heure, non pas celle-là non plus, non, oui, l'autre, oui celle-là. » Il dit : « Où est ce qu'on m'a mis mon … ? » (Dès qu'il ne trouve pas quelque chose, c'est sa phrase favorite). Il dit souvent aussi : « Qu'on me donne mon … » Il réclame ? Il exige ? Mais non, il ordonne en toute simplicité, avec ce « que » à l'impératif qui rappelle le parler vénitien de son enfance. Il disait « que je voie … » pour « montrez-moi ». De même que son : « je veux le lire, moi ! » Ce « moi » c'était clairement le « io » italien de son enfance.

 

Il est prêt. Il sent l'after shave, ses joues sont lisses, ses mains fines, ses mules bien cirées. Il est classe. (Il appelle ses robes de chambre « mon uniforme ». Il les porte toujours, qu'il soit seul, dans sa chambre ou en représentation). Son élégance, son apparence toujours « neuve » m'épatait. Quand j'étais jeune, il me donnait à savonner ses chaussettes de soie noire qui me sidéraient par leur aspect « jamais porté. » (Ceci n'est qu'un petit retour en arrière de plus de soixante-dix années).

 

Coup de sonnette annonçant l'arrivée de celui qui ne se doute de rien, ni du bouleversement cosmique qu'il va susciter. A mesure que le visiteur avance dans le salon, la pièce semble se dissoudre, l'espace n'est plus protégé, il est devenu vulnérable. Il va y avoir violation du territoire. Tout cela, bien sûr, insoupçonné du pauvre envahisseur qui ne sait pas qu'avec chacun de ses gestes et de ses regards, il abolit un monde qui devra se reconstruire après son départ.

 

AC vient à sa rencontre. Naturel, simple, chaleureux, il lui serre la main avec ce qu'il appelait lui-même « son bon sourire ». Aux yeux de l'arrivant, rien ne parait du cataclysme.

 

« J'espère que je ne vous dérange pas dans votre travail », demande l'innocent. AC lui répond que, au contraire, son arrivée est particulièrement bienvenue, que justement une pause était nécessaire, etc. (Mais non, il ne ment pas, mais non il n'est pas hypocrite). Les acteurs sont-ils des menteurs et des hypocrites ? AC est un acteur. Il joue intelligent, il joue juste. Il a plaisir à faire plaisir. Il faut mentir pour bien recevoir. Il plait, il sait comment se comporter pour plaire. Il aime plaire. Et non pas en faisant un numéro de séduction banale,qui consisterait à se mettre en avant, à discourir, à jouer au romancier à succès, à l'être d'exception, à l'original, au gourou, voire au chamane !

 

C'est le contraire. Il fait parler l'autre, le met en scène, lui donne le rôle principal. Il faut être brillant pour faire briller l'autre, il faut être intelligent pour que l'autre le devienne. Le génie c'est aussi ça. Ce n'est pas que créer des personnages de fiction dans des livres, c'est aussi les créer dans la vie. AC créait son interlocuteur, lui donnait vie, l'enivrait en lui faisant découvrir qui il était. Peut-être était-ce une illusion, mais quoi qu'il en soit c'était pour l'autre une nouvelle vision de lui-même, une découverte, un inconnu soudain révélé. L'enthousiasme que montrait le visiteur en décrivant, par la suite, sa rencontre avec mon père, en racontant, en expliquant de son mieux à quel point l'écrivain était génial, c'était en réalité et en fin de compte( 2) un hymne à lui-même. AC se montrait génial en lui donnant une importance, une valeur insoupçonnée. En fait, c'est comme s'il avait partagé son génie.

 

Si la conversation prenait un tour littéraire ou politique, c'était parce que AC le voulait ainsi et qu'il estimait avoir quelque chose à apprendre de son interlocuteur. Il posait des questions auxquelles il espérait que celui-ci pourrait répondre. Il s'informait. AC aimait s'informer. Renseignements que pouvait lui fournir son vis-à-vis, récits personnels, tout lui était bon, il engrangeait. Et comme les gens adorent enseigner et renseigner, montrer qu'ils « savent », ils sont contents. AC menait le jeu. Ses questions étant évidemment des questions intéressantes, on pouvait s'attendre à ce que l'autre donne des réponses intéressantes. A questions intelligentes, réponses intelligentes, tout au moins on pouvait l'espérer. Sinon c'était l'ennui avec un E majuscule. AC pouvait s'ennuyer autant qu'il pouvait s'intéresser. Lui, brillant, l'autre ne l'était pas forcément. Ainsi l'Ennui s'installait. Il fallait sévir. La solution était généralement que mon père revenait à la charge en posant des questions déstabilisantes ou même indiscrètes. Et le visiteur les acceptait comme une preuve évidente d'intérêt de la part du romancier. Enivré, il se racontait, se confiait, se découvrait. AC ne s'ennuyait plus.

 

Si le visiteur tenait le premier rôle, c'était bien parce que mon père avait choisi de le lui laisser. Or l'innocent ne s'y attendait pas du tout ! Au contraire, il avait prévu de boire les paroles du maître, de l'écouter en disciple conquis d'avance. Et voilà que c'était à lui qu'on s'adressait !

 

Malgré cela, c'était quand même la personnalité d'Albert Cohen qui s'imposait tout au long de l'entretien. Il avait tant de cordes à ses arcs !

 

Parfois « il assénait ses vérités » (je le cite) et ses thèmes favoris, avec force, avec la volonté de convaincre. Mais il préférait encore amuser, charmer, étonner son auditoire. S'il est vrai que AC écoute mieux que personne, quand il parle on l'écoute ! Il ne discourt jamais, il ne fait pas d'effets de manches, il est naturel. Joue-t-il à être naturel ? C'est possible. Peut-être est-ce afin de mettre l'autre à l'aise, car il sait qu'il intimide facilement. AC est maître dans l'art du dialogue. C'est un don rare. Avec lui, pas de monologues qui se croisent. Il questionne les questions, il répond aux réponses, il commente les commentaires. Ce sont des aller et retour bien huilés. On est loin des conversations habituelles, où l'un questionne, l'autre répond, et puis basta, on passe à autre chose ! Avec AC, c'est un enchaînement continu. Marianne, qui fut ma très chère belle-mère, appelait cela « renvoyer la balle », comme dans un match de tennis. Elle ajoutait que la balle « revenait enrichie ». C'était une image qui lui était personnelle, et que j'ai adoptée, là aussi.

 

Albert Cohen ne peut pas s'empêcher de plaire. La séduction est sa première ou seconde nature, comme on voudra. Elle est avant tout un plaisir altruiste, celui de faire plaisir à l'autre. Montrer à la visiteuse qu'il la trouve charmante, c'est être trouvé charmant par elle. Un prêté pour un rendu. Les deux sont comblés. Je l'entends encore, s'adressant à Annette, faisant un peu son naïf : « C'est joli, ce machin que vous portez, c'est quoi ? C'est un cardigan ? C'est du cachemire ? Ah, ça doit être très doux, et en même temps pas trop chaud, n'est-ce pas ? La couleur est extraordinaire. Mais si ! Un peu éteinte, c'est ça qui est joli ! Le côté aquarelle un peu passé, ça a du charme. Ah, vous l'avez depuis longtemps ? Vous le mettez tout le temps ? C'est pour ça, alors, qu'il me plaît tant… ». Elle sourit, amusée, heureuse. Il aime le cardigan d'Annette, donc il aime Annette, donc, surtout, il est aimé d'elle…. Comme il se sent bien, dans ces occasions-là ! C'est pour lui aussi gratifiant que quand un grand critique littéraire le porte aux nues ! Combien de fois je l'ai entendu dire : « Etre admiré et même rechercher les honneurs, c'est en fin de compte le besoin d'être aimé ». Il adorait dire « en fin de compte » et « inconsciemment » et aussi « en réalité ». Le docteur Freud avait passé par là.

 

Mon père aimait amuser son public. Parfois il jouait à faire un brin de voyance. Ce n'était pas qu'un jeu. Il « devinait » vraiment, et avec une précision inquiétante. Avec son intuition, sa lucidité et sa créativité d'écrivain, il débusquait les non-dits. On lui disait : « Vous êtes dangereux ! » Fier comme un enfant le serait, il savourait la remarque.

 

On qualifie volontiers de pénétrant, de perçant ou de profond le regard de tel ou tel grand homme. Aucun de ces adjectifs ne convient à mon père. Il laissait flotter son regard vert sombre autour de lui, tout en parlant, ne le posant qu'un très bref instant sur le visage de l'autre. Il m'avait dit un jour que cela lui était pénible de regarder quelqu'un dans les yeux, qu'il ce ressentait comme une indiscrétion insupportable. Il devait s'y forcer. On aurait dit qu'il voulait alléger ses paroles, ne pas trop appuyer, craignant d'en faire trop, s'il jouait du regard d'une manière trop évidente. Il aimait être écouté, compris, admiré, mais il craignait l'adulation inconditionnelle et béate. Rencontrer la bêtise lui était physiquement insupportable. Il ne pardonnait pas à la sottise. J'ai envie de dire qu'il exigeait l'intelligence.

 

Il me semble, en me relisant, que je ne mentionne que des visiteurs, paralysés par la présence impressionnante de l'écrivain ! En fait, je pensais surtout à certains jeunes journalistes qui étaient là pour l'interviewer et que j'avais pu observer. Ou encore, à des inconditionnels de son œuvre, intimidés de le rencontrer pour la première fois.

 

Certes, il n'avait pas, en face de lui, que des naïfs disciples, mais des partenaires doués qui « devinaient », eux aussi. C'était un jeu à qui devinerait quoi. Je pense à cet ami suisse qui me disait : « Votre père aime à brouiller les pistes et moi j'adore les dé-brouiller ». J'ai assisté parfois à de belles compétitions, de belles joutes entre joueurs de grande classe. C'était à qui dévoilerait l'autre.

 

AC n'allait jamais chez personne. Il ne venait jamais chez moi, malgré mes offres de lui envoyer un taxi, plein de belles couvertures chaudes, pour qu'il puisse venir en robe de chambre. Mon père estimait l'intelligence et la culture des amis qui lui rendaient visite. Je dis «estimait » et non « admirait » car il n'admirait personne, à part Freud, Einstein et Dostoïevski. Proust et Dickens aussi, mais moins. (On va penser, en lisant ces lignes, que je plaisante. Mais non, pas du tout !). (A propos d'admiration, cela me fait penser à cette philosophe fort connue, dont mon père n'avait dit, d'un air très sérieux, comme s'il pesait ses mots, mûrement réfléchis et totalement mérités, (bien qu'assez audacieux) : « Elle n'est pas bête »).

J'ai déjà dit qu'à écouter ses interlocuteurs il « engrangeait ». A moi, il disait « Raconte ! » Et c'était toujours le même genre d'histoires qu'il désirait entendre. En effet, je fréquentais, de par mes origines maternelles, certains milieux bourgeois, protestants très pratiquants. Ainsi, à travers mes récits, et sans avoir à les fréquenter comme jadis, il se « renseignait » sur les us et coutumes de dames, qui, grâce à mes récits et à son génie, deviendraient des personnages de romans, des dames Deume ou Mariette, selon la catégorie sociale à laquelle leurs modèles appartenaient.

 

Je lui racontais bien d'autres choses, je choisissais ce qui pouvait l'intéresser. Je le connaissais assez pour cela. Et je savais trop bien ce qui risquait de l'ennuyer. L'ennui pour lui était physique. Comme si du plomb lui coulait dans les veines. Je ne voulais surtout pas faire partie des innocents (voir plus haut) responsables de créer chez lui une circulation aussi pesante. Quand il s'ennuyait, il devenait comme sa propre copie de cire, au musée Grévin. Il ne se préoccupait plus du tout de l'impression qu'il pouvait faire à ces moments là. Il était comme les enfants qui s'embêtent et veulent rentrer à la maison. Son ennui se voyait, comme le leur, clairement.

 

Comment un homme qui pouvait si mortellement s'ennuyer pouvait-il, aussi, si passionnément s'intéresser à ce qu'il découvrait chez l'un ou chez l'autre ? Parfois les deux humeurs, les deux attitudes se mêlaient. Je l'ai vu, au plus profond de la sinistrose ambiante, effectuer un vif rétablissement, le regard soudain aigu, et le rire proche. Là encore, il était semblable à l'enfant qui va dire une énormité afin de sortir les grandes personnes de leur torpeur et de leur marasme.

 

Je reviens à l'organisation des visites. On sait que mon père était de santé fragile. L'idée que peut-être il ne se sentirait pas bien le jour prévu pour la visite l'inquiétait à l'avance. On pourrait même penser qu'il le prévoyait. (Je ne vais pas faire de la psy facile pour suggérer ou déduire que et que et que). Très souvent, en effet, la visite était remise ou annulée. Je suis, bien des fois, arrivée chez lui, pomponnée et tout, pour m'entendre dire qu'il était souffrant et qu'il ne pourrait peut-être pas me recevoir. J'attendais. Je feuilletais un magazine. J'écoutais. J'espérais.

 

Et chaque fois c'était la bonne surprise. Il venait me chercher dans ce qui m'avait servi de salle d'attente. Il n'y avait pas de grandes embrassades. Nous étions heureux avec retenue. Il y avait dans l'air, une émotion presque palpable. Je connaissais si bien les expressions de son visage. Et surtout ce petit rire, à la fois complice et gêné qu'il avait, en m'apercevant. Une petite esquisse de rire qui disait clairement le bonheur de me voir. Je me souviens du jour où on lui rappelait qu'il n'avait pas pris son médicament, il avait répondu : « Myriam est mon meilleur médicament ». (Je ne veux pas me vanter. Mais si, je veux me vanter ! Parce que je le peux. Parce que je suis sa fille, et que j'en suis plus fière qu'Artaban). Il s'installait à sa table de travail, et moi je m'asseyais en face de lui. Alors, presque aussitôt, il me disait : « Raconte ! ». (J'en ai hérité, de ce « Raconte ! ». Il me vient instinctivement aux lèvres quand je suis avec des amis.)

 

Mais j'en reviens au visiteur. Voici le moment du départ. Cette rencontre, mon père l'avait attendue avec un certain malaise, inconnu de ceux qui n'en ressentent que du plaisir. Mais tout s'était très bien passé, comme pour un petit spectacle dont on dit qu'il a bien marché.

 

Donc le visiteur repart. AC referme la porte à clé et pousse tous les verrous. Il se réapproprie son monde. La présence extérieure s'évapore. Il est maintenant seul maître à bord. Il regarde sa montre (« Ah ! Il est resté presque deux heures, le bougre ! »). Mais elle a été bien sympathique, cette visite, d'autant que dans la poche de la robe de chambre, se trouvent deux cigarettes illicites, qu'il a soutirées au donateur ravi de ce moment de connivence. (AC se dit qu'en somme, il aurait pu en obtenir une troisième. Oui, bon, tant pis, trop tard.) Les deux clopes seront ses compagnes, tout à l'heure, lorsque, dans sa bienheureuse solitude, il les fumera.

 

On pensera peut-être, en me lisant, que j'ai sûrement forcé le trait. Mais non, au contraire, j'ai simplifié. Soit involontairement par manque de savoir, soit volontairement pour me rendre la tâche plus facile. J'ai sans doute, parfois, interprété à faux, ou déformé. Et, surtout, je suis trop restée en surface…. Parce que, mine de rien, c'était pas simple, tout ça! Mon père, je le connaissais bien et je le devinais. Il le savait. Je me souviens qu'il me disait, quand j'étais toute jeune, « Ca ne se voit pas, mais, en réalité, tu es un vieux caïman… »

 

C'est donc uniquement de mon père, qu'il s'agit, dans ces pages, c'est-à-dire l'Albert Cohen vu par son vieux caïman de fille et non l'écrivain célèbre, l'Albert Cohen si connu, et pourtant si inconnaissable.

(1 ) On me pardonnera d'utiliser les initiales AC à plusieurs reprises, à la place du nom entier.

(2) Expressions coheniennes favorites. Je les ai adoptées.

 

 

 

 

Ecritures

 

On a beaucoup dit que mon père n’écrivait pas mais qu’il dictait. Et que chacun de ses livres avait été créé et dicté en hommage à une femme, à une collaboratrice aimée et aimante, sans laquelle son œuvre n’aurait pas pu exister. Ce n’est pas faux. Pourtant, il avait parfois fallu recourir à l’aide d’une personne capable et dévouée, qui n’était pas forcément la femme de sa vie. En effet, avec Marianne, son épouse des années trente et quarante, la dictée, qui pouvait durer pendant des heures d’affilée, n’avait pas été vraiment possible. Et pourtant, il fallait à mon père une présence. Cette présence l’inspirait, ou en tout cas, le motivait, le dopait, comme, au théâtre, le public porte l’acteur sur la scène. Il avait besoin d’une écouteuse, réceptive, admirative et capable de le suivre. Elle lui était indispensable. Pendant des périodes noires où, il n’écrivait pas c’était aussi parce qu’il n’avait pas à ses côtés l’être qui permettrait au livre de voir le jour. (On sait qu’il disait d’Yvonne Imer qu’elle avait été « la mère de Solal»). Cette nécessité d’avoir auprès de lui une intermédiaire entre lui et son livre, entre l’écriveur et l’écrit ne m’étonnait pas quand j’étais jeune. C’est plus tard que cela m’a paru incompréhensible et remarquable à la fois.

 

Le miracle a été l’apparition d’une jeune femme genevoise, Anne-Marie, qui a partagé notre vie à Paris, puis à la montagne, pendant de longs mois. A l’époque, j’étais lycéenne et je ne travaillais avec mon père qu’occasionnellement, par exemple quand il préparait la sortie de Mangeclous, à la fin des années trente. Mais,c’est la présence d’Anne-Marie et son travail qui ont permis que ce livre sorte, en 1938. Et surtout que Belle du Seigneur existe, trente ans avant d’être publié. Il ne faut pas oublier que Belle du Seigneur est un enfant des années trente. La version définitive, publiée en 1968, bien que nouvelle, est essentiellement celle de 1939. J’insiste.

 

Je simplifie tout cela. ll faut se reporter au no 1 des Cahiers Albert Cohen qui contient un texte très important d’Anne-Marie à ce sujet. J’ajoute que c’est aussi grâce à elle que le manuscrit de Belle du Seigneur, resté à Paris en juin 40 alors que nous partions pour l’Angleterre, a été sauvé et retrouvé intact par mon père, à la Libération.

 

Pendant la genèse de l’écriture, tout au long de sa gestation, de son développement et finalement de sa naissance, il n’y avait presque jamais de pages écrites de la main de mon père, « rédigées », comme on dit, avant la dictée. Il n’y avait que des passages de ce qui allait être dicté par la suite. Et surtout des courtes notes manuscrites qui serviraient de repères, de tremplins, lorsqu’il prendrait la parole.

 

L’accompagnatrice s’assied, elle est prête. Départ! Il met son monocle, regarde ses notes. Commence à parler. On commence à taper. Il dit : « Non pas encore, enfin si, oui, écrivez ! » Il reprend, il se reprend, et on tape, et il parle, il dicte, il s’interrompt, il demande : « Qu’est ce que j’ai dit ? » Il se contredit, il redit, il se lance, ça y est, c’est parti. Il a pris son envol. Il parle, il s’écoute, il s’enthousiasme, il se savoure, il aime ses paroles, c’est Solal qui prend vie, c’est Solal qui dit, c’est Solal qui fait, c’est Solal qui est, et c’est l’écrivain qui fait ce que veut Solal et qui le suit. Et c’est la dactylographe qui fait ce que veut l’écrivain et qui suit le dicteur dans ce qu’il dicte.

 

Je me souviens si bien. Je le revois tel qu’il était pendant ces séances de travail à deux. Il est dans un état second qui n’a rien de second, un état premier plutôt !. Il parle, plutôt qu’il ne dicte, il faut suivre ses paroles, aller aussi vite que lui, être dans une concentration sans faille, écouter, écrire, suivre, suivre et même précéder si possible. A peine le temps de respirer et de trouver la minute nécessaire pour changer de page, enfiler la nouvelle page sous le rouleau de la machine à écrire.

 

Il n’était jamais las, dans ces séances d’écriture et de dictée, et on n’osait pas l’être. Montrer de la fatigue était un crime de lèse-majesté et donnait parfois lieu à des scènes de colère toutes solaliennes. Je crains que Zabeth, ma mère, si jeune, si adorante, mais si fragile, ait eu à en souffrir. Un jour, une compagne, fatiguée, avait étouffé un bâîllement et la Scène avait apparu, avec son cortège de reproches, de justifications et de révoltes. Le terrain était miné et les explosions toujours à redouter.


Une fois le travail de dictée terminé - il pouvait durer des heures - l’assistante recopiait ce qui avait été dicté et présentait des pages délicieusement impeccables. Alors, c’était pour lui la joie. Une joie silencieuse mais qui se voyait. Un texte tout propre, tout neuf, tout vierge. Un joli squelette qui attendait d’être un corps. Un corps qui attendait d’être aimé pour prendre vie. Mon père s’armait de sa plume et travaillait « comme un artisan », disait-il. Et en effet, quand on pouvait l’observer, il avait cet air concentré, consciencieux, émouvant, du bon ouvrier à son établi, qui tient à faire de la belle ouvrage. Ou de l’écolier qui commence une nouvelle page dans un nouveau cahier. Ou encore du petit garçon très affairé devant son premier jeu de construction.


Tout cela me revient, si clair. Je le revois. Il s’interrompt, s’adresse à son assistante, la scrute, lui demande ce qu’elle en pense, si elle a aimé, elle dit que oui, il est content, mais il n’a pas besoin d’être rassuré, il sait, il est dans son savoir et quand il a, parfois, des hésitations, il ne s’inquiète pas, il ne s’inquiète jamais, il sait que l’hésitation disparaîtra, fera place à la certitude, quand viendra le moment attendu, le moment béni, le moment de tous les bonheurs, le moment de toute félicité, c’est-à-dire celui où on lui tendra la nouvelle page toute belle, toute neuve, belle comme étaient les précédentes et neuve comme elles, avec ses lignes imprimées parfaites, avec ses grandes marges et ses grands interlignes où il pourra à nouveau s’établir avec sa plume, s’y installer, posséder l’espace, envahir - joyeusement et tendrement brutal - les caractères, les blancs pour les remplacer par son écriture, avec sa plume d’or reine et maîtresse qui mène le jeu, qui décide, qui s’impose royalement à lui, lui l’auteur habité et docile qui semble presque lui obéir.

Ces pages étaient comme un champ de neige qu’un skieur hors piste se prépare à posséder pour y marquer sa trace. Il allait les posséder, ces pages. Consentantes, il les violerait doucement et bientôt, la page, d’imprimée devenait écrite. La plume et l’encre rejoignaient les caractères dactylographiés. Tout ou presque était transformé. Les ajouts numérotés en rouge étaient méthodiquement notés avec une précision et une clarté rares. Alors venait l’heure de la troisième copie. On allait lui présenter une nouvelle page, une nouvelle virginité à accueillir. Il y aurait possession renouvelée, jouissance.

 

Lorsqu’il se forçait à considérer que son travail d’écriture était terminé, et qu’il n’avait changé qu’un ou deux mots, ou peut-être une simple ponctuation, il fallait quand même retaper toute la page. Il n’était pas question de faire une correction à la plume ! C’était donc la quatrième copie et, à cet instant là en tout cas, la définitive. Pour chaque page de son œuvre, il y a dû y avoir des dizaines de milliers de pages, tapées et retapées à la machine : on n’était pas encore l’époque des ordinateurs.

 

Ah oui ! Quelle expérience, celle d’assister à ces naissances prestigieuses, à une mise au monde, dans la joie et non dans la douleur, dans le bonheur et la fierté. Mais aussi une naissance dans l’effort, un effort presque musculaire dans la voix qui dictait, dans la voix qui annonçait le texte, qui hésitait parfois mais qui, à chaque changement, avait la certitude d’avoir trouvé mieux, plus fort, plus juste, d’avoir atteint un but. Chaque nouvelle trouvaille était accueillie comme une victoire. C’était comme si, chaque fois, le chercheur d’or avait mis la main sur un trésor caché. Il flottait un quelque chose de sacré dans la chambre, à ces moments-là. Et je n’osais pas trop bouger ni parler, de peur de faire disparaître le miracle.

 

 

 

 

Fermetures

 

Chaque fois que mon père quittait sa chambre pour plus d’un moment, il fermait tout à clé : les deux coffres où étaient rangés de nombreux dossiers, en ordre parfait, son armoire à vêtements, le tiroir de la table de chevet et enfin celui de sa grande table de travail, laquelle restait nette de tous papiers et de tous objets, lorsqu’il n’y était pas installé.


J’ai dit qu’il fermait tout. Même lui-même, qui s’enfermait dans sa chambre lorsqu’il travaillait, ou qu’il dormait, ou qu’il voulait être seul. Mais le problème était que, souvent, il nous appelait s’il avait besoin de quelque chose. Or, il était enfermé et ne voulait pas se déranger pour nous ouvrir. Mais comme la clé était dans la serrure, à l’intérieur de sa chambre, il nous fallait la pousser de l’extérieur pour la faire tomber. (C’était prévu, elle était mal enfoncée exprès).Puis, à l’aide d’une règle ou de préférence une fourchette, (également prévue à cet effet, et laissée en permanence dans un coin du couloir,) on attrapait la clé se trouvant au sol (avec un peu de chance tout près du seuil) et on la ramenait de notre côté afin de pouvoir ouvrir la porte et entrer. Complications aussi illogiques qu’inutiles. Absurdes et charmants, sont parfois les Albert Cohen.


Je n’oublie pas non plus sa relation privilégiée avec sa serviette mystère, ce qu’on appelle un attaché-case. Non seulement elle était fermée à clé, mais je ne l’ai jamais vue ouverte. Elle semblait relativement lourde, mais on ignorait son contenu. Son possesseur ne la quittait jamais. Personne que lui ne devait s’en emparer, même pour la transporter d’une pièce à une autre. « Laissez, laissez … » disait-il, « je la prends moi. » Ce « moi » était un rappel du « io » de son enfance. Lorsqu’il sortait, il n’était jamais sans elle, que l’on se rende chez des amis, au cinéma ou au restaurant, toutes sorties extrêmement rares et ne comportant jamais de promenades, ni de balades. Car non seulement la chose n’existait pas mais le mot « balade » lui-même était inexistant.


Je reprends. En visite, ou chez des amis ignorants ou étourdis, on lui conseillait de laisser sa serviette à l’entrée. Mais mon père refusait poliment et pendant le repas ou la soirée qui suivait, la serviette, comme un chien fidèle, était là, à ses pieds. Je crois que personne n’a jamais osé lui poser de question à ce sujet. Si, pourtant. Quelqu’un, une fois, a eu l’idée, pas sotte d’ailleurs, de lui dire que la précieuse accompagnatrice serait beaucoup plus en sécurité si elle restait à la maison plutôt que d’être ainsi transportée. Mais la simple suggestion que mon père aurait pu l’oublier dans un taxi était impensable. Et une attaque à main armée ? Apparemment, Albert Cohen, qui en général, pensait à tout et même à l’impossible, n’avait pas imaginé une telle possibilité. (Pourtant, elle n’était pas si éloignée d’une remarque à la Valeureux…) Donc le couple Cohen-Serviette était soudé et indestructible.


Quant à la porte d’entrée de l’appartement, elle avait plusieurs serrures et plusieurs verrous. Lorsque l’on sonnait chez lui, il fallait attendre un certain temps avant que l’on nous ouvre. Il ne se protégeait pas tant d’hypothétiques cambrioleurs que du Dehors, des Gens du Dehors, des Autres. « O vous frères humains, je vous crains. »

Un jour qu’il était sorti (je devais avoir environ quatorze ans), j’avisai sur sa table de travail, un trousseau de clés, sans doute oublié. Chose extraordinaire, jamais vue auparavant, un trousseau de clés, en liberté pour ainsi dire, se prélassant, l’air naturel, l’air d’un simple trousseau de clés, l’air d’un trousseau comme un autre, allongé, mine de rien, comme ça, sur la table.


Alors c’est là qu’un démon s’est saisi de moi. Non pas le démon de la curiosité. Le contenu du tiroir m’importait peu. Je n’aurais jamais eu l’idée de regarder à l’intérieur s’il avait été ouvert. Non, c’était le démon de la désobéissance, de la révolte. J’allais commettre un acte de rébellion. La défense implicite d’entrer dans l’intimité de mon père, dans son quotidien, cette sorte d’isolation au sein du groupe familial, son manque de confiance en nous, ou était-ce autre chose ? m’humiliait et m'indignait. Alors je devins la servante du démon de la liberté, sa militante. L’audace face au danger était mon credo. Mon père risquait de rentrer. Il fallait faire vite, ouvrir, fermer, partir.


J’ai saisi le trousseau, choisi une petite clé, je l’ai introduite dans la serrure du tiroir central de la table. Ce que je verrais, lorsque le tiroir serait ouvert, me concernait peu. Non, c’était le geste qui importait, la transgression, la bienheureuse, dangereuse transgression. La délicieuse violation d’un domaine interdit, et de ce fait si désirable, un domaine inconnu qui m’avait toujours repoussée et où j’allais enfin être admise. Et je deviendrais « pareille aux dieux » et à moi appartiendraient dorénavant « la puissance et la gloire ». Le style biblique me plaisait et s’adaptait bien.


La clé facilement introduite, j’ai voulu la tourner, d’abord à gauche, puis à droite, mais elle n’a pas bronché. Alors j’ai voulu la sortir de son antre maléfique, mais elle a refusé de bouger, elle restait inamovible à tout jamais, coincée à tout jamais. Mon imagination, généralement fertile, ne me servait à rien, en l’occurrence. Il n’y avait en moi qu’une seule image : celle de mon père qui rentrerait, qui verrait, qui saurait. Et moi qui chercherais à mourir le plus vite possible. Dès que je l’entendrais dans l’appartement (et que je sois encore dans sa chambre), je me saisirais de son coupe-papier, si effilé, si coupant, je bousculerais mon père dans le couloir, je bondirais vers la porte, je courrais dans la rue, tout en me plantant le coupe-papier dans la gorge, (ce serait plus rapide et plus facile que dans le cœur à cause des vêtements). Et je mourrais instantanément. (Car ce ne serait pas le moment d’avoir enfoncé le truc à moitié). Et ainsi je serais sauvée par la mort. La mort me sauverait du regard atroce de mon père, découvrant le trousseau pendouillant à la serrure, et comprenant tout, et découvrant qui j’étais vraiment, mais heureusement, ne pouvant pas me faire face, avec son regard de haine et de dégoût, puisque je ne serais plus là pour le rencontrer, puisque je serais déjà morte grâce au coupe-papier.


Mais il arriva que, au plein milieu de mon délire, et malgré ma panique, la clé ressortît de son trou, ni cassée, ni tordue. Un moment après, mon père rentra et rien d’exceptionnel ne se produisit. Je me plongeai dans mes livres de classe sans en retenir le moindre mot. J’étais obsédée par le secret de ma désastreuse aventure et de son dénouement, miraculeux et immérité.


Soixante-dix ans plus tard, je revis encore ma Transgression et mon Péché, suivis du Salut que m’avait offert un généreux destin.

 

 

 

 

« Au commencement était le verbe »

 

On a beaucoup dit que mon père était un « séducteur » et parfois on me demande s’il l’était « vraiment ». Je ne sais pas trop quoi répondre, sans doute parce que ce mot « séducteur » me déplaît. C’est évidemment le personnage de Solal qui suscite ces affirmations et ces interrogations. Solal, son héros, était-il un modèle pour Albert Cohen ou bien Albert Cohen était-il le modèle de Solal ? Qui était qui ? Qui faisait quoi ? (A ce propos, j’ai souvent dit à mon père qu’il ressemblait plus à Mangeclous qu’à Solal. Ça l’amusait, mais attention ! Il n’aimait pas trop être taquiné. Si quelqu’un avait le droit de plaisanter à son sujet, c’était lui-même. Et comme il le faisait bien !) Je n’ai évidemment assisté à aucune scène de séduction amoureuse. Mais, quand j’étais jeune, mon père en plaisantait parfois. Et nous en riions ensemble. Et puis la scène atterrissait dans Belle du Seigneur et c’est ainsi qu’Albert Cohen devenait Solal, lequel à son tour, lui filait quelque bonne recette « séductionniste », laquelle lui avait d’ailleurs été enseignée en premier lieu, par l’écrivain, son père ! (Voir dans Mangeclous1 et dans Belle du Seigneur 2 les leçons de séduction). A ce propos , je souhaite que ces éblouissantes manœuvres, aussi perfides que cyniques, cruelles, irrésistibles, ne lui aient pas trop « servi » à l’âge de vingt-trois ans pour gagner le cœur de Zabeth, ma mère, qui, bien que fine et douée, était l’innocence et l’inexpérience mêmes. De toute façon ce cœur lui était déjà conquis, donc nul besoin d’utiliser la moindre tactique. En effet, dans une lettre de 1920 3 , Zabeth confie à son « Berto » que, un jour, à la Pension, alors qu’il était assis en face d’elle et qu’elle le voyait pour la première fois, elle était tombée amoureuse de lui.

Pour en finir avec cette image tant véhiculée sur l’écrivain et les femmes, il était, évidemment, tout sauf un coureur de jupons (du style « Ah les p’tites femmes de Paris ». On frémit rien qu’à employer une telle expression). En tout cas, depuis la publication de Belle du Seigneur, il me racontait volontiers ses « aventures » avec des admiratrices. Elles étaient épistolaires, téléphoniques, littéraires. Mais ce qui m’intéresse davantage que la séduction amoureuse, c’est l’autre, la quotidienne, l’inattendue, l’improvisée, celle qui est aussi naturelle que n’importe quel acte de tous les jours.

Mon père, comme tous les séducteurs-nés ne faisait pas exprès, comme disent les enfants. Il avait ce charme (un mot bien faible), ce charisme (bonjour les mots tendance), bref ce je ne sais quoi que tout bon séducteur reçoit à la naissance. Cette séduction était instinctive bien que parfaitement consciente. (A ce propos, mon père aimait déclarer : « Je suis l’homme sans inconscient »). Nous en parlions parfois, et là aussi je me permettais de le taquiner un peu. Un tout petit peu seulement. Car sa crainte, sa détestation et son refus de toute familiarité (même au sein de sa famille) et sa fierté aussi, étaient tels qu’il fallait savoir jusqu’où ne pas aller trop loin. Je pense avoir été la seule à oser certaines paroles avec lui. A de rares moments privilégiés, nous devenions camarades de lycée... Personne ne le tutoyait, personne ne l’appelait Albert. Personne ! Même les plus proches : son épouse, sa fille, ses meilleurs amis.

Combien de fois je l’ai observé en train de charmer. En particulier les jeunes journalistes qui étaient là pour l’interviewer. C’était lui qui leur posait des questions, qui les informait sur eux-mêmes. Je l’entends encore dire à une jeune fille : « Je suis sûr que vous écrivez, oui ? N’est ce pas ? Des poèmes n’est-ce pas ? Oui, c’est très bien, il faut continuer, mais mettez-vous à autre chose, un roman par exemple. Mais si … je sais ce que je dis, ne perdez pas de temps à des choses inutiles… Vous devez écrire... promettez-moi que vous le ferez … ». Lorsque, éblouie, elle repart, la journaliste est folle d’orgueil : le grand écrivain l’a comprise, a tout deviné, a tout compris… Elle oublie de prendre l’ascenseur, elle descend quatre à quatre l’escalier, elle vole de joie…

Nous aussi, à la maison, il nous séduisait, Marianne, Anne Marie 4 et moi. Je pense aux années trente à Paris, dans le petit appartement de la rue du Cherche Midi. Auprès de lui, le servant, notre trio était en adoration perpétuelle. Quand on parlait de lui, on disait « Lui » puisque le nom Albert et l’appellation Papa n’étaient jamais prononcés. A la maison tout le monde se vouvoyait, sauf moi qu’on tutoyait évidemment. (Mais je disais vous aux trois autres).

J’en reviens à la jeune journaliste. Pourquoi se donnait-il tant de peine, passait-il tant de temps avec des
personnes qui présentaient peu d’intérêt pour lui ? Parce qu’il avait besoin de leur plaire. C’était une nécessité. Elles venaient le voir parce qu’il était important. A son tour, il les rendait importantes. Et cette importance, qu’il leur donnait, faisait que, de ce fait, il devenait, à leurs yeux, encore plus important.Lorsque, dans son entreprise (toute innocente, bien que toute habile) de séduction, il y avait réussite (et je pense qu’il y avait toujours réussite), il y avait appropriation, possession temporaire de l’autre. Pendant les quelques instants où il la « possède », la jeune admiratrice ne vit que pour lui, que par lui. Et cela pour lui, c’est bien plus qu’un plaisir, un bonheur. Comme il le disait : « Vouloir séduire, c’est vouloir être admiré et être admiré c’est être aimé. Il insistait souvent sur cette idée que rechercher et aimer le succès c’était « en fin de compte » (une de ses expressions favorites) aimer être aimé. Pour lui, dans sa vie, cela a été un leitmotiv : connaître le succès, les honneurs, la gloire, sont des manières sûres d’être aimé. Et être aimé était beaucoup plus important à ses yeux qu’ aimer. D’où cette fameuse phrase qu’on a souvent citée et que je l’ai entendu dire plus d’une fois (avec des sentiments mêlés,en tant que fille) : « Je ne suis pas un époux, je ne suis pas un père, je suis un fils. » Un fils aime sa mère, oui, mais avant tout il est aimé par sa mère, il est un enfant aimé par sa maman. Le Livre de ma Mère 5 est avant tout le livre d’un fils.

Et pour en finir avec la jeune journaliste, je voudrais ajouter qu’au cours de ces séances de charme, il n’y avait, chez lui, aucun dédoublement, du style « Je suis en train de lui faire mon numéro ». Comme le merveilleux acteur qu’il était, il se donnait entièrement à son rôle, il le jouait de tout son cœur et de tout son talent d’écrivain et d’orateur. On le sentait heureux de rendre l’autre heureux, et heureux de sa réussite. Car, bien évidemment, ses paroles n’étaient jamais les simples compliments classiques (« vos beaux cheveux, votre joli sourire, etc… »). Elles étaient bien plus convaincantes, plus gratifiantes que les banales flatteries habituelles. Oui, mais voilà, n’est pas Solal qui veut, Albert Cohen qui veut.

Lorsqu’il parlait on l’écoutait. On ne pouvait pas ne pas l’écouter. Quand il prenait la parole, cela dépassait le dialogue habituel où les monologues s’entrecroisent. Le silence se faisait autour de lui. Les mots tombaient, insolites, imagés, marqués du sceau « Albert Cohen ». C’était chaque fois surprenant, cette façon de ne jamais dire les choses comme les autres gens. (Mais ce n’était ni précieux, ni recherché, ni grandiloquent). Quand il prenait la parole, c’était toujours de l’Albert Cohen : ses aphorismes, bien que souvent répétés, avaient chaque fois le charme de l’inattendu. Et ils avaient la force d’une autorité millénaire. Et puis sa voix. Comment éviter les adjectifs éculés tels que « chaude » et « grave » ? (Je la comparais intérieurement à celle de Paul Robeson que j’adorais ). J’ai envie de dire qu’elle était « fervente ». En tout cas, incomparable. Osons dire « magique ».

Ses phrases étaient parfois proustiennes, articulées autour de certaines expressions telles que « en réalité ». Mais en général, elles étaient brèves, martelées, bien que feutrées. Elles s’imprimaient pour toujours dans les mémoires. Il n’hésitait jamais : aucun « comment dire » ou « il me semble » n’émaillait son discours. Quand il disait , avec un air secret, presque mystérieux : « Je sais ce que je dis », on pensait au « Je vous le dis en vérité » d’un certain Juif d’il y a deux mille ans. Il disait aussi : « J’assène mes vérités, je suis un rabâcheur… ». Il répétait, et il se répétait, ce qui ne l’empêchait pas, avec les autres , avec nous en tout cas , d’être impatient, de dire « Oui, on a compris ! » si les explications étaient trop longues. Il nous enjoignait souvent de résumer. Il disait « Prière de ne pas développer ». Mais ses répétitions à lui, les parlées et les écrites étaient tout autre chose que des longueurs…

Cette assurance, cette certitude d’être Albert Cohen, ne l’empêchaient pas de prêter une grande attention à l’autre. (Tout au moins tant qu’il l’avait sous les yeux. L’intérêt était total mais temporaire). Cet intérêt faisait partie de l’entreprise de séduction, mais, au fond, l’interlocuteur l’intéressait vraiment : en l’écoutant, il se documentait. Et c’est ainsi qu’une dame ennuyeuse à mourir allait devenir Madame Deume ou Mariette 6.

Pour séduire, il n’y a pas que la parole. Il y a les gestes, les actes, le comportement, et tout ce qui tient du paraître. Chez Albert Cohen , ce que l’on découvrait, pouvait être interprété comme une recherche, une entreprise théâtrale. Les fastueuses robes de chambre de chez Sulka, le chapelet oriental à grains d’ambre sculptés (qu’est-il devenu ?) , le chasse-mouche égyptien à manche d’ivoire (qu’est- il devenu ?), le magnifique châle de prière bleu et blanc (qu’est- il devenu ?). Et sur la cheminée, le portrait dédicacé de Marcel Pagnol en habit d’académicien, et une photo de moi, jeune fille. (Je n’oublie pas, dans un coin privilégié, un ourson miniature, assis dans une mini chaise longue, que Robert Champigny avait choisi et appelé Arnolphe. Il y avait aussi, autour d’Arnolphe, deux ou trois autres créatures minuscules. Mon père appelait ce coin « mon petit monde » Qu’est il devenu ? ) J’ai la gorge serrée. En fait, j’ai mal.

Le visiteur accidentel pouvait croire à une mise en scène. Mais il n’en était rien. Tout cela était toujours là, toujours présent, essentiel, dans l’intimité et la solitude de son lieu de vie, de son lieu d’écriture. La robe de chambre bordeaux qu’il appelait « mon uniforme », le chapelet, la plume d’or, tous ces objets rituels, tous ces signes, ces repères, tout cela formait un décor permanent. Evidemment, cela fascinait. Mais c’était avant tout par la parole qu’Albert Cohen séduisait. Au commencement était le verbe.


 

1 Publié chez Gallimard en 1938 et mis en scène par Jacob Haggaï au théâtre dans les années 90.
2 Gallimard, 1968, Paris.
3 Myriam Champigny, Le livre de mon père, éditions Actes Sud.
4 Anne Marie Boissonnas-Tillier. Voir ses pages de souvenirs sur sa collaboration avec Cohen ……. Des cahiers Albert Cohen ….
5 Edition Gallimard
6 Belle du Seigneur