Avec mon stylo

 

Les mots qui touchent ou qui lassent.





 

 

Vous vous rendez pas compte !

 

Ça vous changera les idées !

 

Ça vous fera du bien !

 

Bonne fin de soirée !

 

Meilleure santé !

 

Soignez vous bien !

 

Vous n’auriez pas dû…

 

Toutes mes condoléances…

 

Fallait pas !

 

Bon rétablissement !

 

Je reste pas, je fais que passer…

 

Je savais que ça vous ferait plaisir !

 

Faites-moi confiance !

 

Bougez pas !

 

Vous pouvez pas savoir…

 

J’espère que je vous dérange pas…

 

Je comprends pas que vous…

 

 

Je dis pas ça pour vous…

 

Ça vous ferait plaisir si… ?

 

Je suis pas comme ça…

 

On dirait pas que…Croyez moi ça se voit pas !


C’est pas mon genre je suis pas comme ça…

 

Vous devriez…

 

Vous devriez pas…

 

C’est dommage que vous….

 

 

 

 

 

 

 

 

« La gueule »

 

Celui qui la fait, nie la faire : « Pourquoi tu fais la gueule ? » « Mais je fais pas la gueule » est classique. Faire la gueule est un message à l’autre, au présumé coupable. On fait rarement la gueule tout seul dans sa chambre ou en société. La gueule (pour raccourcir) s’adresse à celui qui, ayant fait une remarque désobligeante, est responsable de la transformation, en gueule, de ce qui était visage. La gueule est chargée d’indiquer que les mots prononcés ont fait mal, ont fâché, peiné, déçu. Mais il ne faudrait surtout pas faire remarquer au faiseur de gueule que sa blessure est essentiellement blessure d’amour propre. En effet, faire remarquer à quelqu’un qu’il est vexé, ça le vexe. Il est alors doublement vexé. Heureusement la fierté est parfois là pour sauver la mise. Elle ne permet pas à la vexation de se montrer, toute gueule dehors. En revanche, la tristesse étant compatible avec la fierté, on choisira d’afficher un visage du style triste et beau, courageux dans l’adversité. On esquissera même un sourire. En tout cas la gueule aura disparu. La lèvre boudeuse n’a de charme qu’au cinéma.

 

Celui qui la fait, nie la faire : « Pourquoi tu fais la gueule ? » « Mais je fais pas la gueule » est classique. Faire la gueule est un message à l’autre, au présumé coupable. On fait rarement la gueule tout seul dans sa chambre ou en société.

 

La gueule (pour raccourcir) s’adresse à celui qui, ayant fait une remarque désobligeante, est responsable de la transformation, en gueule, de ce qui était visage.

 

La gueule est chargée d’indiquer que les mots prononcés ont fait mal, ont fâché, peiné, déçu. Mais il ne faudrait surtout pas faire remarquer au faiseur de gueule que sa blessure est essentiellement blessure d’amour propre. En effet, faire remarquer à quelqu’un qu’il est vexé, ça le vexe. Il est alors doublement vexé.

 

Heureusement la fierté est parfois là pour sauver la mise. Elle ne permet pas à la vexation de se montrer, toute gueule dehors. En revanche, la tristesse étant compatible avec la fierté, on choisira d’afficher un visage du style triste et beau, courageux dans l’adversité. On esquissera même un sourire. En tout cas la gueule aura disparu.

 

 La lèvre boudeuse n’a de charme qu’au cinéma.

 

 

 

 

 

Lèvres, joues et mains
(Nez s'abstenir)

 

Ce qui devrait ne poser aucun problème en pose. Se rencontrer, se saluer, se serrer la main, s'embrasser, rien de plus facile ? Voire… En fait, on aurait besoin de préciser certains comportements qui restent flous. Et cela dans tous les pays, ou, tout au moins, dans notre monde occidental, ou heureusement les nez ne se frottent pas l'un à l'autre au moment de la rencontre, ce qui ajouterait encore une complication à nos problèmes et à nos hésitations.

 

D'abord, la poignée de mains. Trop rares sont les moyennes, c'est-à-dire celles qui ne sont ni molles, ni humides, ni brutales. Franches et de bon aloi, c'est facile à dire, mais, apparemment pas si facile à pratiquer. (Elles devraient être enseignées à l'école.) Ces deux mains droites s'approchent l'une de l'autre, s'étreignent, et c'est souvent l'inattendu. Surtout lorsque notre main se trouve écrasée, broyée, par l'autre.

 

Quant aux embrassades… Les complications ne font que commencer. Quelles sont les intentions du partenaire ? A-t-il ou a-t-elle l'intention de faire la bise ? Ou en restera-t-on à la poignée de mains ? Ou bien les lèvres et les joues se chercheront-elles? Et, dans ce cas, arriveront-elles à se rencontrer ? Malgré mon âge avancé et, donc, mon expérience, je n'ai pas encore compris ce qu'il fallait faire au moment où la dame, ou le monsieur, me pose un baiser sur la joue gauche. Suis-je censée embrasser une de ses joues en même temps, au même moment ? (Et puis, parmi ses joues, laquelle choisir ? Celle que l'on atteint le plus facilement, sans doute.)

 

S'il y a hésitation de la part de l'embrasseur ou embrasseuse, est-ce à moi de l'aider dans son indécision en lui offrant moi-même la joue à embrasser, par un léger mouvement tournant qui lui indiquera laquelle privilégier ? Ou bien préférera-t-il (elle) prendre sa décision en toute liberté ?

 

Et qu'en est-il de tous ces bizous qui se perdent dans les airs, qui n'atteignent jamais leur but ?

 

Et puis, surtout, comment savoir si l'on a affaire à quelqu'un qui pratique le "trois joues" ? Ou bien sera-ce un "deux" ou même un "quatre" ? Avec un peu de chance, vous rencontrerez parfois un adepte du "un". Question de culture plutôt que choix personnel. Le nombre de bizous dépendant non seulement de la culture de la région mais aussi du milieu social. (Bizou citadin, raffiné, bizou campagnard, fruste) et de la génération à laquelle l'embrassant appartient (bizou jeuniste, ou grosse bise provinciale d'autrefois.) 

 

Quoi qu'il en soit, le bizou-rencontre avec des inconnus ou des peu-connus, doit être à peine appuyé, presque symbolique. Il n'existe que par convenance et ne doit être échangé que dans une parfaite indifférence. Il serait mal venu de sembler y prendre le moindre plaisir et d'y mettre le moindre sentiment. Souvent, la question purement théorique vous est posée : "On se fait la bise?" A peine lancée, la bise est faite, évidemment. Existe-t-il des audacieux qui répondraient que non, qu'on ne se la fait pas ?

 

J'ai bien aimé, pendant mes nombreuses années passées dans les pays anglo-saxons, les embrassades qui ne comportent pas de rencontres buccales. Je veux parler des "big hugs." Ah ! Chers big hugs ! Conventionnels mais chaleureux et ne posant aucun problème. Dans le big hug, ce sont les bras qui embrassent. On entoure les épaules du partenaire, on le serre contre soi, en un élan rapide et enthousiaste, on lui tapote le dos deux ou trois fois et ça y est. Cela n'a duré que quelques secondes, sans avoir à craindre postillons et mauvaise haleine. ça remplace avantageusement nos bécotages mal ciblés, avec ces lèvres qui avancent et ces joues qui reculent le plus souvent à mauvais escient.

 

Lorsque j'observe nos ados se faire constamment et indistinctement "la bise" et s'exclamer "Bizou !" à la moindre occasion, j'évoque notre cher lycée Molière des années trente. (Oui, je sais, ça fait ancien combattant.)

 

En arrivant et en repartant, le matin et l'après-midi, nous toutes, les élèves, on se serrait la main pour se dire bonjour et au revoir. Je nous revois, groupées, rue du Ranelagh, à l'entrée du lycée. (Peut-être que notre prof. de philo Madame Simone de Beauvoir, avec son éternel turban, arrivait ou repartait, également à ce moment-là…). Oui, je nous revois clairement et je revis, pour ainsi dire, ces poignées de main, sobres et directes. Le bizou n'avait pas cours, à cette époque.

 

Dis, tu te souviens, Janine ?

Et toi, tu te souviens, Michelle ?

Oui, bien sûr…

 

 

 

 

Chassé croisé entre tables de resto

 

Cet homme, c’est un grand humaniste, un tout grand ! Moi qui fais, pourtant, toujours attention, je pouvais quand même pas me douter. Son parcours, oui, mais surtout son charisme ! Fallait bien que ça tombe sur moi, moi qui justement y pense toujours en général. Le jury a certainement été influencé, question de ressenti, ou de copinage. On peut quand même pas tout prévoir. A moins qu’on ne choisisse la chasse, c’est leur spécialité. Il y a qu’à moi que ça arrive des choses pareilles. A condition que le gars ne vienne pas d’un quartier difficile… Moi qui fais tellement attention, c’est vrai c’est vraiment injuste. En tous cas,  c’était un immigré de fraîche date ! C’est bien ma chance ! Bon, mais un infanticide c’est quand même pas rien. Je pouvais quand même pas deviner. C’est bien pire s’il y a eu viol !

 

N’y a qu’à moi qu’un truc pareil arrive ! Les bas morceaux n’y a rien de tel pour les ragoûts. Avec la chance que j’ai, c’est pas étonnant !  Qu’est ce qu’on disait déjà ? Ah oui, le décalage ! Un accident est si vite arrivé, et moi on dirait vraiment que je les attire. Je suis d’accord avec vous, ce côté décalé, j’adore. Vous êtes d’accord, j’ai vraiment pas de pot ! Alors on prend la chasse, vous commandez ? Oui ! Garçon ! Alors on va faire comme nos voisins de table, on va prendre la chasse. Laisse, je vais commander. Garçon !

 

 

 

 

Midi juste

 

Sa belle-fille Clara était moins bavarde que n'avait été sa femme. Mais quand même, le dimanche soir, lorsque ses enfants repartaient, il avait l'impres¬sion que les paroles continuaient à lui papillonner dans la tête. Ça passait au bout d'un moment. Il cherchait les affaires que Clara avait rangées dans le placard et les ressortait l'une après l'autre: le sucrier, la moutarde, la cafetière, sa serviette de table. II aimait bien les avoir là, à portée. Et puis il y avait le plaisir de voir Gamin remon¬ter prudemment de la cave, après le départ des envahisseurs. Le dimanche soir. lorsque René, Clara et le chien étaient enfin repartis, Victor était fati¬gué, il n'avait pas faim. Et de toutes façons, il y avait à manger pour tout un régiment, s'il avait voulu souper. Mais il préférait se coucher tout de suite. Clara arrivait toujours avec des mar¬mites pleines: des gratins, des sauces, des gâteaux. Même des salades déjà épluchées. Elle lui disait: «Ça vous fera votre semaine.» Elle lui expliquait comment réchauffer. Au four ou au bain-marie. Bain-marie, ça lui rap¬pelait désagréablement sa femme qui se vantait d'avoir fait ceci ou cela au bain-marie. Et puis surtout elle s'ap¬pelait Marie.
Marie ne lui manquait plus depuis qu'il avait Gamin. Il était tellement brave, ce chat. Ils s'entendaient vrai¬ment bien, les deux. Le soir, ils se couchaient au même moment, Gamin sur l'oreiller de Marie, à faire son ronron dans l'oreille de Victor. Le matin, quand Victor se levait, le chat se réveillait, bâillait, s'étirait, en même temps que lui. Pendant que l'eau chauffait, Gamin, perché sur la table, tournait autour de la cafetière. L'un buvait son lait pendant que l'autre buvait son café. Ils écoutaient un peu la radio, les nouvelles, la météo. Et puis ils mettaient le nez dehors, côte à côte, sur le seuil. L'hiver, ils rentraient aussitôt. Au printemps, ils s'attar¬daient un peu, ils faisaient un tour de jardin. Gamin aiguisait ses griffes sur
le rosier blanc, creusait longuement un trou, puis un autre, pour s'y accroupir. Victor attendait qu'il ait fini. Plus tard, dans la matinée, quand Victor faisait un brin de ménage, Gamin l'aidait, il jouait avec la balai, il s'agrippait au torchon à poussière.
Les chats, ce qu'ils ont de bien, pensait Victor, c'est qu'ils ne parlent pas. Il aimait bien les paroles à la radio mais pas autrement. Sans doute parce qu'il venait d'une famille où on n'avait pas eu l'habitude de causer. Le père ne disait jamais un mot, sauf quand il gueulait, mais ce n'était pas souvent. La mère-pourtant c'était une femme - eh bien elle ne disait pas grand¬chose non plus. Parfois ses lèvres bou¬geaient, elle se parlait à elle-même.' Quand Victor était petit, il tendait l'oreille, il essayait de lire sur les lèvres de sa mère. Il lui demandait: «Qu'est¬ce que tu dis, Maman?» Elle répondait toujours qu'elle ne disait rien. Pierre, le frère aîné de Victor, n'ouvrait pas souvent la bouche non plus. Quelque fois il souriait comme s'il écoutait quelque chose. Comme quand quel¬qu'un vous raconte quelque chose de drôle. Là aussi, Victor demandait à son frère: «Pourquoi du rigoles?» Mais c'était comme avec sa mère, Pierre répondait qu'il ne rigolait pas. Le reste du temps, le jeune homme
~avait l'air fâché, les lèvres serrées, les sourcils froncés. Il n'y a qu'une seule fois où Pierre avait beaucoup parlé. Comme s'il voulait rattraper le temps perdu. Il avait parlé politique, dit que le monde était foutu, que les hommes étaient fous, qu'ils ne se rendaient pas du tout compte. Que, de toutes façons, pour un ou deux types convenables, il y avait au moins mille salopards. Cette idée avait fait peur à Victor. Son frère avait l'air tout énervé, il avait bu plusieurs verres de goutte. Et puis il s'était fait du café, à passé dix heures du soir. II l'avait pas mal arrosé et sa mère lui répétait: «Allons, ça suffit comme ça Pierrot, va donc au lit.» Mais lui, il continuait à parler. Il était très rouge et agité. Après le café, il avait sorti un pot de confiture et avait mangé à même le pot. Il avait mangé au moins la moitié du pot, comme ça, sans pain, et la mère n'avait rien dit. Ensuite, il était redevenu silencieux. comme d'habitude, et tout le monde était monté se coucher.
Le lendemain matin, on l'a trouvé pendu au grenier.
Ce qu'il avait de bien, aussi, Gamin, c'est qu'il ne rappelait que des bons souvenirs à Victor. Tous les autres, quand il pensait à eux, ça lui rappelait des choses tristes: le suicide de Pierre, la longue maladie de sa mère, l'acci¬
dent de son père. Tous les trois avaient mal fini. Quant à Marie, il n'aimait pas l'évoquer non plus. Au début, elle avait été gentille, comme épouse. Elle était gaie, elle le distrayait bien. Elle était travailleuse, aussi, et Victor ne pouvait pas se plaindre. Et puis, petit à petit, elle était devenue criarde. Elle râlait, elle lui faisait des reproches, elle l'asticotait. Fais ceci, ne fais pas cela, quand je pense que, moi qui croyais que... Elle n'en finissait pas. Quand elle est partie, Victor s'était trouvé tout perdu. Mais, en même temps, soulagé. Il pouvait rentrer avec ses souliers crottés sans que personne ne lui dise rien. Il vivait à son idée. La maison était bien un peu vide mais au moins, c'était calme. Il mettait la radio et ça lui tenait compagnie. Ce n'était pas très gai mais ça allait. II n'y avait que le soir où il ressentait sa solitude dans le grand lit. Surtout quand il éteignait la lumière, il se trouvait très seul dans le noir et le silence. Il allongeait un bras, une jambe, et ne rencontrait que le drap froid et lisse. Il avait de la peine à s'endormir. Il se forçait ~ penser auïplus mauvais moment)de sa vie avec Marie pour que les larmes ne lui montent pas aux yeux. Quelquefois, il rallumait le poste et finalement il s'endormait, bercé par la voix de celle qui présentait le pro¬
gramme de dix heures à minuit. Elle avait un joli rire, cette Francine, elle devait être toute jeune. Il pensait que ses parents avaient bien de la chance d'avoir une fille comme elle. Parce que lui et Marie, ils n'avaient pas été gâtés, avec René. I1 leur avait donné beau¬coup de souci. Et cette Clara, on ne savait pas ce qu'il lui avait trouvé, pour vouloir se marier avec. Elle avait dix ans de plus que lui. Elle babillait au lieu de travailler. Elle était dépensière, elle était tout le temps à s'acheter de nouveaux habits qu'elle ne mettait même pas. Elle achetait des tas de choses inutiles pour le ménage, des appareils qui restaient dans le placard, même pas déballés. La seule chose qu'il fallait lui reconnaître, elle faisait très bien la cuisine. D'ailleurs, il n'y avait qu'à les voir, ces deux. Ils s'étaient laissé grossir, quelque chose de pas possible. Ils étaient gras comme des cochons, et leur chien Faraud aussi. Enfin, ça les regardait. Mais quand ils arrivaient (en général le dernier dimanche du mois) avec toute leur bouffe, Victor, ça le dégoûtait presque. Evidemment, il n'allait pas le leur dire, surtout que Clara avait l'air tellement content en apportant tous ses plats cuisinés, en lui disant: «Re¬gardez, Grand-Père, vous en aurez pour toute la semaine. » A chaque fois,
elle lui disait cette même phrase. Et puis, elle ajoutait, «C'est sain, ça, au moins, ça vous fortifie plus que votre pain et votre fromage. » Pourquoi est¬ce qu'elle l'appelait «Grand-Père»? Ils n'avaient pas d'enfants, il n'y avait aucune raison de l'appeler Grand¬Père.
Bien sûr, au début, Marie lui avait quand même manqué. Mais au bout de quelque temps, ça lui avait passé. Et puis, surtout, Gamin était apparu. Un petit chat gris avec des rayures noires sur le dos et des jolis dessins sur les flancs. Il avait sauté sur le rebord de la fenêtre et il avait gratté la vitre avec la patte droite. Victor ne lui avait pas ouvert tout de suite. Il avait continué à regarder le minet et le minet avait continué à le regarder et à gratter la vitre, d'une patte, puis de l'autre. Au bout d'un moment. Victor s'était laissé avoir.
Après tout, puisque Marie n'était plus là (elle n'aimait pas les chats) il pou¬vait bien faire ce qu'il voulait. S'il avait envie d'ouvrir la fenêtre, il pou¬vait bien l'ouvrir. Surtout que le petit chat continuait à lui faire des signes derrière la vitre. «Allez, entre, gamin.» Le chaton était entré, s'était tout de suite trouvé chez lui. Il avait mangé puis était allé faire sa toilette sur la petite chaise basse où Marie s'asseyait pour faire ses raccommoda¬ges.
Ils s'étaient si bien habitués l'un à l'autre dès le premier instant que Vic¬tor avait eu peur que Gamin ne repar¬te. Mais Gamin n'était pas reparti. C'est à peine s'il sortait faire un tour. Il avait l'air de se trouver tellement bien là, ça faisait plaisir à voir. Ils prenaient leurs repas ensemble, Gamin assis sur la table, à côté de l'assiette de Victor. Ils mangeaient presque la même cho¬se. Depuis l'arrivée du chat. Victor faisait davantage de cuisine: il faisait cuire des pâtes, y ajoutait un bon bout de beurre. Gamin aimait ça. Il allait plus souvent à la boucherie. Il ne disait pas à la bouchère qu'il avait adopté un chat parce qu'elle aurait fait des com¬mentaires, elle aurait dit: «Ça vous fait une compagnie, maintenant que vous êtes tout seul.» Au village, on devait bien se douter que Marie était partie pour de bon - depuis le temps! Mais on n'osait pas lui poser de ques¬tions. Il achetait trois, quatre cents grammes de ragoût ou un peu de saucisse à rôtir, et il faisait cuire ça tant bien que mal. Pendant que la viande mijotait. Gamin ronronnait sur la table, se frottait à lui puis se dressait, lui mettait les pattes sur les épaules. Parfois. il miaulait mais aucun son ne sortait de son petit museau entrouvert. Victor lui parlait de temps à autre
parce qu'il lui semblait que ça plaisait au chat. C'était toujours un peu les mêmes phrases: «Alors, t'es content Gamin?» ou bien «T'as faim, Gamin? Attends on va manger dans un petit moment. » Et le soir, il lui disait «Al¬lez, tu viens, on se couche.» Le chat comprenait, il sautait sur le lit et il se mettait en rond sur l'oreiller de Marie. C'était leur meilleur moment. Gamin ronronnait et souvent Victor oubliait d'écouter Francine. Il allongeait la main et rencontrait la fourrure chau¬de, plus douce qu'une chevelure de femme. Le chat lui enfonçait très dou¬cement les griffes dans la paume de la main, en guise de bonsoir. Ils s'endor¬maient ainsi.
Depuis l'arrivée de Gamin. Victor ne remâchait plus tous ses vieux sujets de tristesse et d'amertume. Il n'y pensait presque plus. Ou alors, si des idées noires lui venaient, il s'adressait au chat: «Tu t'en fous, toi, hein Gamin?» et ça le calmait, il arrivait presque à s'en foutre, lui aussi. Il remplaçait les mauvais souvenirs par d'autres, des bons. II aimait surtout revivre le moment où le petit inconnu était apparu derrière la vitre. Il essayait de se rappeler tous les détails. II s'en voulait de n'avoir pas ouvert la fenêtre tout de suite. Il s'en voulait de ne lui avoir offert, le premier jour, que du pain trempé dans du lait.'Le chaton avait si faim qu'il avait tout dévoré, bien sûr, mais le pain trempé, ça gonfle, ce n'est pas bien sain. Les chats, c'est carnivore, il n'y a qu'à voir leurs dents. Les petites canines, toutes fines, toutes blanches, du chaton, avaient été remplacées par d'autres, des vrais
crocs de bête sauvage. Victor en était fier. Il s'amusait parfois à lui donner un gros morceau de viande crue pour le voir la maintenir en place avec sa patte et la déchiqueter. Puis il s'amu¬sait à la lui enlever une seconde et le fauve grondait, il fallait voir!
Ça faisait maintenant cinq ans qu'ils vivaient ensemble, lui et Gamin. II était magnifique, comme chat. Le poil bien brillant. Costaud, mais pas gras. Et puis de ces yeux! Oui, c'était une belle et bonne bête. C'est Victor qui. quelquefois, n'était pas gentil. Quand Gamin se frottait trop longuement à ses chevilles, ça finissait par l'énerver et il le repoussait du pied, il l'envoyait valser à travers la cuisine. Après, il regrettait, il avait honte. Surtout si le chat avait l'air effrayé et allait se cacher sous un meuble. Ou bien quand il filait dehors. Victor se faisait des reproches, sortait pour l'appeler. Et si Gamin ne réapparaissait pas aussitôt, Victor se tourmentait. Il tournait en rond dans la cuisine, éteignait la radio, ressortait plusieurs fois, le cherchait partout. A voix basse, il lui demandait pardon. Ça, c'était justement une des choses que Marie lui reprochait. Qu'il n'était pas capable de s'excuser. Et c'était vrai. Victor n'avait jamais demandé pardon à personne. C'était plus fort que lui, c'était des mots qu'il n'avait jamais su prononcer. Sauf avec Gamin. Quand il avait eu un mouve¬ment d'impatience, il le regrettait à tel point que des lamies de rage lui venaient et il se traitait de salaud. Et puis quand le chat revenait, queue en l'air, tout confiant, Victor le prenait
dans les bras. Il lui disait: «T'es mon gamin, toi» et la joie le submergeait. Victor essayait de ne pas penser à l'avenir. Quand il mourrait, qui est-ce qui s'occuperait du chat? Il n'était pas question de le confier à René. D'abord parce que Gamin avait très peur du chien. Ensuite parce que Clara disait toujours «votre matou», jamais «Ga¬min» ou même «le chat». On voyait bien qu'elle ne l'aimait pas. Même quand elle faisait semblant de s'y inté¬resser, quand elle lui gardait des bouts de gras en disant: «Votre matou va se régaler. » Alors, il avait écrit en grosses lettres sur un papier qu'il avait placé bien en vue dans le tiroir du bureau: «S'il m'arrive quelque chose, il faut faire venir le vétérinaire pour qu'il pique mon chat.» Et il avait ajouté: «Je voudrais qu'on l'enterre au pied du rosier blanc.» Un billet de cin¬quante francs était agrafé à la feuille. C'est le dernier dimanche de mai. La visite mensuelle de ses enfants est pour aujourd'hui. Victor, qui la redoute, s'assombrit, s'énerve. Il essaye de met¬tre un peu d'ordre, il refait le lit et secoue l'oreiller où Gamin s'est instal¬lé. Surpris en plein sommeil, le chat sursaute, regarde Victor sans le recon¬naître, et déguerpit. Tant mieux, il ne sera pas là au moment de l'invasion. Justement les voici qui arrivent, on entend le moteur de la quatre chevaux. Il est midi juste. Victor se réjouit déjà du moment où la voiture redémarrera, en fin de journée. Il donne un petit coup de torchon à la table de la cuisine et met l'assiette de Gamin dans l'évier. Sinon, ces deux gestes, ce sera Clara qui les fera. II entrouvre la fenêtre. Sinon Clara dira: «Ça sent le renfer¬mé, par ici » et elle ira l'ouvrir elle¬même.
La voiture s'est arrêtée il y a deux ou trois minutes déjà. Le vieux sort dans la cour. Il voit son fils qui tient le chat par la peau du dos. La tête pend, inerte. De la gueule ouverte, du sang coule et René tient la bête à bout de bras pour que le sang ne tache pas son costume. Faraud gambade, très inté¬ressé.
-- On n'a pas eu le temps de le voir, cet imbécile, dit René.
- Vous en faites pas, Grand-Père, dit Clara. II a eu une belle mort, votre matou. Il n'a pas su ce qui lui arri¬vait.
- Et puis il a eu une belle vie aussi, ajoute René. Bien des gens auraient voulu être à sa place!
Les bras encombrés de plats et de marmites, Clara essaye d'ouvrir la porte de la cuisine:
- Pose donc ce chat, René, et viens m'aider, dit-elle.

 

 

 

 

Expérimentation infantile

 

« On ne peut quand même pas prendre des adultes », répondit le Professeur à Mme Pittard qui lui disait (c'était une sentimentale, elle adorait les enfants, n'en ayant pas eu elle-même) que ça lui faisait « mal au coeur de penser à tous ces bébés en laboratoire ». « Vous devez bien admettre, chère Madame, que c'est la seule solution. Nous sommes obligés de les soumettre à nos tests de toxicologie si nous voulons donner aux gens la sécurité qu'ils réclament. Dites-moi ce que vous proposez, alors ? » continua-t-il avec un certain agacement et Mme Pittard sentit qu'il la trouvait « négative ». « Nous profitons d'eux, voilà tout ce que j'ai à dire », continua  courageusement Mme Pittard qui savait bien qu'elle n'aurait pas le dernier mot. « Profiter, c'est vite dit », rétorqua le Professeur d'un air qui en disait long. «Vous raisonnez comme au XXeme siècle, ma chère amie ! » Mme Pittard, en son for intérieur, admit qu'elle n'était sans doute pas assez moderne. Mais les yeux des bébés étaient si tristes, derrière leurs barreaux ! Elle trouva la force de le dire au professeur. « Mais enfin, chère  Madame, cessez donc de projeter » répondit-il avec force. « Un bébé n'a pas le langage. Donc, a fortiori, il ne peut pas connaître la tristesse. Étant dénué d'imagination et ne connaissant pas le sens du mot souffrance et du mot mort, je ne vois pas comment, - dit-il avec un bon sourire chargé de rassurer Mme Pittard qui tenta elle aussi un petit sourire un peu complice dont elle eut aussitôt honte -je ne vois pas comment on pourrait lui prêter toutes ces émotions (il accentua le mot toutes) qui paraissent tant vous troubler ! Allons, allons, un peu de bon sens, s'il vous plaît. » Mme Pittard se demanda si elle en manquait et décida que oui puisque de fait son mari le lui avait souvent reproché. « Avez-vous seulement visité nos laboratoires ? » lui demanda-t-il d'un air engageant. « Je ne sais pas si j'en aurais le courage, dit-elle. J'ai vu des films, des photos.... continua-t-elle sans beaucoup d'assurance parce qu'elle savait ce que le Professeur allait lui répondre. Ce qu'il fit : «Ah nous y voilà ! des films ! des photos ! Et pris par qui, ces films, voulez-vous me le dire ? » (Mme Pittard ne se souvenait plus du nom du journaliste.) « Un pauvre paumé qui hait la société, qui projette, lui aussi, qui affabule, qui anthropomorphise, qui dramatise, qui poétise, que sais-je ? » s'exclama le Professeur en levant les bras au ciel d'un air désolé. « Les petits bébés par ci, les petits bébés par là..... Les chères boucles blondes, les petits doigts-doigts, les petits zyeux-zyeux.... Ah non, je vous en prie, pour l'amour du Ciel, soyons sérieux ! Je vous emmènerai au labo quand vous voudrez, chère Madame Pittard - (Mme Pittard eut l'impression qu'il prononçait son nom avec un certain mépris, puis se rendit compte qu'elle était injuste et manquait de bon sens) - Vous verrez par vous-même. D'abord, vous vous rendrez compte que nos chercheurs sont très attachés à nos poupons. J'en ai un, en particulier, qui sort les siens de leur cage plusieurs fois par jour. II est d'ailleurs jeune papa lui-même et, croyez-moi, un excellent père. II les prend dans ses bras, il leur parle, il faut voir ça ! Je ne lui fais aucune remarque, bien qu'il perde passablement de temps à ces bêtises. Mais enfin, il est tout frais émoulu de la Fac, ça lui passera. Vous savez que toutes nos cages sont munies de petits

cageots dont le fond est grillagé afin que le pipi s'écoule. Vous voyez que nous avons pensé à tout ! Les bébés sont nourris et nettoyés à heures fixes, ne vous faites aucun souci pour eux ! Pour les expériences « douloureuses » (douloureuses entre guillemets, bien sûr) on les anesthésie lorsque c'est possible. Je dis bien : « lorsque c'est possible » car nous sommes obligés, pour nos tests, de vérifier le « seuil de la douleur », vous vous en doutez. Et par conséquent l'anesthésie n'est pas toujours possible. Voyez-vous, Madame Pittard, pour faire les remarques - et même les ... reproches - (il fit un sourire où Mme Pittard lut de la bonté) que vous nous faites, il faudrait...., excusez-moi de vous parler très franchement (c'est vrai, il était franc, il fallait le reconnaître, Mme Pittard lui en fut reconnaissante) oui, il faudrait que vous fussiez vous-même une scientifique. Or, je crois...., enfin je crois savoir que vous n'avez pas de formation scientifique n'est-ce pas ? » L'ironie même amicale fit mal à Mme Pittard. Non elle n'était pas scientifique. Elle n'était rien du tout. Elle fut soudain très abattue mais ne voulut pas lâcher totalement prise : « Mais est-ce qu'ils ne pleurent pas lorsqu'on leur met les... .. produits dans les yeux ? Lorsqu'on leur plante les.... électrodes ? Enfin, je ne sais pas, moi.. »

« Non, voilà, le mot est dit ! Excusez-moi, mais en effet, vous « ne savez pas ». Ecoutez, chère petite-Madame-au-grand-coeur, laissez-moi vous expliquer une chose ou deux : d'abord les cordes vocales des bébés sont sectionnées, bien entendu. Vous pensez bien qu'avec les pleurs, les cris et les grincements de dents, quel tintamarre ! II n'y aurait plus moyen de travailler. Ensuite, voyez-vous, vous semblez oublier une chose : les bébés s'habituent. Ils n'ont jamais rien connu d'autre. Le bébé-éprouvette (car nous nous servons presqu'uniquement de bébés d'élevage) qui s'est trouvé en laboratoire depuis sa première heure, que dis-je sa première heure ? sa première seconde ! se trouve dans son milieu. Sa cage, c'est son chez lui. Les chercheurs sont ses amis, je dirais même sa famille. Alors je vous en prie, Madame Pittard, tant que vous ne m'aurez pas proposé d'autre solution, cessez donc de vous tourmenter. Je vous le répète, nos bébés sont en parfaite santé. Et dans les cas extrêmes, nous utilisons l'anesthésie et nous ne leur permettons pas de se réveiller. Si, comme il est dit dans ce fameux film (je l'ai vu, moi aussi, ce fameux film, et permettez-moi de dire qu'il m'a fait sourire !) il y a eu quelques cas.... (personne n'est infaillible n'est ce pas ?) où le bébé d'expérimentation s'est réveillé et « semblait » (je dis bien « semblait ») souffrir, croyez-moi, il a certainement été piqué quelques heures plus tard, au maximum. Et probablement moins. Nous ne sommes pas des brutes, Madame Pittard ! »

Mme Pittard eut honte que le Professeur ait pu penser qu'elle le soupçonnait d'être une brute. Mais elle osa continuer : « Vous comprenez, Professeur, ce que je pense, moi, c'est qu'il faudrait trouver des volontaires.... des gens comme vous et moi, qui pourraient dire quand ça leur fait mal. Qui pourraient, je ne sais pas, moi.... Par exemple, ils pourraient demander qu'on arrête l'expérience. Enfin je veux dire, ils pourraient parler, quoi ! Et puis ils auraient la force de se défendre, ils pourraient repousser l'expérimentateur.... » Le Professeur rit à gorge déployée, s'étouffa, et tapota Mme Pittard sur l'épaule : « Mais enfin Madame vous plaisantez ! Vous voudriez qu'un adulte qui pense, qui parle, qui marche, qui raisonne, qui a le sens du  bien et du mal, qui a un corps d'adulte, un esprit d'adulte, qui a un imaginaire, qui a un ressenti, bref qui a une âme, vous voudriez qu'on l'enferme dans une cage (d'abord vous vous rendez compte de l'espace qu'il faudrait ?) comme un vulgaire nourrisson ? Mais enfin, réfléchissez ! Moi qui croyais que vous aviez le coeur tendre ! Alors comme ça vous aimeriez voir., je ne sais pas moi, votre frère, votre mari, votre mère, enfermés dans un laboratoire jour et nuit, sans aucun contact avec l'extérieur (et les fleurs et les petits oiseaux et la musique et la peinture, qu'est-ce que vous en faites ?) Eh bien bravo ! Si c'est ça que vous leur souhaitez, bravo ! (Mme Pittard songea, sans oser le dire, que ça lui ferait moins de peine de voir enfermées dans des cages certaines personnes de sa connaissance, plutôt que les bébés vus dans le film). Et puis enfin, vous pensez bien qu'à la première occasion, ils fileraient, vos volontaires. Ils fileraient, même tous nus, vous voyez le tableau, au poste de police le plus proche, ils téléphoneraient à leur avocat, bref ils en feraient toute une histoire. En admettant, (je dis bien « en admettant ») que du point de vue éthique (Mme Pittard n'était pas sûre de la signification du mot éthique) ce que vous suggérez soit pensable, imaginable, concevable, un seul instant, en revanche, du point de vue pratique (Ah bon éthique c'était le contraire de pratique) ce serait tout simplement et tout bonnement infaisable. Allons, au revoir, Madame Pittard. Et ne vous laissez plus impressionner  par les médias, par la presse à scandale dans laquelle sévissent des plumitifs frustrés et imbéciles. Et lorsqu'on vous passe un film pseudo-humanitaire tourné par quelque mal-baisée (car c'était probablement une femme qui avait commis ce court-métrage plus que tendancieux, malhonnête), toUrnez-donc votre bouton de télévision, d'accord, Madame Pittard ? »

 

 

 

 

Righteous indignation (1)

 

Pendant toute ma jeunesse, et même davantage, j’ai pratiqué l’Indignation « i » majuscule. Mille fois, je me suis exclamée : «  C’est honteux », « ils sont odieux », « ah ! La bêtise humaine ! », et autres déclarations moralisantes et claironnantes. Contente de moi à l’extrême, moi qui « serais incapable de… » je me sentais fort bien dans ma peau de grande Indignée. J’étais du bon côté de la barrière, en compagnie d’autres Justes. Mes exclamations de colère et de dégoût disaient bien ma certitude de ne pas appartenir au monde des affreux et des imbéciles. Je m’indignais, je me régalais.

Et puis j’ai commencé à avoir des doutes. La self-satisfaccheune responsable de mes vertueuses indignations, une certaine glorification de mon petit moi péremptoire, tout cela me gênait. Bref, je vieillissais. C’est ce qu’on appelle, par politesse, mûrir.

Mon complexe de supériorité s’effritait. Je me disais : « Je suis moi. Mais si j’étais cet autre je l’aurais faite, cette inadmissible action !» Il me fallait bien reconnaître que mes indignations étaient des jugements déguisés. Alors j’ai évoqué ce que quelqu’un, il y a longtemps, avait dit : « Tu ne jugeras point ». La question était donc de savoir si, malgré tout et quand même, parfois et dans certaines circonstances, on peut se permettre une bonne grosse indignation bien bruyante, un bon vieux jugement, bien carré… C’est vrai, on se sent tellement mieux, après...

 

 

 

(1) La formule anglaise est particulièrement adéquate

 

 

 

 

Les vieux(1)

 

On sait qu’avec les jeunes, il faut faire bigrement attention. Il ne faut surtout pas les braquer, les gonfler, les saouler. Il ne faut jamais leur parler de leur santé, de leur diplôme, de leur avenir. Il ne faut pas non plus leur donner de conseils. Il ne faut ni les critiquer ni même les féliciter. Ça les agace. Il ne faut surtout pas les serrer dans nos bras en leur disant qu’on sera toujours là pour eux. Ça les exaspère. En fait, il vaut mieux s’adresser à eux le moins possible. Toute remarque est une bombe anti-personnelle en puissance.

 

Ce qu’on sait moins, c’est qu’avec les vieux, il faut également se gaffer. Ils se rebiffent facilement. Ils ont tendance à dire « Mais oui, je sais » avec un ton étrangement proche de celui du jeune qu’on énerve. Et souvent ils ajoutent : «  Tu n’étais même pas né » espérant vous blesser. Ils emploient volontiers l’expression « de mon temps » mais il ne vous faut, sous aucun prétexte, leur demander si « de leur temps » ceci ou cela… Cette question innocente les insupporte. Ils vous remettent à votre place, soit avec un « Bien sûr que oui », soit avec un « Evidemment pas. » Il vous font bien sentir que vous êtes d’une ignorance crasse et, en plus, que vous manquez de savoir-vivre.

 

Donc, avec les Plus-tout-jeunes, les Seniors et autres Personnes du troisième âge, attention ! D’abord, règle générale : N’aidez jamais les vieux. Ne les aidez que s’ils vous le demandent. Autrement, ab-ste-nez-vous !

 

Quelques exemples d’erreurs à ne pas commettre : Ne pas leur prendre le bras pour les aider à traverser, ça les gêne, ça les encombre et ça les vexe. Ne pas vous emparer de leur sac à main en disant : « Donnez-moi ça. » Il ne pèse que cent cinquante grammes, et de toute façons, la personne âgée aime porter son sac elle-même. Ne pas leur dire « Attention, y a une marche ! » Ils vous diront en bougonnant qu’ils l’ont bien vue, qu’ils ne sont pas encore aveugles. Ne pas leur dire : « A votre âge, c’est normal » en ajoutant : « Moi aussi, j’oublie tout. » Cette remarque est particulièrement désagréable aux oreilles âgées. Ne pas s’exclamer joyeusement : «  Mais c’est magnifique ! » en apprenant que le vieux couple a été marié

 

(1) c'est-à-dire moi, vous, elles et eux.

pendant quarante sept ans. Ne vous écriez pas non plus : «  Mais c’est merveilleux ! » lorsque vous apprenez qu’ils ont cinq arrière-petits-enfants. Rappelez-vous que les vieux ne sont ni débiles mentaux ni forcément crédules. Ils repèrent vite la flatterie.

 

Si une vieille amie a la mauvaise idée de vous montrer d’anciennes photos, réfléchissez bien avant de réagir. Evitez remarques et questions, telle que : «  C’est qui, là ? Ah c’est vous ? C’est difficile à croire ! Vous étiez mignonne, hein ? Vous aviez quel âge, sur cette photo ? Et maintenant, ça vous « fait » combien ? Quatre-vingt ? Vraiment ? Ben, vous les faites pas. On dirait jamais. » Evitez les flagorneries. Les vieux ne sont ni plus bêtes ni plus naïfs que vous.

 

Ne trouvez pas spirituel de dire à la vieillarde qu’elle a « l’air d’une jeune fille, » et ne vous écroulez pas de rire en suggérant que son voisin lui fait sûrement la cour, ha,ha. N’aggravez pas votre cas en l’assurant qu’elle peut très bien « encore » plaire. A ce propos, attention aux  « encore » ! Ne prenez pas un air admiratif et incrédule en constatant qu’elle monte encore ses escaliers, qu’elle s’intéresse encore à la politique, qu’elle prend encore le bus, et qu’elle peut encore enjamber sa baignoire.

 

D’autres phrases, pleines de gentillesse et de bonne volonté, mais à proscrire, me viennent à l’esprit. En voici quelques exemples pour terminer :

«  Ça vous fera de la compagnie

Ça vous changera les idées

Comme ça vous serez plus toute seule

Si vous êtes seule à Noël, vous faites pas de souci. On viendra vous chercher. Si si, faut être entouré ce jour-là. On fera tout simple. Vous verrez vous ferez partie de la famille. »

(La vieille dame trouve que c’est gentil même si ça fait un peu chien) Et la voisine ajoute : «  On a tellement à apprendre des Aînés. Leur contact est si enrichissant. Et puis c’est très important pour les enfants, d’avoir une personne âgée à la maison. » ( La vieille dame trouve que ça fait de plus en plus chien. Mais que c’est gentil.)

 

La voisine aime faire plaisir et trouve encore maint compliment à faire. Elle enchaîne : « Dites donc vous êtes encore souple dites donc vous vous souvenez de tout ça dites donc quelle mémoire dites donc qu’est ce que vous entendez encore bien dites donc vous avez vraiment la pêche, dites donc, ding dong, ding dong, ding dong… »

 

Joyeuses Pâques ! 

 

 

 

 

Lucie et les mandarines

 

Ils s’étaient rencontrés à l’épicerie, en faisant la queue à la caisse. Il lui avait donné son tour parce qu’elle avait juste une livre de mandarines dans son chariot. (Sa mère lui avait dit : «  Achète quelques fruits en passant, on n’en a plus.)

Il était grand, mince, mais pas jeune. En tous cas trente ans ou même plus. Il portait un blouson de jeunes, et des lunettes, et une écharpe. Il lui avait dit : « Passe devant, j’ai plus de trucs que toi. » Après, il l’avait rattrapée dans la rue, et Lucie lui avait redit merci.

Comme il ne parlait pas, elle avait pensé qu’il fallait dire quelque chose, sans ça c’était gênant. Alors elle avait dit qu’il faisait vraiment beau. Et lui, comme il ne répondait pas mais qu’il souriait, elle avait ajouté qu’elle aimait aussi la pluie. Il souriait toujours, tout en marchant et en écoutant. Alors elle avait continué en disant que, en fait, elle aimait tous les temps, même le ciel gris. Et lui il avait dit : «  Tu as raison, moi aussi. »

Ils continuaient à marcher sans parler et à chaque pas, Lucie sentait la manche du blouson frôler son épaule. D’habitude les adultes lui demandaient son âge et à quelle école elle allait, et tout ça. Lui, non. Il ne disait rien. Mais elle savait qu’il la comprenait et était content d’être là, avec elle. Elle, Lucie, était même plus que contente. Etre heureuse, c’était comme ça que ça faisait ? C’était très spécial en tous cas. Elle essayait de ralentir un peu pour que ça dure. Mais lui, il pressait le pas, au contraire. Il se préparait à traverser et prendre la rue à droite. En la quittant, il lui a dit : «  Eh bien voilà, eh bien au revoir… » Et elle, au lieu de dire aussi «  au revoir », elle s’est entendu dire : « Oui, voilà… » qui ne voulait rien dire et elle s’en voulait d’avoir dit ça.

Tout en marchant, Lucie a suivi des yeux le blouson qui s’éloignait. Et pendant que la silhouette devenait de plus en plus petite comme dans un tableau, elle se répétait toujours la même phrase : «  Personne ne me comprend comme lui, personne. » Il avait disparu au coin de la rue.

Elle n’avait jamais été aussi seule, jamais autant que ça. C’était insupportable.

Il lui restait juste les mandarines. C’était comme si c’était lui qui les lui avait laissées. Elles l’accompagnaient, comme si c’était pour qu’elle soit pas toute seule.

Mais les mandarines roulaient dans leur panier et elles se cognaient en se foutant. Elles se foutaient de tout, d’ailleurs, les mandarines. Mais Lucie, en marchant, leur parlait dans sa tête. Elle leur disait qu’elle les aimait.

 

 

 

 

Mon petit frère et moi (Suite)

 

J’avais quatre ans et lui 7 ou 8 mois quand on nous conduisit chez le photographe Boissonnas. Celui-ci nous installa tous les deux dans un fauteuil. Il me dit : « Tiens-le bien » et je l’enlaçai de mon bras gauche et le tient serré de peur qu’il ne s’élance en avant. J’ai encore cette vieille photo, de même que la suivante, une année après. On nous photographia debout sur une table. Cette fois encore, j’enlaçai mon frère, négligeant la poupée inutile qu’on m’avais mise dans les mains. Il faut dire qu’à cette époque où la photographie d’amateur n’existait pas, on allait régulièrement chez le photographe, soit en famille, soit individuellement. Qui se souvient, comme moi, de ce grand artiste, Frédéric Boissonnas ? Je le vois, debout, dans son atelier, sa belle physionomie et son abondante chevelure brune.
Mes souvenirs sur mon petit frère ne sont pas précis ces années-là. Cependant, je me souviens de sa première culotte, à l’âge de cinq ans. A cette époque, on gardait les garçons en jupe jusqu’à cet âge. Nous, ses sœurs aînées, nous le regardions avec admiration. Lui, il était à la fois confus et fier dans son nouveau costume qui faisait de lui, dès lors, un grand garçon… Déjà, à cet âge-là, il était devenu mon camarade de jeux. Il avait une intelligence très vive, aussi me rattrapait-il presque, atténuant ainsi notre différence d’âge. Il lui arrivait même de m’expliquer quelque chose : c’est lui qui m’apprit à lire l’heure sur la pendule de la salle à manger.
A quoi jouions-nous ? Bien sûr, de mon côté, j’avais mes poupées, mon « petit ménage », et lui il avait ses soldats et ses Indiens. Nous avions, en commun, des animaux en bois, des jeux de construction, une arche de Noë… Mais surtout il y avait les jeux libres dans le jardin, jeux que nous inventions. On se fabriquait un arc et des flèches avec des rameaux flexibles et des ficelles. La cible était un tronc d’arbre. On jouait au cheval et au cavalier : le premier était harnaché et le second tenait les guides. Nous galopions ainsi à travers le jardin… Un autre jeu : l’un de nous deux s’asseyait dans un petit char, fermait les yeux et l’autre le conduisait de-ci de-là, en lui faisant deviner où il se trouvait. Et en ouvrant les yeux, c’était toujours la surprise !
Lors de l’Exposition de 1896 à Genève, nous en fîmes une reproduction dans le pré de notre jardin. Une couverture tendue entre des pieux – faisant une tente – abritait toutes sortes d’objets hétéroclites pris dans la maison. Sur une ficelle tendue entre deux arbres roulait le petit tram aérien. Il y avait aussi le ballon captif se balançant au bout de son fil, attendant de crever… Le Village Nègre était représenté par ma seule poupée noire, ma chère Topsy. Nous nous amusions bien à arranger tout cela et naturellement nous appelions les grandes personnes pour visiter notre exposition miniature.
A part ces jeux, eh bien ! Nous causions déjà beaucoup ; ce qui donnait lieu parfois à de violentes querelles. Nous ne nous disputions jamais pour un jouet ou une friandise : c’était des disputes d’idées, d’opinions. Ma mère s’attristait outre mesure de nos querelles et nous les reprochait, ne comprenant pas que c’était les joutes de deux jeunes esprits vifs et combatifs. (Mais où était la psychologie enfantine à cette époque-là ?) Et puis nous chantions à deux voix nos chants d’école, chants populaires ou cantiques du culte familial. Parfois, nous les mimions avec malice. Ainsi ce petit cantique :

Je voudrais être un ange
Un ange du Bon Dieu

J’aurais une couronne
Aux mains la harpe d’or…

Tout en chantant, nous courions (ou volions) en agitant les bras tout autour de la table de la salle à manger en essayant de figurer la couronne et la harpe ! Thédo avait déjà beaucoup d’humour.
Le temps passait et nous avons grandi. Nous ne jouions plus ensemble et nous ne nous disputions plus. Mais nous causions et nous échangions nos lectures. Une fois, lors de vacances, nous avions écrit un petit roman à deux voix, chacun écrivant à son tour sur son personnage. C’était un simple exercice de composition et ça n’avait aucune valeur. Je ne l’ai pas conservé. Quant à mon frère, son orientation d’esprit se dessinait clairement. C’était la musique, le piano : un passionné de Beethoven. Et c’était surtout la littérature. Son maître était Flaubert. Il avait une grande admiration pour sa Correspondance. Lors de sa première années (hélas la seule !) en faculté de Lettres, il avait présenté un travail sur Flaubert qui fut remarqué par son professeur Bernard Bouvier. Je possède d’ailleurs encore ce cahier manuscrit.
Cependant, ce joyeux garçon plein de vie, plein de promesses, nous fut enlevé brutalement par une chute en montagne, à l’âge de dix-neuf ans. Je n’avais plus de frère.

Sara Brocher

 

 

 

 

Le retour

 

L’appartement se trouve tout près du ciel, mais il est sombre, sans fleurs et sans images. Il est revêtu de velours brun. Opaques sont les tentures, les coussins carrés et les lourdes draperies. Les meubles sont ancrés dans le sol. Les murs sont nus. Il n’y a pas d’air.

Je suis abeille contre la vitre. Je voudrais pouvoir traverser sa transparence, car, autour de moi, tout est arrimé. C’est à cause, me dit-on, du carbone quatorze, toujours aux aguets. Alors je reste sans bouger, debout, j’attends.

Lentement, mon père apparaît, son chapelet dans la main droite. Les senteurs de cuir de Russie, qui l’ont précédé, deviennent des floraisons qui jaillissent et décorent, en accéléré, toute la pièce : c’est en célébration de son retour.

Les mules luisent sur ses pieds nus. Il s’assied. Ses jambes croisées sont à demi couvertes par la robe sacerdotale qui surprend la pénombre et l’illumine.

Le chapelet joue avec les doigts pâles de mon père. L’index porte encore, en stigmate, la même trace de tabac brun.

Alentour, des atomes rayonnent et s’organisent.
Il n’y a pas de hasard.

 

 

 

 

L'indifférent de la Superette

 

Il doit avoir dans les quinze mois. Il est assis dans sa poussette, attaché par la taille. Il  a un peu glissé vers l’avant. Il faudrait l’aider à se redresser. Il est tout de guingois.

Il me regarde un court instant avec désintérêt, puis se détourne et va coller son nez sur le dos de sa mère, qui va bientôt passer à la caisse. Ce sera mon tour juste après.

Il s’est retourné vers moi, trois doigts juteux dans la bouche. Nos regards se rencontrent. Le sien est neutre, le mien volontairement sévère. Je veux vérifier si le manque de l ’attendrissement habituel va le gêner. En effet, ses yeux ont pris une sorte de fixité qui indiquerait qu’il s’étonne de l’absence de guiliguili. Nous communions dans une totale absence d’émotion. Son regard me quitte et va flotter parmi les manteaux et les chariots. Avec un geste de petit singe qui s’approprie sa femelle, il agrippe la manche de sa mère qui ne se retourne pas.

Nous sommes à nouveau en face l’un de l’autre. J’inaugure un sourire presque naturel. Mais il n’a aucune réaction. Alors je range le sourire, le remets là où je l’avais pris. L’enfant n’est pas non plus concerné par cette disparition.

Le sourire factice a été mis de côté mais le regard un peu sévère qui l’avait précédé n’a pas été repris. Nos regards vides circulent en sens inverse, le long de deux lignes parallèles, et se croisent.

Je me demande ce qu’il y a dans cette petite tête sans vocabulaire. Puisqu’il ne parle pas encore, peut-il SE parler ? Peut-il SE dire: « Qu’elle m’embête, celle-là » s’il n’a pas la parole ? Mais non. Et sans se le dire, peut-il le penser ? Mais non. Ou le ressentir ? Mais oui. Il est temps que je lise Piaget et Dolto. Bien que les questions qui restent sans réponse me plaisent aussi. Je privilégie souvent le non-savoir. L’ignorance permet tant de possibilités!

Le regard de l’enfant paraissait se vider à mesure que l’attente, dans la queue, se prolongeait. Mais voici que soudain il s’emplit et se précise. Il va tout droit, ce regard, vers le gant rouge que je tiens dans ma main gauche. Alors, oubliant mes tactiques de tout à l’heure, instinctivement, pour l’amuser, j’agite ce gant comme s’il était une de ces marionnettes qui ainsi font, font, font… Mais c’est un nouveau fiasco. Il y a, dans l’air, comme un écho du fameux ; « We are not amused » royal. Et du coup, cela m’évoque une petite fille anglaise qui, au cours d’une fête, genre happy birthday, s’était demandé : « Why am I not enjoying myself? » Quelle merveille, cette lucidité sur soi, cette liberté de sentir (1).

Et ceci me ramène au petit indifférent dans sa poussette. Et je me dis : « Quelle dignité dans cette neutralité, quelle liberté, quelle véracité dans le comportement, quelle belle absence de respect humain, quelle pureté et quel courage dans ce jmenfoutisme, dans cette inexistence de l’autre. Peut-on imaginer un bébé obséquieux, un nourrisson hypocrite?

Il y a, bien sûr, une autre espèce de petits humains, les trop mignons, qui nous offrent ces sourires lumineux qui nous comblent. Ces mignons-là sont, à leur manière, aussi purs et vrai et dignes que notre bel indifférent du supermarché. Ils ne nous sourient pas POUR nous plaire,  cela viendra plus tard. Et,  en même temps, ils nous rendent plus simples, plus vrais, nous aussi.

Alors quel plaisir de se lâcher et, sans fausse pudeur, se lancer dans un « Coucou-ah-le-voilà! » qui les fera frétiller d’aise.

J’aurais préféré rencontrer un de ces bébés-là, un de ceux qui nous apprécient et qui nous rassurent. Mais ce petit personnage inattendu, presque inquiétant, m ’a infiniment impressionnée. Il était aussi imprenable qu’une forteresse.                                                      

(1) voir le texte « La liberté de sentir ».

 

 

 

 

Interpréter l'interprétation

 

Interpréter, on ne fait que ça, mais on ne le sait pas toujours. On croit constater. On dit : « Oh, j’ai bien vu que… J’ai tout de suite compris que… Il m’a fait sentir que…L’interprétation se déguise en constatation. Elle peut l’être en effet mais plus rarement, car rien de ce qui est reçu n’est identique à ce qui a été envoyé. Tout passe par le filtre du récipiendaire.

Je ne parle naturellement pas des interprétations des scientifiques ni de celles des théologiens, ni de celles des traducteurs interprètes, ni de celles de l’acteur dans ses rôles. Non, je m’amuse simplement à repérer les petites interprétations quotidiennes auxquelles nous nous livrons tous, selon nos tempéraments, notre vécu et les conditions dans lesquelles se passe le phénomène d’interprétation.

Monsieur Machin vous a regardée d’un air hostile puis vous a tourné le dos. Pour quelle raison ? En réalité, il vous a peine remarquée. Il venait de recevoir des nouvelles pénibles et il se trouvait perdu dans ses pensées. Il ne s’est même pas aperçu que vous étiez là.

Avec Mademoiselle Machine, vous avez eu un de ces succès, l’autre jour, dites-vous ? Elle buvait vos paroles, vous dévorait des yeux ? En réalité son grand sourire ne vous était pas destiné. Son attention n’était qu’apparente. Elle évoquait son amoureux qu’elle attendait d’une minute à l’autre. Vous lui étiez parfaitement indifférent. Elle vous écoutait sans vous entendre et vous regardait sans vous voir. Bref vous n’existiez pas. (Ca arrive bien plus souvent qu’on ne croit. Il faut s’y faire.)

Combien de paroles, de regards, de gestes et même de silences prêtent à confusion, à malentendus, à méprises, sans qu’il n’y ait jamais de mise au clair par la suite !

Combien d’illusions, de fausses pistes et de constations qui n’en sont pas. Combien de fines observations, de remarquables flashes d’intuition, qui n’en sont pas davantage. (A propos je dois préciser que Monsieur Truc ne vous a pas fait du pied sous la table. Il a simplement bougé un peu sa chaise. Alors inutile de prendre des airs qui en disent long quand on parle de lui devant vous. )

Pas besoin d’être le parfait parano pour être presque certain qu’on parlait de vous lorsqu’une conversation s’est soudain arrêtée lorsque vous avez apparu.

Pas besoin de souffrir d’un fort complexe d’infériorité pour s’imaginer que l’ami qui a regardé sa montre deux fois de suite s’ennuie chez vous. En fait, il s’assure simplement qu’il ne va pas rater son train.

Par vraiment nécessaire d’avoir un ego surdimensionné pour avoir l’impression que telle ou telle parole exprimait quelque chose de plus que un simple compliment d’usage…

Et que dire de ces silences qu’on nomme volontiers « significatifs » mais qui ne le sont pas ! Ils ne sont dûs qu’à une distraction passagère et non à un refus de répondre.

Pour qu’il y ait interprétation, la présence humaine n’est évidemment pas nécessaire. Il y a aussi tout ce que nous recevons et déformons, à travers nos sens abusés, l’ouïe en particulier.

Le robinet qui goutte, à la cuisine, pendant la nuit, est entendu comme une ondée printanière sur le toit de la véranda. Ou bien comme le glouglou de la vieille fontaine, derrière le chalet. Tout dépend du lieu où l’on se trouve, tout dépend de son imaginaire, de ce que l’on aime, de ce qu l’on craint, de ce que l’on est, de qui on est.

Une porte qui grince ? C’est votre chat qui dit qu’il a faim. Un coup de tonnerre ? Il se transforme en coup de revolver. Tout est interprétable. Donc interprété. Et chaque interprétation peut-être interprétée à son tour. On est dans le presque infini des poupées russes.

 

 

 

 

Du danger de l'article défini

 

Il est surtout dangereux au pluriel. LES tigres sont des félins. Là tout va bien. LES protestants sont réservés. On peut en discuter. Mais LES Anglais sont hypocrites, alors là, attention, danger ! Danger de la généralisation fausse, bête et méchante.

Si l’on demande (finement) au généralisateur combien d’Anglais il a connus personnellement, il répondra qu’il n’y a pas besoin d’en connaître des tas et que tout le monde sait que c’est rien que des faux-jetons les British.

La généralisation, avec sa simplification et son aspect bien carré est rassurante. En particulier pour les enfants qui aiment à séparer les gentils des méchants. Mais moi, petite fille, ces millions de gens, tous pareils dans leur catégorie m’inquiétaient. Il y avait, par exemple, LES femmes, LES ouvriers, LES juifs et LES chrétiens, qu’il ne fallait surtout pas confondre. Et puis il y avait LES Français, LES Suisses, LES Américains, qui sont ceci ou cela. Le monde était plein d’espèces humaines, de groupements, de Sortes, bref de gens qui étaient des « LES ». Et les gens de ces Sortes, ces « LES », étaient tous pareils à l’intérieur de la Sorte. Mais, par ailleurs, les Sortes étaient très différentes les une des autres. Et pourtant, en même temps, j’entendais dire que les hommes se ressemblaient tous, qu’on était tous frères et enfants de Dieu. C’était très embrouillant.

La Sorte qui me déplaisait le plus, c’était celle qui prétendait englober tous les enfants du monde. Elle s’appelait «  LES enfants… ». J’osais la combattre. Les enfants que je connaissais le mieux n’étaient absolument pas de la même Sorte. Alain, Maud, Bernard, moi, ça n’avait rien à voir. (Surtout Maud, à la récré, quand elle mangeait son dix-heures, le nez dans son cornet). Et puis de même pour les chats, ça n’allait pas non plus de dire « LES chats ». Quine-quine et Sire de Coucy n’avaient rien en commun. Ni tous les autres. Ils étaient tous différents. Ce qui me plaisait dans la vie, ce que je recherchais, c’était justement les différences. Par exemple, avec Tante Amélie, on dansait et on chantait :

« Nous sommes toutes seules dans la maison
Nous pouvons faire qu’est-ce que nous voulons»

Je n’aurais jamais pu faire ça avec les autres. Mais chacune avait son genre. C’est ce qui était bien. Ca mettait de la variété. Par exemple, avec l’une, on pouvait mieux pleurer, avec l’autre, mieux rire. Mais je remarquais qu’on me disait toujours « tes tantes », comme si elles appartenaient à l’espèce tante, au lieu de trois personnes distinctes. Je commençais à m’élever contre les espèces, les Sortes, bref les généralisations. Mais c’est dans l’adolescence que je me suis mise à prêcher et tenter de convertir mes copines à ma manière de voir, à combattre farouchement les idées reçues. Elles me disaient : «  Mais oui, bien sûr, c’est évident, c’est banal ce que tu dis, te fatigue pas ! » J’ennuyais un peu. J’enfonçais les portes dont on me disait qu’elles étaient déjà ouvertes. Mais depuis lors, chaque fois que j’en ai l’occasion, je continue à marmonner: «  Faut pas généraliser. »

 

 

 

 

« Avant «

 

Tante Louise
: …. C’est plus comme avant …
Kevin, son neveu
: - Avant quoi ?
Louise
: - Ben …. avant …
Kevin
: - Mais c’était quand, « avant » ?
Louise
: - Ben, avant ! Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
Kevin
: - Alors, c’était comment ce « avant » ?
Louise
: - Oh, c’était tout différent de maintenant !
Kevin
: - C’était mieux ?
Louise
: - Oh ben oui !
Kevin
: - Mais en quoi c’était mieux ?
Louise
: - Mais en tout ! Tout le monde te le dira.
Kevin
: - Ben, explique ! C’est quoi qui était mieux ?
Louise
: - Y a rien à expliquer …. Tout était différent. Déjà, les étés étaient plus longs, plus beaux. Rien que ça, déjà. Et puis on se prenait pas la tête comme maintenant. On était heureux, quoi ! Tout était plus simple, c’était pas compliqué comme maintenant.
Kevin
: - Tu crois pas que …c’est parce que … toi … tu étais …..
Louise
: - Ah non ! Je sais ce que tu vas me dire !! Non, non, ça n’a rien à voir, ni avec l’âge, ni rien ! Non, non, c’est pas moi qui ai changé, moi je suis toujours la même, j’ai toujours été la même. Non, non, c’est pas ça, je t’assure. Mais évidemment, toi tu peux pas comparer … alors tu peux pas comprendre … tu peux pas savoir comme c’était mieux avant.

 

 

 

 

Quelque chose

 

Il y avait quelque chose dans l’air, dans cet air
qu’ils respiraient tous les deux qui révélait leur amour. Ils
étaient assis côte à côte, au troisième rang. Leurs
épaules ne se touchaient pas, il y avait un espace
entre leurs corps. Et dans cet espace il y avait
quelque chose qui révélait leur amour. Ils ne parlaient
pas, ils regardaient la scène, droit devant eux, et ces
deux regards parallèles révélaient leur amour

La distance et la proximité, le silence et l’immobilité, tout
révélait leur amour.

Il s’est tourné vers elle. Elle a continué à regarder
droit devant elle.
Il lui a parlé, elle a écouté sans se tourner. Lui, il regardait
son profil, et il attendait. Alors elle a légèrement
oscillé et le profil est devenu face. Ils ont été
face à face pour un court instant. Et dans ce
face à face, et dans ce court instant, leur amour se révélait.

 

 

 

 

Un tour de fesse

 

La fesse demande la perfection. Or, la perfection n’est pas de ce monde. En particulier celui de la fesse.

Evidente, sans mystère, la fesse, contrairement au genou et au sein, est inutile. Au mieux, elle peut servir de coussin, en cas de surface dure, ou d’isolation thermique, en cas de froidure. Les poëtes sont très empruntés quand ils l’abordent. Les plus téméraires l’appellent « croupe ». Les autres pédalent dans l’euphémisme.

Généralement molle et pâle, la fesse est primaire. Elle n’a point d’esprit ni de vie intérieure. Immanquablement flanquée d’une seconde larronne (de la famille Fessier, de piètre réputation) ces jumelles inséparables circulent sans vergogne et ne se préoccupent pas du qu’en dira-t-on. On ne les voit que de dos. Leur face reste inconnue.

Comme le fruit cueilli trop mûr, la fesse voyage mal. Dans le train, elle s’étale, déborde et coule sur le siège d’à côté. Elle déplaît au controleur qui lui en fait la remarque. La fesse, étant amorphe de nature, ne réagit pas.

Ne nous laissons pas berner par son style faux-naïf qui pourrait la faire passer pour de l’art brut. La fesse n’est objet d’art qu’après avoir connu le scalpel d’un artiste, tel que sculpteur ou chirurgien.
Blafarde, gélatineuse ou grumeleuse (ou simplement rèche), volontiers parsemée de quelques poils orphelins et de boutons mal-nés, la fesse ordinaire évoque avant tout le fromage de tête du charcutier. Plate, elle déçoit, attriste et décourage. Volumineuse, on la craint et on la fuit.

Il est vrai qu’il y en a de belles, parfois.
Rondeur charnue et fruitée, qui appelle la main, les lèvres et la dent, enveloppée de soie, douce comme mousse, tout gras élagué à jamais, fermeté croquante bousculant le corps et l’âme, vibrant de bronze et d’or sous le fier bananier, rafraîchie par l’eau vive et la brise marine, telle es-tu, parfois, ô fesse ! Ô toi, servante fidèle de la somptueuse chute de reins qui te précède, ô toi qui la couronnes en émouvante continuité, il n’est que de feuilleter un glossy magazine pour t’y rencontrer !

Ah, et puis il y a aussi la fesse cycliste !

A toi, Marianne !

 

 

 

 

Les fesses des cyclistes

 

Trois cyclistes me précèdent à la sortie du village. Deux sur le trottoir, en arrière du troisième, sur la route, que je m’apprête à doubler. Je roule, moi aussi, au volant de ma petite voiture bleue.
Déboîtement à gauche. Une autre voiture vient à ma rencontre. Remboîtement à droite, à la suite de mon cycliste, et soudain, le rappel ! Elles sont là, devant moi.
Bombées, fines, en mouvement dans le maillot fluo. Fluo ? Brillant ? Satiné ? Existe-t-il un adjectif pour la matière qui gante les fesses des cyclistes ? Mes yeux enrobent la croupe devant moi, aimantés par les muscles en effort qui jouent sous le maillot magique. Peu importe la couleur, mais je les préfère unis. Les fesses n’ont pas besoin de motif, la forme suffit.
Il n’est plus question de doubler le cycliste. Simplement d’admirer, captive, les fesses du cycliste. Semblables aux hirondelles, chaque printemps, elles reviennent. Deux par deux, en troupeau, jamais solitaires, unies dans le maillot, elles avancent.
Celles que ma marraine préfère – ma marraine a quatre-vingt-quatre ans – sont les fesses qui dansent, décollées de la selle, lorsque le cycliste se dresse sur les pédales pour vaincre la côte. Cycliste-danseur, cycliste-varappeur que l’ambition du ciel hisse dans la montagne jusqu’au col.
Redescendu en plaine, mon pur-sang pédale devant moi, fesses luisantes, actives, moulées de peau vive en couleur. Vous avez remarqué ? Jaune, bleu, rouge, violet évêque, orange, vous avez remarqué comme elles chantent devant vous, les fesses des cyclistes ? Un chant joyeux, un chant qui va, un chant qui m’émeut presque autant que l’eau silencieuse des muscles sous la robe rase, dans les cuisses des juments.
Sans vélo, les chevaux de mes voisins montent à grand cliquetis de fers le chemin de macadam taillé au milieu des buis. Lorsque je les entends, je descends vite l’escalier, je trotte au carrefour, pour regarder. Chaque fois c’est le même cadeau : le mouvement des muscles qui bougent sous une peau. Maillot palomino, cycliste alezan, frison noir luisant dans l’effort, cheval jaune dans le pré qui, d’un déplacement indolent, va paître un pas plus loin une herbe jugée plus verte. Chaque fois le même cadeau. Fesses couleuvres, muscles bandés, ils sillonnent routes et forêts, ils galopent, ils pédalent. Fesses mouvantes des chevaux et des cyclistes, fesses vêtues de robes ou de maillots.
Les shorts des cyclistes ? Bombes de couleur, en cadence ils se gonflent, en cadence ils s’envolent, lâcher de ballons entre ciel et terre, là, juste à hauteur de mes yeux.
A propos de yeux, j’ai rencontré ceux du cycliste, lorsque je l’ai enfin doublé. Il n’était pas trop pris par son effort, et je n’étais pas, mais vraiment pas, pressée. Ce qui fait que tout s’est passé très lentement. Il a tourné la tête à gauche, j’ai tourné la tête à droite. Il y a eu la place pour un grand sourire réciproque. Attention, j’ai bien dit : un – grand – sourire. Donc pas venu de n’importe où, pas plaqué par réflexe à la surface du visage, pas Colgate (je ne sais même pas si j’ai vu les dents du cycliste), pas mécanique, pas automatique. Non. C’était un vrai de vrai, le sourire du cycliste, monté du fond de son effort, de sa surprise, aussi, d’être doublé aussi précautionneusement par quelqu’un dans une voiture. Le sourire de la conductrice, vous l’aurez compris, était un sourire de …. Oui ! J’aime les fesses des cyclistes.

La marquise de Pompadour avait bien de la chance. Du haut d’un portrait, ou bien assise sur un siège de tapisserie rose passé, sur quelles jambes gainées de bas blancs se posait son regard ? Quand le mollet du cycliste n’est pas fuselé, quand le dédoublement du muscle jumeau est trop visible, trop body-buildé, alors je l’imagine habillé d’une autre époque. Serti de bas blancs, croisé dans un fauteuil, coiffé d’une perruque poudrée, soutenant une fine causerie, une musique de salon. Vêtu de vert et jaune, s’agitant au son des grelots d’un bouffon sur un jeu de dames. Immobile en bas gorge-de-pigeon, et Voltaire incline la tête de côté. Gainé de cuir, gainé de maille, sentant l’arbre et la sueur du temps des chevaliers ou de Robin des Bois.
Encadrée d’or dans un musée, la marquise de Pompadour regarde le mollet, grêle ou saillant, de ses contemporains.
Mais la Marquise, sur son vieux rose, de quelles fesses rêvait-elle l’œil posé sur les basques de ces messieurs ?
Les cyclistes vous le diront.

Marianne P.

 

 

Tes yeux d’émail
fleurissent ton visage
et le dénudent

 

 

 

 

Un rêve ancien : reconstitution ou approximation.

 

 

 

 

 

Le ridicule, la gêne et la honte

 

Elles sont trois. Trois jeunes copines qui se bidonnent. Elles sont dans leur bulle. Pas une bulle à silence et à méditation ! Non, une bulle à bidonnage. Elles ont trouvé un jeu qui les fait bien marrer. Il faut se rappeler dans quelles situations, on s’est senti le plus bête, ou le plus vexé, ou le plus gêné…

Laura commence « C’est quand on croit qu’on nous offre des fleurs et qu’on s’aperçoit qu’elles sont pour quelqu’un d’autre !...»

Les deux autres s’y mettent :

« C’est quand on fait semblant d’avoir lu le livre d’un auteur danois puis on vous apprend qu’il n’a pas encore été traduit »

« C’est quand, en visite chez des gens qu’on ne connaît presque pas, on a besoin d’aller aux toilettes deux fois de suite… »

« … et qu’on n’ose pas dire qu’il n’y avait plus de papier »

« Ça encore c’est rien, mais quand on a l’habitude d’embrasser quelqu’un une fois sur chaque joue et puis que l’autre est un habitué des trois joues ou même des quatre, là c’est grave, parce qu’il y a des joues qui reculent et des lèvres qui avancent dans le vide. C’est super gênant ! »

« Oh ça, ça va encore ! Mais quand c’est un vrai bisou, (tu vois ce que je veux dire) et puis que les deux nez se cognent, ça c’est affreux. Surtout si lui, il se marre. Alors là, bonjour le romantisme ! »
« Moi, c’est surtout quand on est à table avec des gens qui t’invitent au resto et puis tu sais pas, pour les couteaux, lequel est lequel et tout ça. Tu as pas l’habitude, tu te trompes, tu as l’air bête… »

« Oui, et puis en plus, tu renverses ton verre de rouge sur la robe blanche de ta voisine ! Là, c’est le pire, c’est vraiment la honte ! »


Un silence se fait dans la bulle. On s’est cogné contre le mot « honte ». On réfléchit. La première se lance :
« On dit honte mais c’est plutôt de la gêne, et puis aussi, on est vexé. Mais c’est pas vraiment de la honte ! La honte c’est quand on a été nul dans un truc moral et qu’on n’a pas assuré… »

Réaction de la seconde :
« Si, si, pour moi, c’est de la honte ! C’est pas seulement être gêné. Je m’en fiche d’être gênée, c’est de la honte ! Ou alors on est mal parce qu’on s’est rendu ridicule…. »

« Oui, oui, c’est ça », dit la troisième. « Moi en tout cas, ce que je supporte pas c’est d’être ridicule. Tu vois, être gêné, ça va, mais être ridicule…. Alors là…. ! Ça me vexe vachement de me rendre ridicule ! D’ailleurs, y a un proverbe qui dit : « Le ridicule tue », ou « Seul, le ridicule tue » ou un truc comme ça. Ou peut-être c’est plutôt « Le ridicule ne tue pas », je ne me rappelle pas…

Les trois copines se regardent. Elles réfléchissent. Elles n’ont plus envie de jouer. Tout ça, c’était plus compliqué que ça n’en avait l’air.

 

on t’a volé ta mort
pour que l’autre
t’appartienne

 

 

 

 

Aujourd'hui
Six mars
1984

 

Hier soir     à la lisière     de nos paupières
tes yeux     les miens     se sont noyés

Ce matin     à la lisière de nos lèvres
doux mots     et baisers lents     se sont mêlés

Et c’est demain     qu’à la lisière de l’ignorance
          t’accueillera le savoir révélé

 

 

 

 

Vouloir c'est pouvoir

 

Parmi les nombreuses bêtises entendues dans l’enfance, celle-là m’a particulièrement marquée. L’idée me plaisait. Elle m’allait bien. J’y croyais de toutes mes forces et je m’employais à « vouloir » de toutes mes forces aussi. A tel point que parfois j’étais épuisée et devais m’arrêter sans qu’aucun résultat ne se soit produit. Si je n’arrivais pas à ce que je désirais être ou faire, c’était ma faute, ma volonté n’était pas à la hauteur.

Je me souviens d’un de mes essais favoris bien qu’infructueux. Je m’asseyais très raide sur le tabouret du piano, je posais mes mains sur le clavier et j’attendais. Je savais que si je le voulais vraiment vraiment, je jouerais un très beau morceau. Seule comptait la volonté. Il n’y avait pas besoin de leçons et peu importait que je ne sache jouer que « Au clair de la lune ».

Je savais, je sentais, au plus profond de moi, et à condition que ma volonté soit ce qu’elle devait être, qu’une très belle musique naîtrait sous mes doigts. J’attendais un moment, tous muscles tendus et le regard tourné vers l’intérieur. Et puis, toujours dans un état second, je me levais, ayant décidé que le moment n’était pas favorable et qu’il ne fallait rien forcer. Ça serait pour la prochaine fois, le soir même, peut-être.

J’ai aussi beaucoup souhaité devenir une championne de ski. La non plus, aucun besoin de leçons ou d’entraînement. Il fallait seulement le vouloir de toute son âme. Je le voulais de toute mon âme, surtout quand j’étais à la maison, de préférence le soir dans mon lit. Je crois n’avoir jamais pensé à vérifier mon vouloir et mon pouvoir, en situation, sur une piste neigeuse. En effet, quand j’étais sur mes skis et que je m’élançais, ivre de vitesse, sans bâtons, mains libres, d’abord fièrement debout, puis accroupie et exaltée, je ne pensais même pas à mon rêve et à mes ambitions d’être une pro.

Un jour, (je devais avoir huit ou neuf ans) j’ai eu une folle envie que mon ours en peluche bien-aimé (dénommé Moutzli) me parle enfin. Oh ! Comme j’aurais aimé qu’il me réponde ! D’abord, j’ai été tendre : « Il faut que tu me parles, tu dois parler, mon Moutz. » Mais comme il ne disait toujours rien, je me suis mise à le gronder, à lui dire que c’était lui qui manquait de la volonté nécessaire et que, s’il ne pouvait pas parler, c’était parce qu’il ne le voulait pas vraiment. J’essayais de l’hypnotiser en le regardant dans les yeux et en disant : « Parle, je le veux. » Mais ça ne marchait pas non plus.

Alors m’est venue une idée que mon sang à demi protestant réprouvait. Je dirais à Tante Sara1 que Moutzli m’avait parlé. Je mentirais ! Il me semblait que si je le lui faisais croire et que j’y réussisse, alors ce serait vrai que Moutzli avait parlé !

Je lui ai dit : « Tu sais, Moutzli, tout à l’heure, il m’a parlé. » Alors elle m’a dit : « Ah oui ? Tu crois vraiment ? » Je lui ai dit oui oui. Alors elle m’a dit : « Eh bien, si tu le crois, c’est que c’est vrai. » Ça m’a fait plaisir, bien sûr, mais moi je savais que ce n’était pas vrai, puisque, justement, je n’y croyais pas. Mais elle, est-ce qu’elle y croyait ? Ça m’ouvrait des horizons : Si on croit quelque chose, est-ce que ça le fait exister ? Alors, il n’y a plus besoin de vouloir pour pouvoir ? Il faut juste croire pour pouvoir, pour faire exister, pour que ça devienne vrai ?

Comme d’habitude, je m’embrouillais, Tante Sara, si elle me croyait, moi, est-ce qu’elle croyait vraiment que lui, Moutzli, pouvait parler ? Ou bien c’était simplement qu’elle croyait que j’y croyais et qu’il fallait me laisser croire ? Je me disais : « Si on croit en Dieu, est-ce que c’est ça qui le fait exister ? Oui sans doute, parce qu’on ne pourrait pas croire à quelque chose qui n’existe pas ! » Je m’embrouillais à huit ans et demi comme je m’embrouille, encore à quatre-vingt quatre ans et demi, chaque fois que quelque chose d’un peu abstrait me dépasse…

1 Voir plus loin, Sara Brocher, « Mon petit frère et moi »

 

 

 

 

Lorli à cinq ans II

 

L'odeur de la tartine sur les petits doigts et les reflets de lune dans les boucles qui dansent, je me souviens. Nous étions en route pour l'école. J'avais dix ans. Je l'aimais.

Or l'enfant soudain se pose. La distance entre nous s'étire et la fige. Aimantée par la terre, elle ne peut plus marcher. Des années-lumière nous séparent.

Une plainte en litanie les traverse : « Attends-moi, Myriam, attends-moi… » L'enfant immobile improvise une incantation : « Attends…moi, attends-moi, attends… moi » J'entends encore sa solitude qui m'appelle.

Combien, depuis lors, ont ainsi quémandé mon attente ?
Et combien d'enfants seuls ai-je laissés sur le chemin ?

(Voir version I)

 

 

C’était par la fenêtre haute
que ces jours-là le printemps ruisselait
Comment choisir qui oublier ?

 

 

 

 

D'accord ?

 

 

 

 

 

« Vous êtes d’accord ? »

 

 

 

 

 

Tout un programme

 

Une personnalité du monde politique très en vue et réputée pour ses idées courageuses va nous présenter les grandes lignes de son programme. Ce sera intéressant, voire dérangeant. Ecoutons-le et notons au passage :

« Il faut rassembler nos énergies… avec un seul objectif… il faut donner une priorité à… il faut examiner les… il faut être attentif à… incontestablement… on ne peut pas se lancer dans… il faut s’adapter aux… c’est une nécessité absolue… il va falloir qu’on trouve une solution… il faut sortir de la crise actuelle… incontestablement, il y a des risques… il faut voir s’il y a lieu de… il faut prendre des mesures…on doit… le moment venu… se projeter dans l’avenir… s’investir… au moment opportun… il faut impérativement… pour obtenir des résultats… les conclusions qu’il faut tirer… incontestablement … il faut rendre tout cela cohérent… dans la bonne direction… sans aucun doute… restons vigilants… inconsidérément … pour cela il faut… »


Dans ce discours, bizarrement, tous les verbes sont au présent. Aucun « il faudra », ni même un prudent « il faudrait ». Seule une expression nous frappe par son humanité, sa modestie soudaine. En effet, il nous a dit : « Il va falloir… ».

Ça lui a sûrement échappé.

 

 

Pendant qu’on l’abattait
c’est à toi
qu’il a donné son innocence

 

 

 

 

Ça ne me regarde pas

 

« Ça ne me regarde pas, mais… » Ce « mais » est indispensable. Il annonce ce qui va suivre, le jugement, le récit, l’analyse. Quant au « Ça ne me regarde pas » il est également indispensable. On s’excuse d’avance. On prévient. On précède la critique probable de celui qui écoute. On est lucide, bien élevé, on est discret, on ne se mêle pas de ce qui ne nous concerne pas. « Pourtant ( ah oui ! pourtant ) faut bien que je m’exprime, hein ? Je n’ai pas honte de dire ce que je pense, moi. J’ai bien le droit d’avoir mon avis, quand même ? Puisque j’ai pris mes précautions oratoires, je peux me permettre de donner mon avis :

« Ça ne me regarde pas mais je trouve que dans leur situation, ils auraient dû… ils auraient pu…. »

« Ça ne me regarde pas mais je pense qu’elle a eu tort de … »

« Ça ne me regarde pas, mais franchement, ça m’a suffoquée d’apprendre que… »

« Voila, c’est dit. J’ai dit ce que je pensais. Je dis toujours ce que je pense. Je ne suis pas comme ceux qui. »


Et pour finir, que penser de « Ça me regarde ! ». Là, le point d’exclamation est de rigueur. Ces paroles, dites sur un ton d’indiscutable finalité, sont plus défensives qu’agressives. L’interlocuteur est averti. Il est prié de la boucler. Et surtout ne pas s’imaginer qu’il peut ramener sa fraise.
( A propos, est-ce que ça se dit encore, « ramener sa fraise ? »)

 

 

 

 

De mémoire d'instit.

 

 

 

 

 

D'après un rêve
Du 2 au 3 mai

 

« Un deux trois tous en rang »
Les enfants défilent, sans musique,
mais au pas militaire.

Ils marchent comme on le leur
a appris quand ils étaient vivants.


Ils ne savent pas que l’armistice a sonné.
Ils portent des écriteaux, des étendards,
et les plantent au bord de la rivière qui
ronronne et défile avec eux.


J’aurais voulu que, morts enfin,
ils n’aient plus de misère.
Je leur ai dit les dangers du rythme.

Mais ils ont continué à défiler, sans musique :
« Un deux trois jusqu’au sang, un deux trois
jusqu’au sang, jusqu’au sang, jusqu’au sang »
disaient leurs pas. »

 

 

 

 

L'un est l'autre (1)

 

Elle s’envole

feuilles vives
ses paroles la suivent


Elle s’envole

vers le lointain d’un ciel
fleuri d’oiseaux


Elle s’envole

ses paroles sont mille feuilles
et les feuilles mille oiseaux


Elle s’envole

vers le pays multiple
où l’un devient son autre

et où l’autre sera chacun.

 

 

 

 

L'un est l'autre (2)

 

Elle s’envole, ailes vives, vers un dôme serti d’oiseaux, Elle survole la Mosaïque où les fleurs sont des coraux, Puis elle se pose sur le doux paysage où chaque un est aussi l’autre.

Elle est celle qui est. Elle est celle qui est l’autre. Et leur nom est aussi le mien.


 

 

 

         à Zabeth, 29 mars 1924

 

 

 

 

L'étape

 

Les grands quittaient la maison pour aller jouer, et nous, on se retrouvait sous l'arbre qui s'appelait le capitaine Grant. C'était un cèdre.

 

Alors, quand la maison s'était bien éloignée et devenait invisible, on pouvait rassembler tout le monde pour le départ de la course.

 

A l'arrivée, en tête du peloton, nous franchissions la ligne, les premiers. Le vélo chavirant, les bras levés au ciel, épuisés et sublimes, nous étions, une fois de plus, Alain et moi, les vainqueurs de l'étape.

 

 

 

 

Ave Regina, Salve Regina

 

Le logement de Régine se trouve au sixième étage. Il n'y a qu'un seul palier, le sien, à part les toilettes.

 

Ca fait un bon bout de temps qu'elle est malade et qu'elle ne sort plus. Dans le placard à provisions et le garde-manger, il n'y a plus grand'chose. Mais de toute façon, elle n'a plus jamais faim. Simplement, elle a tout le temps soif. Elle s'appuie sur les meubles pour aller voir si le citron que la voisine lui avait apporté existe encore. Elle ne se rappelle jamais.

 

Elle a honte de se recoucher sans avoir fait son lit, si jamais quelqu'un venait. Mais sans doute pas, puisque la voisine est déjà venue une fois, la fois du citron. Oh, ça fait quand même un bout de temps. Alors elle se recouche comme ça, tant pis. La couverture est trop lourde pour la secouer, même pour la soulever. Tout est lourd maintenant. Tout est loin, aussi, enfin ça lui semble loin. Parce qu'en fait il n'y a que quelques pas du lit à l'évier et de la chaise au réchaud. C'est juste embêtant pour les ouatères. Mais ça va encore. Tout ça, c'est parce que à cause de sa jambe. Quand les douleurs lui prennent, surtout la nuit, alors là, la nuit, c'est pas croyable, même avec les cachets, ce que ça lui fait mal. Le matin c'est plus dans le dos, et le soir c'est plus dans les jambes. Pendant la journée, c'est surtout dans les reins, mais, en fait, c'est un peu tout. Alors Régine se donne la permission de se recoucher. Pas pour dormir, juste se reposer un peu, ça ne fait de tort à personne si on se repose un moment.

 

Elle se demande parfois (quand elle y pense, pas tout le temps) si quelqu'un venait une fois peut-être comme ça juste pour voir si elle est vivante ou quoi. Parce qu'avant, il y avait les volets, et on pouvait voir s'ils étaient ouverts ou fermés, ça pouvait indiquer, c'était pratique.

 

Et puis il y avait la radio avant, elle l'écoutait beaucoup, mais elle ne marche plus, on ne sait pas si elle est foutue ou quoi, ou si c'est juste la pile. C'est dommage, c'était bien la radio. Ca mettait de l'ambiance. Et puis ça pouvait donner l'idée à quelqu'un de l'immeuble de venir voir. C'est vrai, avant si on entendait la radio, on pouvait… Elle sait pas bien comment finir sa phrase. Elle est si fatiguée que même réfléchir ça la fatigue.

 

Régine va avoir quatre-vingt six ans bientôt. Mais quel jour exactement elle n'est pas sûre, parce qu'elle n'a pas enlevé les feuilles du calendrier, il est trop haut.

 

On trouve le temps plus long quand on n'est pas sûr de la date qu'on est. Surtout que la pendulette ne marche plus non plus. Elle a eu beau la secouer, elle n'a rien voulu savoir, la pendulette. Sûrement que la pile elle aussi est foutue. Et puis maintenant qu'on ne peut plus les remonter comme on faisait avant. C'était plus pratique que maintenant, avec leurs piles qu'il faut changer.

 

Elle se dit que tout ça, ça ne fait rien, c'est rien comparé aux douleurs. Elle se dit souvent : « S'il y avait pas les douleurs, ça serait le rêve ! » Et une fois, elle s'est dit : «  Si on était mort, ce serait le rêve » et ça l'a un peu gênée de penser ça, alors ça l'a fait rigoler, pour s'excuser. Ça lui a fait tourner la tête, de rigoler même un peu. Du coup, elle a glissé, elle a perdu l'équilibre, elle n'a pas réussi à se raccrocher, et elle est tombée. Elle a tapé la tête très fort sur le carreau.

 

En bas, dans la petite cour, sous sa fenêtre, une rumeur s'élève. On dirait des chants d'église psalmodiés, des prières murmurées.

Salve Regina, Ave Regina.

Ce sont des milliers de fidèles, qui, dans un dernier hommage, se sont rassemblés là pour lui dire leur amour et prier pour son âme.
 
 
 
 
 
 
 
Tout au bord du chemin
vois la pose alanguie
de ces mornes fougères

 

 

 

 

Pourquoi ? Parce que.

 

 

 

 

 

Les orphelins du soir

 

Son rire très doux un peu amer faisait chanter les oiseaux. Il se coulait dans les branches et se perdait dans les feuillages. Et puis le soir ce rire doux amer que nous aimions se cachait comme un soleil éteint.


Alors nous les orphelins du soir nous les deux enfants les doux enfants un peu amers allongés sur la mousse nous attendions le rire et son retour le rire qui faisait chanter les oiseaux le matin dans les feuillages et qui nous libérait.


Car à nous aussi ce rire était offert il était aussi pour nous pour les deux orphelins pour ceux qui ne savaient pas chanter comme des oiseaux mais qui savaient écouter comme le font si bien les oiseaux.


Nous l’attendions à deux nous les orphelins du soir couchés sur la mousse cachés dans la mousse mousse à toute douceur à douceur de chat mousse qui nous protégeait lors des nuits de malheur.


Et puis venait enfin le sauveur du matin le matin du sauveur de ce beau rire sauveur qui faisait chanter les oiseaux et nous libérait de nos peines.

 

 

 

Près de la rive, un arbre se dresse
Pourquoi ce regard sombre
que tu viens de lancer ?

 

 

 

 

La malle d’Igor

 

En Cinquième, au lycée, ma meilleure copine était une des cinq Nathalie de la classe. Chacune racontait avec fierté que son père était un « Russe blanc ». Moi, j’imaginais, en entendant cela, que les Russes étaient soit blancs soit de couleur. La politique n’était pas mon fort.

Le père de mon amie s’appelait Igor. J’adorais son accent et lui, je l’aimais. Il était tendre et moqueur. Il me taquinait, m’appelait « Singe », ce qui était curieux, car j’étais très timide et ne faisais aucune singerie. Mais du moment que c’était lui qui me donnait ce nom, j’étais contente, et me le répétais intérieurement en essayant l’accent slave. ( Il prononcait « sange », mais c’était bien « Singe » qu’il voulait dire.)

Ce devait être l’été 1934. Igor et Nathalie m’avaient emmenée avec eux en Savoie. On leur avait prêté un chalet. Je continuais à aimer Igor, mais je le voyais peu. Il restait à écrire pendant que Nathalie et moi, nous grimpions dans les rochers pour cueillir des framboises et ramasser des myrtilles. Qu’écrivait-il ? Je n’en sais rien, je ne me le suis jamais demandé. Mon père devait le savoir, car il le connaissait assez bien. Il avait de l’estime et même de l’admiration pour Igor. Il disait : « Igor, c’est un Seigneur. » Ou quelquefois « C’est un Prince. » J’aimais l’entendre dire ça. J’étais fière comme si le compliment m’était destiné.

Quand nous sommes rentrés à Paris, je me souviens que l’arrivée dans cette gare de Lyon, terne et malodorante, m’avait désespérée. Les voyageurs fourmillaient dans tous les sens et cognaient mon sac à dos. Mais surtout la montagne me manquait, comme manque un amour qui s’est éloigné.

Mais il fallait s’occuper des bagages. Igor avait une malle impressionnante qu’on appelait malle armoire. Au chalet, elle était debout dans sa chambre. Entr’ouverte, on voyait, à gauche, les cintres, à droite, les tiroirs. Une malle superbe, le cuir luisant, sans une égratignure, bien que sûrement très ancienne. Elle était lourde, volumineuse, on avait besoin d’un porteur. Lorsque celui-ci l’a soulevée, elle a basculé, elle a glissé et heurté le chariot à bagages, avant de tomber.

Alors Igor a éclaté, il a insulté le porteur, il a crié des phrases rendues incorrectes par la colère : « Vous allez pas avoir un pourboire, vous aurez rien, je payerai rien… » Son visage était tout déformé, c’était comme s’il détestait le porteur et j’étais si gênée que j’avais presque une envie de rire, une sorte de fou rire rentré, parce que, oui, mon Igor était risible, ridicule. La colère et la mesquinerie de ses menaces l’avaient rendu pitoyable. Je le voyais soudain comme un petit monsieur jouant un rôle comique dans un film comique. Je découvrais que le spectacle de la colère peut faire pitié ou, pire encore, faire rire, si on l’ose…
Depuis lors, c’est ainsi que je ressens la plupart des colères, les miennes et celles des autres.

Igor n’était plus un seigneur. Mon sentiment pour lui était comme une cape qui aurait soudain glissé de mes épaules, qui serait tombée à terre et qui y resterait. Et puis, aussi, j’étais gênée pour Nathalie. Mais non, elle avait l’air toute contente, et elle m’a dit : « Papa a bien fait de se fâcher contre cet imbécile. C’est comme il a dit, il a dit : « Ce porteur était un incapable, je lui ai donné une bonne leçon ! »

 

 

 

 

Lorli à cinq ans I

 

L’odeur du beurre
  sur les petits doigts
    qui tenaient la tartine
 
Les reflets de lune
    sur les boucles qui dansent
 
    A quelques années lumière
      la voilà qui s’arrête
 
Aimantée par la terre
    elle ne peut plus marcher
 
Elle me supplie immobile
      Attends-moi attends-moi

 

Combien d’enfants     depuis lors   ont-ils ainsi    réclamé mon attente ?
Et combien d’enfants perdus   ai-je laissés    sur le chemin ?

(Voir version II)

 

 

L’oubli et la mémoire
partageront l’enclos
où plus rien ne grandit

 

 

 

 

Projet d'avenir

 

Les cris avides des mouettes griffent l’espace,

découpent les vitres gelées, et crèvent les murs de la

maison d’enfance. Puis ils plongent dans les marais

et s’y noient.


Je vois les pleurs du saule, sous les rafales blanches des

oiseaux souverains. Et, dans leur innocence, je vois les

doux chatons et leurs douces blessures.


Il faudra rappeler l’oubli, pour qu’il vienne chasser

la mémoire. Il faudra s’amenuiser, se raréfier,

vivre à tâtons, ramper, sans plus tenter le vertical.

 

 

 

 

La côte et le fruit

 

Lise aime bien s’instruire, mais pas comme à l’école. Elle vient de découvrir la Genèse et m’en parle :

« Tu savais que la première femme du monde, Eve avait été fabriquée de toutes pièces par Dieu qui pour ça, avait dû prendre une côte à Adam ?

C’était pas spécialement pour qu’ils s’aiment que Dieu a décidé de créer Eve, c’était surtout pour aider Adam. Pour qu’il ait « une aide semblable à lui. » (1)
(Avant, il n’y avait que les animaux et donc ça n’allait pas.)

Dieu leur a tout de suite offert un beau jardin pour y vivre, mais aussi « pour qu’il (Adam) cultive la terre » (2) et taille les arbres et tout ça.

Mais justement à propos des arbres, il y en avait un qu’ils ne devaient absolument pas toucher. Dieu le leur avait interdit. Cet arbre s’appelait « l’arbre de la connaissance du bien et du mal ». (3) Et Il a dit à Adam : « le jour où tu en mangeras, tu mourras certainement. » (4)

Mais un jour, un serpent qui passait par là s’est mis à bavarder avec Eve. Il lui a suggéré de goûter quand même à un des fruits défendus. Il l’a assurée que ce que Dieu lui avait dit n’était même pas vrai et qu’Il avait dit ça juste comme ça pour leur faire peur, pour pas qu’ils en cueillent. Mais il a expliqué que si on y goûtait on deviendrait « comme Dieu, connaissant le bien et le mal. » (5) Eve a trouvé que c’était une très bonne idée de savoir ce qui était bien ou pas et que ça serait « précieux pour ouvrir l’intelligence. » (6) C’était donc pas du tout par gourmandise ou par simple curiosité ou pour désobéir qu’elle a accepté le fruit que le serpent lui tendait avec son museau. Elle l’a trouvé très bon, d’ailleurs, et l’a recommandé à Adam qui a tout de suite été d’accord avec elle et le serpent, et qui s’est régalé.

Bon, ils savaient bien, tous les deux, qu’ils avaient désobéi mais ne pensaient pas (à ce moment-là) qu’il y aurait de quoi en faire tout un plat par la suite. C’est vrai que le serpent était pas tellement sympa, mais très instruit et très capable.

Aussitôt le fruit avalé, les deux enfants (on peut presque dire, parce que c’est comme s’ils venaient de naître) se sont sentis tout drôles. Ils se regardent l’un l’autre et ils sont tout gênés. Ils remarquent pour la première fois qu’ils sont tout nus et ça les gêne énormément. Avant, ils n’y pensaient pas du tout. Dans la Bible, on dit que :« L’homme et sa femme étaient tous deux nus, et ils n’en avaient point honte. »(7)


Mais, au fond, quand « ils connurent qu’ils étaient nus » (8), ça aurait pu ne pas les déranger : « Ah ? Tiens ! On est tout nus, c’est marrant ! » Mais pas du tout. Ca les a vraiment contrariés. Ils ont tout de suite senti que c’était mal d’être nus. Soit mal parce que c’était défendu, ou bien, défendu parce que c’était mal ? (ça on ne sait pas, l’un ou l’autre). Ou alors parce qu’on savait qu’on était nu ? Ou parce que l’autre vous voit, et qu’on le voit tout nu aussi. Je ne sais pas. Ils auraient, peut-être, voulu questionner Dieu, mais je pense qu’ils n’ont pas osé. Ils auraient peut-être voulu savoir si c’était bien d’être gêné, parce que ça montrait qu’on savait que c’était mal d’être nu ? Mais c’est mal surtout quand on est vu par quelqu’un d’autre ou bien que nous, on voit quelqu’un d’autre ? Ils se le demandaient certainement (en tout cas moi je le ferais si j’avait été à leur place) si c’est mal d’être nu quand on est tout seul et qu’on est sûr que personne va vous voir ? Je pense que c’est le risque d’être vu qui fait que c’est mal ou pas, mais je suis pas sûre. Est-ce que, quand on est gêné c’est la preuve que ce qu’on a fait est mal ? Et quand on n’est pas gêné ? Est-ce que c’est mal d’être pas gêné ? Ou peut-être c’est bien ? C’est très compliqué tout ça. » Lise est songeuse, mais reprend :

« De toute façon, Dieu qui les avait observés tout du long, était très fâché contre eux. Il était super déçu qu’ils lui aient désobéi, et peut-être aussi vexé qu’ils aient fait confiance au serpent plutôt qu’à Lui. Il s’est en tout cas mis en colère et les a chassés pour toujours du jardin d’Eden. Il les a grondés très fort, Eve et le serpent surtout, en leur disant qu’ils seraient punis de la pire façon et qu’ils souffriraient toute leur vie.

Les deux petits jeunes étaient sûrement catastrophés et trouvaient que la punition était trop énorme étant donné la simple bêtise de rien du tout qu’ils avaient faite sans y penser plus que ça. Mais bon. Il y avait en tout cas pas à discuter. Ils ont certainement eu des regrets et même des remords, mais ils n’ont même pas osé s’excuser ! Ils ont filé, en essayant de se cacher un peu « et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures. » (9) Il leur fallait vite cacher leur ventre. Le reste pouvait être nu, mais pas le ventre, d’après ce qui leur a semblé.

Je pense aussi qu’ils ont dû se demander pourquoi Dieu avait planté ce fameux arbre en plein dans le jardin. Dieu voulait tester leur obéissance. En tout cas, ils sont bien tombés dans le piège ! Il y a encore une chose que je ne comprends pas bien. Quand le serpent leur a dit qu’ils deviendraient comme des dieux et quand Dieu leur a dit qu’ils mourraient, ça va pas tellement bien ensemble. Qu’est ce que tu crois ? » demande Lise.

Elle continue : « Et tu sais quand je t’ai dit qu’ils étaient « gênés », Adam et Eve, est-ce que tu crois que c’est la même chose que « coupables » ? Ils avaient désobéi, donc, oui ils étaient coupables. Mais d’être nus, est ce qu’ils étaient coupables ou juste gênés ? Souvent on n’est pas vraiment coupable mais on se sent coupable à cause de l’autre personne qui, elle, trouve que vous êtes coupable. Qu’est ce que tu crois ? » me demande-t-elle encore.


Je lui réponds que je ne sais pas. Que dans la Bible il y a beaucoup de choses qu’on ne comprend pas. Et qu’en Orient, on parle par images, par allégories, par métaphores. Et qu’on utilise des symboles…

« Bof ! » dit Lise. « Toi, tu veux jamais prendre parti… Alors tu dis des tas de trucs compliqués pour pas me répondre… »

 


 

 

La Sainte Bible, version Segond
Nouvelle édition de Genève, 1979
(1) Genèse, 2, 18
(2) Genèse, 3, 23
(3) Genèse, 2, 9
(4) Genèse, 2, 17
(5) Genèse, 3, 5
(6) Genèse, 3, 6
(7) Genèse, 2, 25
(8) Genèse, 3, 7
(9) Genèse, 3, 7

 

 

 

 

La peur qu'on a 1

 

Comme tout le monde, j'ai peur des lions et des requins, des vipères et des mygales. Mais je n'en rencontre jamais. En revanche, je ne connais que trop les papillons de nuit. Leur vol lourdaud, gras et maladroit, m'épouvantait lorsque, le soir, au chalet, ils venaient, aimantés, brûler leurs ailes à la bougie près de mon lit. Je suis encore capable de passer une nuit entière, la tête cachée sous les couvertures, si un papillon de nuit se trouve dans la même chambre que moi.

J'ai peur des oiseaux, quand, se croyant enfermés dans une pièce, ils font des aller et retour paranoïaques d'une paroi à l'autre, s'y cognant et s'affolant de plus en plus, sans trouver la fenêtre, pourtant grande ouverte.
Je me souviens du jour, où, à Londres, mon père m'avait envoyée chez Cyril Connolly (auteur du Unquiet Grave), je ne sais plus pour quelle raison. A l'époque, il dirigeait la revue Horizon. J'ignorais qu'il possédait deux perroquets en liberté dans sa maison. J'entends encore le bruit de leurs ailes lorsqu'ils volaient à travers la pièce, allant constamment de l'un à l'autre et se perchant à chaque arrêt sur les dossiers de nos deux fauteuils. J'étais paralysée de trouille et j'en avais honte, tout en espérant que cette trouille était invisible.

J'ai peur des cafards, quand, par dizaines, ils agonisent sur le dos, pattes en l'air. La pire expérience a été dans un hôtel à Casablanca où on avait désinfesté les lieux avec un produit qui ne faisait effet que des heures plus tard.

J'ai peur des gros chiens de ferme qui apparemment se sont détachés de leur chaîne et accourent en aboyant dangereusement. Il paraît que notre peur les rend plus agressifs et j'ai beau raidir les genoux, en marchant comme une automate, je sais qu'ils sont au courant et qu'ils en profiteront pour me manger toute crue.

Panique, un jour, au dernier étage de la Tour Eiffel. Mes amis voulaient absolument me montrer les boucles de la Seine, les monuments, les jardins publics et même l'appartement de la Tante Machin, non loin du Sacré Coeur. Ils me disaient "Penche-toi un peu plus à droite, tu verras mieux, tu risques rien."
Mes orteils se recroquevillaient dans mes sandales.

J'ai peur en voiture, que je sois au volant ou non, c'est pareil. Il y a vingt ans que ça dure.

Je pourrais avoir peur des prises de sang, quand l'infirmière, amusée, me dit : "Ha, ha vous n'avez pas de veine… on va essayer l'autre bras…"

Je pourrais ne pas avoir peur des souris. Il faudrait alors simplement qu'elles se comportent différemment. En effet, si elles marchaient normalement comme tout le monde, si elles se promenaient, si elle flânaient tranquillement, s'arrêtant ça et là, regardant le paysage, si elles s'asseyaient un moment pour se reposer, et puis qu'elles repartent à petits pas, trotte-menu, comme elles le font dans les livres. Mais non ! Elles filent ! Jouets mécaniques, remontés à fond, elles filent tout droit, rasant la paroi, prenant le virage à cent à l'heure…Elles glissent, elles roulent. Leurs trajets ne sont pas des trajets, ce sont des trajectoires, des lignes droites d'un point à un autre, tracées à la règle. Je ne sais pas pourquoi c'est cette vitesse qui fait peur.

Et je ne parle pas de ma peur compréhensible des ascenseurs qui, comme les voitures, devraient faire peur à tout le monde. Je ne parle pas non plus de la légère angoisse qui me prend quand, au milieu de la nuit, je vois mes six chats tourner la tête dans la direction du fantôme.

Et pour finir, une peur très particulière, car c'est à la race humaine que je la dois, et je ne l'ai pas oubliée. C'était à Paris, au théâtre. J'avais 12 ans. J'étais toute fière, car mon père et Marianne m'avaient emmenée voir une représentation d'Ezéchiel 2. L'acteur qui jouait le personnage de Jérémie tirait un minuscule petit chien au bout d'une longue ficelle. C'est tout ce qui me reste de la pièce, lue depuis. Le petit chien, si mignon et si effrayé, refusait d'avancer et ça faisait rire les gens. Moi, évidemment, j'aurais voulu aller sur scène pour le rassurer.

Au bout d'un moment, il y a eu comme une rumeur qui montait peu à peu du public. L'un après l'autre, les gens se levaient et faisaient des gestes et criaient des choses incompréhensibles, avec des expressions méchantes sur leur visage. Je n'osais pas trop les regarder parce qu'ils me faisaient peur et j'imaginais que si je les regardais ils crieraient encore plus fort. Je ne savais pas que cette colère, c'était de la haine. Je trouvais bizarre qu'on puisse détester une pièce de théâtre à ce point-là ! Mais après, j'ai deviné que c'était l'auteur de la pièce qu'on insultait : mon père. Il m'a pris par la main en me la serrant si fort que ça me faisait mal, mais je savais que c'était pour me protéger. Nous avons quitté la salle tous les trois. J'avais si peur que je n'osais pas poser de questions. Après ce départ précipité, je ne me souviens plus du tout de ce qui s'est passé.

 


1 Je me permets d'emprunter ce titre à l'ouvrage remarquable de Madeleine Laïk (docteur en psychologie et sociologue) chez Robert Laffont, en 1979.

2 Première présentation de la pièce d'Albert Cohen, Ezéchiel, à la Comédie Française, le 31 mai 1933.

 

 

 

 

Divagations de surface

 

Juliet, ma copine anglaise me parle souvent parce que je l’écoute toujours. Et aussi parce que nous avons, toutes les deux, quatre vingts ans passé.

Elle m’explique que dans le face à face avec la vieillesse, il n’y a pas, que le choix, comme on le croit entre la révolte et l’acceptation. Il y a aussi et surtout l’étonnement, l’effarement même. « On ne cesse d’être surpris, » me dit-elle. Je sais qu’elle ne tient pas spécialement à ce que je fasse des commentaires. Je me tairai donc. Juste un petit grognement ou deux qui pourront être interprétés comme on voudra. Elle sort de son sac quelques pages manuscrites qu’elle commence à lire. Mais, auparavant, elle m’annonce que ses écrits s’appelleront « Divagations sur la vieillesse » et qu’elle a l’intention d’en faire un petit livre.
Juliet a commencé plusieurs petits livres depuis que je la connais… Voyons ce que dira celui-là. Elle m’en fait la lecture :

« Quel est donc ce visage inconnu que me renvoie mon miroir ? Je me dis qu’il y a erreur quelque part, qu’il y a eu un échange, comme les bébés sont parfois échangés à la Maternité. L’étonnement cède la place à l’effarement, l’incompréhension, les questionnements. Que s’est-il passé ? Les avant-bras, les mains, sont aussi peu reconnaissables que le visage du miroir. Tout est changé. Mais quand est-ce arrivé ? Mais comment ? Mais pourquoi ? Rien n’est pareil…

Sûrement l’ancien visage, le vrai, va revenir. On verra qu’on s’est trompé. L’erreur n’est que passagère. C’est une question de jours. Ou peut-être de repos, de sommeil, de vitamines, d’hydratation, d’air frais ?
La peau n’est que temporairement distendue, avec ces petites veinules, ces taches de faux bronzage. Tout va rentrer dans l’ordre. Ce n’est pas possible autrement. Allons voyons.

L’effarement reste, mais peut-être un peu moins vif. Car s’il y a erreur quelque part, les erreurs ça se corrige. Il n’y a qu’à faire une petite marche arrière dans le temps, une semaine ou un mois à peine, et le vrai visage, le visage habituel retrouvera sa place.

Tout va s’arranger, allez, on respire, on ne s’inquiète plus, il n’y a pas de quoi s’inquiéter, il ne faut plus s’étonner, s’imaginer des choses.

Mais quelle est la raison de ce changement effarant ? Sûrement rien de grave, c’est juste embêtant, ce nouveau visage, ces nouvelles mains, toutes ces différences qui se sont installées en un temps si court…

Il faut retourner au miroir, voir ce qu’il nous montre, si le vrai visage a peut être déjà repris la place qui est la sienne et qui l’a toujours été.

 

Mais non, la nouvelle image est toujours là, sûre d’elle. Enfin, rien n’est perdu, ce n’est jamais trop tard. Peut-être qu’à un certain moment (et ça pourrait se passer en notre absence) la peau se déplissera comme une soierie sous le fer à repasser. Elle s’éclaircira, comme celle d’avant, celle de toujours, et les veines apparentes, gonflées de sang mauve, rentreront dans leur lit, les sillons s’aplaniront et alors, la vraie image, le vrai visage reviendra reprendre sa place. Oui, sûrement…

Mais, non, décidément, l’apparence inconnue s’installe, s’incruste au centre du miroir. Le temps s’écoule, l’image déformée ne cède pas sa place. Les traits du nouveau visage, amollis, donneraient presque l’envie de rire, tant ils sont méconnaissables. On ferme un instant les yeux, mais, quand on les ouvre à nouveau, le reflet menteur est là, à nous narguer. Il s’est définitivement imposé. »

Juliet s’arrête, me regarde pour voir si j’apprécie. Je m’amuse à être « inscrutable ». Elle reprend :

« Ah ! C’est que c’est pas fini ! Tu vas voir !
Eh bien, j’étais dans la rue, il pleuvait. Je sens tout d’un coup une main se glisser sous mon coude… Une main secourable et inutile m’agrippe et une voix me dit : « Il vous faut faire attention, regardez c’est tout mouillé, vous allez tomber si vous marchez vite comme ça. A votre âge, on tombe facilement. C’est à votre âge, qu’on se casse le col du fémur ! »

La voix a dit « à votre âge » deux fois. Alors c’est ça ? J’ai trouvé ! Le mystère du reflet ! C’était le reflet de l’Abominable Femme de l’Âge. C’est la révélation. A votre âge ! A mon âge ! Mais oui, c’est la vieillesse ! C’est ça, ça explique tout, ça explique la nouvelle image dans le miroir, plus besoin de chercher, il n’y a plus d’ancienne image, de vraie image. Elle n’existe plus. Elle a une remplaçante. On ne l’aime pas cette remplaçante, mais on n’a pas le choix, puisque… »

Je me permets d’interrompre le monologue :

« Mais écoute, Juliet, franchement, tu ne parles que de ton apparence, de ton physique, de ta peau, de tes rides, c’est vraiment tout ce qui t’intéresse ? Tu ne trouves pas que c’est bien superficiel tout ça ?

C’est elle maintenant qui me coupe la parole :

« Mais c’est tout moi ça ! Je ne suis que superficie, surface et apparence ! Pour moi, l’être n’est rien, le paraître est tout. Allez, je te taquine, viens, on va se faire une tasse de thé.

Je la regarde, mince, vive, avec son joli sourire malin. Je lui dis que la vieillesse ne devrait pas l’obséder, qu’elle devrait être contente, parce qu’en fait, on lui donnerait facilement dix ans de moins…

J’aurais dû m’en douter. Elle n’est pas contente du tout. Elle me dit : « Mais, tu crois vraiment que j’aimerais qu’on me donne soixante-dix ans ? Et elle répète vigoureusement en anglais : Big deal ! Who wants to look seventy years old, anyway ? »

Elle m’a bien eue.

 

 

 

Quand tu me parles
tu étreins tes phrases
tu te les appropries

 

 

 

 

Entendu chez moi,
chez vous, chez l'épicier,
chez l'esthéticienne

 

On ne sait plus à qui se fier, aujourd’aujourd’hui

Tout le monde s’en fout de nos jours

C’est chacun pour soi

Les jeunes fument de plus en plus tôt, surtout les filles

Les personnes âgées ont beaucoup à nous apprendre

On désire tous finir nos jours chez nous

On est tous pareils

On veut surtout pas embêter les enfants

On veut surtout pas être à leur charge

Si chacun y mettait du sien…

L’amour d’une mère c’est spécial. C’est irremplaçable. On n’en a qu’une d’ailleurs !

Je me suis privée de tout pour eux

Non, non, je reste pas, je veux pas vous déranger

Oui volontiers si vous en faites pour vous

Vous faites pas votre âge

Vous êtes bien pour votre âge

On dirait pas

Et moi quel âge vous me donnez ?

C’est plus fort que moi, faut toujours que je pense aux autres, que je me fasse du souci, je suis comme ça, je peux pas me changer, déjà gamine j’étais comme ça, c’est bête, hein ?
J’ai pas l’habitude de me dorloter

Je me fais toujours avoir

Pour nous les femmes, le ménage, c’est jamais fini

Ils exagèrent avec leurs impôts

Ils exagèrent avec leurs grèves

Ils nous embêtent avec leurs règlements

J’ai pas de temps à perdre pour…

J’ai autre chose à faire que de…

Moi je m’occupe pas de ce que font mes voisins

Ca me regarde pas
de toutes façons ça m’intéresse pas

Je me fiche bien de ce qu’on peut dire de moi

Oh non moi je suis pas comme ça !

Après tout ce que j’ai fait pour eux…
On croit rêver !

Même pas un coup de fil, rien !

Un petit mot aimable ça coûte rien et ça fait plaisir même quand on ne s’attend à rien…

C’est parce que ça souffle plus

On n’y peut rien

I nous avaient annoncé une hausse de température.

 
Excusez-moi de vous déranger

Vous avez fait des frais

Fallait pas

Avec ce temps on sait pas comment s’habiller

On dirait pas qu’on est en été

Juillet l’année dernière, c’était pareil

C’est encore pire quand y a du vent

C’est à cause de l’humidité

Personne aime aller au dentiste

Je suis pas venue pour ça !

C’est une chaleur sèche qu’ils ont eux là-bas, c’est pour ça

Dans le mariage il faut faire des concessions, sans ça…

On se fait des illusions quand on est jeune

Si on savait ce qui nous attend !

Les hommes, c’est tous des gamins

Les Ricains, c’est des matérialistes

Elles sont toutes pareilles

Ils sont tous les mêmes

Quand on pense que…
Moi je vois quand j’étais jeune

C’est un vrai temps de Toussaint

Je vous dis pas ça pour ça. C’est simplement que ça m’a fait drôle quand on me l’a dit

Quand on a les moyens…

En tout cas, ils sont à l’aise

Elle vient d’un milieu très simple, très modeste

Le travail ne m’a jamais fait peur

Il a une très belle situation paraît-il

Mais on se pose quand même des questions

Il fait bien son âge en tout cas

Il est resté très simple

On a pas que ça à faire

On veut bien faire, et puis voilà comment on est remercié

La prochaine fois je les laisserai se débrouiller tout seuls

On dirait qui fait quand même moins froid

I font que se tromper, à la Météo

On fait pas toujours ce qu’on veut

 
De nos jours y a plus de respect

De nos jours les gosses sont trop gâtés

I’se croyent tout permis

C’est la faute aux parents

C’est plus de la musique c’est du bruit

C’est pas de la peinture, c’est des gribouillis

La télé, ce qui y a , c’est qui faut choisir

Faut pas regarder n’importe quoi

En famille on communique plus, c’est la faute à la télé, aux jeux vidéo, tout ça.

Ce que c’est beau, on dirait une carte postale

Elle sont magnifiques on jurerait des artificielles !

C’est un point de vue d’où y a un superbe panorama

De nos jours on a plus le goût du travail

On la traite bien mal notre belle planète

Ils allaient fonder un foyer et puis voilà, crac ! l’accident ! Décidément, on est bien peu de choses…

C’est un charmant petit ménage

Elle essaye de sauver son couple, on la comprend

Alors moi, c’est le dimanche en famille, relaxe quoi

C’est joli cette relation mère fille, c’est rare de nous jours

Si on a ce qui faut chez soi, on a pas de raison d’aller voir ailleurs

Paraît qu’ils font chambre à part ! Ca m’étonnerait pas d’ailleurs…

J’ai pas de conseils à vous donner

On se demande jusqu’où ça va aller

Et puis après on s’étonne que…

Oh lala !C’est pas mon genre, vous me connaissez mal

Je sais pas ce que j’ai je me sens toute drôle

Ca m’a fait drôle d’apprendre qu’il était décédé je l’avais encore vu moins d’une semaine avant !

Les gens sont quand même extraordinaires

Les gens sont méchants

Les gens sont bêtes

Ca me fait bizarre de me dire que je le verrai plus…

Même pas une carte postale, rien !

Je l’avais pas fait pour qu’ils me remercient, mais quand même…

Vous êtes d’accord !

Faut pas chercher à comprendre

La vie vous réserve bien des surprises

 

 

 

 

“Ça va ?”

 

 

 

 

 

Les « beaux rêves » II

 

Je visite une exposition de peinture, dans un lieu qui me semble peu adapté. Il ressemble plus à une usine désaffectée qu’à une galerie d’art. Le plafond est très haut, la lumière froide et inégale, et les toiles sont toutes accrochées sur la paroi gauche, au même niveau, en file indienne. Ma première réaction est qu’on n’a rien fait pour les mettre en valeur.

Puis en découvrant chaque tableau, je m’immobilise. C’est l’émerveillement. J’ai le cœur battant. Ils sont tellement beaux ! Je n’ai jamais rien vu de tel. Ils sont évidemment tous l’œuvre d’un même artiste inconnu de moi en tout cas. Ils forment une suite qui rappelle celle des Nymphéas de Monet. Ce sont des aquarelles, où les bleus prédominent. Je suis presque incrédule devant tant de beauté. Je regrette qu’il n’y ait pas un seul visiteur. J’aurais pu partager la joie de cette vision avec lui.

Et puis je me réveille. Je sais bien ce que l’on dit sur les rêves. On croit avoir un diamant au creux de la main et au réveil, ils se révèle être un misérable caillou. Ou bien, on croit avoir créé un poème admirable et le seul vers qui nous reste en mémoire, au réveil, c’est un petit vers de mirliton qui se tortille.

Alors voilà. Les toiles que j’ai créées, pendant mon sommeil, (moi qui n’ai jamais tenu un pinceau de ma vie) étaient-elles vraiment belles, originales, uniques, telles que je les voyais en rêve ? Et telles qu’il me semble les voir encore, dans le flou de mon souvenir ? Au fond, peu importe.

 

 

 

 

Son nom

 

Son nom est venu éclore sur mes lèvres, tout seul, inattendu, soudainement là,
libre et tout neuf, son nom m’est venu.
    Il a été prononcé. Il s’est prononcé.
     
Je ne savais pas que les deux syllabes de ce nom éclateraient, douces comme des bulles, et qu’elles quitteraient mes lèvres entr’ouvertes pour venir se poser sur moi.
     
  Quand mes lèvres se sont refermées, j’ai su qu’elles garderaient le secret de ce nom qui, tout seul,
était revenu,pour m’aimer et me surprendre.

 

 

 

Et si la pluie tardait
serait-ce dans ma timbale
que les moineaux se baigneraient ?

 

 

 

 

Comment faisions-nous quand…

 

…quand nous ne savions pas qu’il fallait constamment gérer quelque chose, en particulier notre stress.

…quand, au restaurant, on n’hésitait pas à faire son choix, au niveau du dessert.

…quand les nouveaux mariés n’avaient aucune idée qu’il leur faudrait construire quelque chose ensemble.

…quand on ne se cherchait pas (et qu’on ne se trouvait pas non plus), lors de crises d’identité indécelables.

…quand on ignorait que les rapports de force étaient déstabilisants et dévalorisants, donc ni gratifiants ni efficaces.

…quand la problématique n’avait pas encore remplacé les problèmes.

…et quand la femme n’avait pas encore remplacé les femmes, qui, à l’époque, étaient rarement épanouies, car ne s’assumant pas, et ne sachant pas se réaliser dans leur travail.

Et quand on ne savait pas encore que certains comportements pouvaient nous faire avancer dans notre cheminement.

Et, quand aussi, on ignorait qu’un certain Imaginaire (avec un i majuscule) allait prendre la place de cette charmante folle du logis appelée imagination.

Et enfin, quand, malheureusement pour nous, les images structurantes n’avaient pas encore cours. De plus, on ne faisait aucun travail sur soi, on ne négociait pas souvent, et on était totalement décalé, sans le savoir.

Alors, comment diable faisions-nous ?

 

 

 

 

Rêve du mercredi 15 décembre 2004

 

Il me dit de ne pas m’en faire, que c’est juste un coma dépassé. Il parle comme tous les garçons bruns parlent. Il a cette manière particulière de se tenir, de s’exprimer, des garçons bruns. Celui-ci, quand il a parlé de mon coma, il avait cet air-là.


A mon réveil, je suis toujours endormie, mais je rêve que je suis éveillée. J’ai toujours les paroles du garçon brun dans la tête et je les murmure sans bien les comprendre, sans me rappeler pourquoi elles sont importantes. J’essaie de les retenir, mais elles m’échappent. L’une après l’autre, elles glissent hors de ma tête. Mais l’une vient se poser et me rassure. Elle me rappelle que le coma est dépassé et que, quand on est mort, on n’a plus peur de la mort.


Lorsque je quitte enfin le rêve, dans le flou du réveil, flotte une douceur semblable à celle, bien connue, des secrets non partagés.

 

 

 

 

Le non savoir

 

Il vaut mieux ne pas raconter ses rêves à ses proches. Ils vont se mettre à les analyser, en toute méconnaissance de cause. Peut-être qu’ils ne se livreront pas à une véritable interprétation, mais, en tout cas, ils prendront l’air amusé ou sagace et ça risque de n’être pas à votre avantage. Ne dites donc rien.

Quant à moi, je n’ai pas la tentation d’analyser quoi que ce soit, surtout mes propres rêves. Même pour ceux qui me surprennent, je n’ai pas la curiosité de me demander quel message mon inconscient veut m’envoyer. Je n’ai pas le désir de comprendre, de découvrir, de savoir. Pour moi, un rêve est comme un poème qui me vient avec ses images : j’en suis la spectatrice. Il me semble que l’un et l’autre me sont donnés par un metteur en scène autre que moi-même.

En revanche, j’aime le savoir des autres. J’aime qu’ils sachent, et moi pas. C’est très sécurisant, très agréable d’assister (en quelque sorte) au savoir d’autres gens. Depuis mon enfance, j’ai privilégié le non-savoir, le mystère, l’absence de connaissance ainsi qu’une admiration sans bornes pour ceux qui, à l’opposé de moi sont à la recherche de toujours plus de compréhension, plus de connaissances et dont la curiosité intellectuelle les pousse à chercher le pourquoi des choses. Un tout petit exemple du goût que j’ai pour le savoir de l’autre ! C’était pendant le cours de couture, dans les petites classes. Nous apprenions à tricoter. Tout d’un coup, dans mon tricot qui n’avait encore que quelques rangs, débandade de mailles, ils se défait presque tout entier. Le désespoir guette, mais la maîtresse est là. Elle est Celle qui Sait. Je lui tends mon tricot. Elle va tout arranger. Et loin de m’intéresser à ce qu’elle va faire pour réparer le désastre, je regarde de côté, je ne veux pas voir, je veux être celle qui ne sait pas et je me réserve le plaisir intense du miracle qui se sera produit lorsque la maîtresse me dira : « Tiens, ‘tite bécasse, c’est réparé. » J’adorais être la petite bécasse qui ne sait pas, l’admiratrice de ceux qui savent. Ca m’est resté. J’aimais écouter sans comprendre les conversations qu’avait Robert Champigny avec des collègues, philosophes comme lui, ou même avec des sportifs discutant du but marqué à la 29e minute.

Ca serait un peu pathologique, ce goût de l’ignorance, que ça ne m’étonnerait pas. Mais du moment que ça ne gêne personne…

 

 

 

Caché par une pierre
il y a un bel abricot
roulé en boule

 

 

 

 

Cauchemars I

 

Quand on nous souhaite, le soir, de passer une bonne nuit et de faire de beaux rêves, qu’entend-on par là ? Peut-être simplement de ne pas faire de cauchemars ou bien de ne pas être plongé dans un de ces rêves agités où les soucis prédominent dans un réalisme affligeant ou une absurdité même pas drôle.

Les cauchemars, j’en ai eu beaucoup dans mon enfance et ma jeunesse. Depuis lors, ils ne viennent me visiter que rarement, et je dois dire (en me vantant) que je les combats assez efficacement. D’abord, ils se développent à leur guise et je n’y puis pas grand’chose. Mais j’ai appris à intervenir vers la fin, juste avant le moment crucial. Autrefois, je ne savais pas que c’était possible, et il fallait suivre le rêve jusqu’au bout, le subir, en victime absolue. On devait continuer la peur jusqu’à la conclusion, jusqu’au cri d’horreur final. Il fallait, par exemple, donner le temps, à la petite naine cachée sous le canapé, de m’attraper la jambe lorsque je sauterais, (comme le rêve le prévoyait, comme c’était écrit), du fauteuil au canapé. Prisonnière, je vivais le déroulement du cauchemar jusqu’au bout, en sachant ce qui m’attendait. Ce savoir rendait la chose plus horrible encore que si j’avais été prise par surprise. Car il y avait tout cet inéluctable…

Et puis j’ai fait une découverte. Je pouvais intervenir dans le rêve. Eveillée et consciente de l’être, mais dédoublée, car je continuais à être présente dans le rêve, j’ai refusé de me laisser faire par le metteur en scène.

De toutes mes forces, je me dis qu’il FAUT que je m’en sorte « avant ». (Avant, c’est-à-dire avant que le moment fatal arrive). Je fais appel à toute ma volonté, mentale et physique, je crispe tous mes muscles au maximum. Je me débats, mais je sais que je vais m’extirper du rêve, même si lui, implacable, continue à se dérouler.

Enfin c’est le retour à la réalité où j’ai refusé l’horreur finale et j’ai vaincu.

Peut-être que cette sorte de technique, que j’ai tenté de décrire, est quelque chose de courant ? Je ne sais pas. Mais pendant bien des années, j’ai ignoré son existence.

 

 

 

 

Cauchemars II

 

Trois quarts de siècle me séparent de deux cauchemars inoubliables : celui de la naine et celui de la porte. Dans ce dernier, il n’y a pas qu’une porte, il y a toute une rangée de portes identiques, le long du couloir. Celle que j’appelle, dans le rêve, « la porte » est fermée, comme les autres. Mais je sais que c’est elle qui s’ouvrira. Je ne suis pas sûre que c’est moi qui vais devoir l’ouvrir ou si elle s’ouvrira toute seule ou si quelqu’un à l’intérieur, doit l’ouvrir. Mais ce que je sais c’est que le cauchemar sera à son comble, que l’horreur sera totale, lorsque la porte sera ouverte. Et que je verrai.


Je crois que c’est avec « la porte » que j’ai réussi à mettre fin au rêve, alors que lui, le rêve, continuait à se dérouler. C’était à qui serait le plus fort, le cauchemar ou moi.


Alors j’ai utilisé la tactique que j’appellerais musculaire, faute de mieux. Elle a réussi, et j’ai évité le pire.


Dans la vie réelle, je ne pense pas avoir jamais montré tant de volonté, et tant de détermination à être la plus forte, à m’imposer. Je m’en félicite, car si la petite naine revenait un jour, elle aurait affaire à moi !

 

 

 

 

Les « beaux rêves »

 

Rares, sans action ni langage, ces rêves-là ne sont que climat. Rien ne s’y passe. Seul existe le mouvement immobile de la marche. Nous sommes deux dans une rue déserte, peu éclairée, très droite, sans repères. Mon compagnon de route est à ma gauche. C’est un inconnu, il a un visage inventé. Nous sommes côte à côte, mais nos épaules ne se touchent pas, elles sont parallèles. Nous nous déplaçons sans bouger, nous glissons comme sur de l’eau, les pas se fondent l’un dans l’autre, on ne les entend pas. Il n’y a aucun geste, aucun regard.

Il n’y a pas de décor. L’absence de ce qui nous entoure est une plénitude lisse, sans tache ni déchirure. Aucune trace n’a été laissée par quoi que ce soit. Il n’y a eu aucun point de départ et on ne se dirige vers aucun lieu.

Nos deux présences se joignent dans un bien-être indicible, un bonheur absolu. Cette avancée immobile, côte à côte, dans la solitude, le silence et la fusion sera revécue jusque dans les heures d’éveil. Souvent je projetterai ce rêve sur l’écran de ma mémoire et ce sera chaque fois cette même révélation qui n’a pas de nom.


(suite)

 

 

 

 

Les respects I

 

A première vue, les personnes auxquelles on témoigne le plus de respect sont celles qui sont vieilles d’une part et mortes d’autre part. J’appartiens, pour le moment, à la première catégorie.

Celles qu’on «doit» respecter, avant tout, sont le père et la mère. C’est la Bible qui nous le dit. Il faut les honorer. Parce qu’ils sont vieux ? Mais non, car il y a des parents qui n’ont que vingt ans ! Parce qu’ils sont morts ? Non plus. Car il y en a plein de vivants. Alors, c’est parce qu’ils nous ont, comme on dit, mis au monde ? Mais pourquoi respecterait-on un acte procréateur qui se produit chaque jour par milliards, dans le monde animal et humain ? On pourrait aussi bien dire, dans certains cas, «Ton père et ta mère, maudiras.» ou «Ton père et ta mère, questionneras. »

Incompréhensible, ce respect qu’il faut, si possible ressentir mais, dans tous les cas, témoigner, sans qu’on nous ait expliqué pourquoi. Il est vrai qu’il y a aussi, à côté du respect obligatoire, le respect que l’on choisit librement et qui ressemble à de l’admiration. Mais qui n’en est pas. (Sinon on dirait «admiration» et non «respect» si c’était pareil !

La différence entre les deux est difficile à cerner. Picasso, on l’admire. Tandis que l’abbé Pierre on l’admire et on le respecte. On admire un créateur pour sa créativité mais on ne le respecte pas forcément. En revanche, on respecte un bienfaiteur de l’humanité parce qu’il nous est supérieur moralement. Mais alors, qu’en est-il du créateur qui nous est supérieur artistiquement, intellectuellement ? On le respectera aussi, pour la supériorité qu’il a sur nous ? Donc, on respectera le supérieur dans quel que domaine que ce soit ? Par exemple son chef de bureau ?

Et «avoir des égards», ça se place où, par rapport au respect ? En voilà une question qu’elle est bonne. C’est la pointure en dessous. Très en dessous. Car je ne respecte nullement la dame à qui je cède ma place dans le bus. Quoi que. Peut-être que je «respecte» quand même un peu sa fatigue, son besoin de s’asseoir… qui sait ? On peut aller loin comme ça. Et « l’estime » ? Elle va où, l’estime, dans tout ça ?

Remarquons en passant, pour nous embrouiller encore davantage le verbe « craindre » à consonance religieuse. «Il faut craindre Dieu.» Donc lui obéir ? par amour ? Par peur ? Par respect ? (Ah, nous y voilà ! On y revient, à ce mystérieux respect !)

A propos de peur : une de mes jeunes amies marocaines qui fume gaiement ses clopes chez moi, m’explique qu’elle ne fume pas chez ses parents «par respect pour eux». Ce respect-là est de la catégorie trouille, ça c’est sûr ! Encore que… Il peut y avoir aussi un amour filial surajouté. On ne veut pas faire de la peine. Mais c’est surtout qu’on ne veut pas être jugé, grondé, puni.

Ce qui est amusant, c’est de penser que ces parents que, de toutes façons, on respecte, puisque la Bible et probablement le Coran et en tout cas la Société l’exigent, on les respecte surtout à l’occasion d’un non-comportement : la non-fumée en l’occurrence. Le comportement qu’il faut avoir par respect est beaucoup plus rare que celui qu’il faut ne pas avoir. On insiste plus sur le ne pas faire que sur le faire.

Respect, admiration, égards, estime, crainte, obéissance, amour, on n’en sortira pas ! Alors, pour l’instant, je me contenterai de bien respecter la distance entre mon véhicule et celui qui le précède…

 

 

 

Souvent c’était au fond de mes yeux
qu’il s’endormait
pour que je le regarde

 

 

 

 

Les respects II

 

Il est interdit d’interdire, disait-on en 68. Il est interdit de ne pas respecter. Il est obligatoire de respecter, toutes catégories. Il faut respecter autrui qu’il soit saint ou voyou. Autrui c’est comme «son prochain» c’est un inconnu mais c’est tout le monde. Il faut avoir pour chacun de la compréhension, de l’estime, de la tolérance. Il faut lui reconnaître son droit à l’existence, ne pas enfreindre sa liberté. Est-ce ce qu’on appelle «respect» ?

«Je respecte votre opinion» dit-on au type dont, en son for intérieur, on trouve les idées nulles. «Je respecte votre décision» lui dit-on, tout en la jugeant absurde. Tout cela paroles, paroles, paroles. Où est le respect ? Hypocrisie de l’être social. Je respecte ne veut pas dire que j’apprécie ou que je sois d’accord. Je respecte parce que l’on m’a appris qu’il le fallait.

On s’est en tout cas bien éloigné du respect-admiration dont il était question pour Picasso et l’abbé Pierre. Le respect-acceptation, le respect-égards, le respect-bonnes manières, n’a plus rien à voir avec la vénération. Et pourtant c’est le même mot. C’est bien embrouillant tout ça.

Et ça l’est encore bien davantage, lorsqu’on se penche sur cette bizarre notion de «respect humain». (J’ai longtemps cru que ça voulait dire respecter l’être humain, mais pas du tout, maintenant je sais que c’est précisément le contraire). En effet, le respect humain implique la crainte du qu’en dira-t-on, l’importance trop grande donnée au jugement d’autrui (tiens, le revoilà !) un sentiment de sa propre infériorité en face de la supériorité supposée de l’autre. Oui, on est vraiment bien loin de l’admiration et de la vénération avec ce nouveau sens du mot respect. De plus en plus embrouillant, non ? Enfin, il est vrai que je m’embrouille facilement.

 

 

 

 

A deux mains

 

Leur lit est parfois une plage, où ils s'échouent comme deux bienheureux noyés. Et puis, la plage devient panier-à-chatons, et berceau-à-jumeaux où se blottir en innocent inceste.

Leurs mains s'emboîtent, l'une dans l'autre, elles s'unissent. On ne sait plus où finit la main de l'un et où commence celle de l'autre, même quand elles se touchent à peine. On ne sait pas à qui appartient la main qui serre l'autre un peu plus fort, qui la tient prisonnière comme s'il allait la perdre.

A deux, elles font l'amitié, comme on fait l'amour, sans bien savoir lequel est l'autre.

Délicieuse incertitude, célébration de deux corps rapprochés, et de deux mains sans frontières : l'âme est en fête.

 

 

 

 

Le Reproche au conditionnel

 

Le Reproche est un personnage moralisateur qui se donne comme mission d'améliorer ses semblables. Il critique, il interprète, il juge. Il appelle ça "constater" ou "mettre les choses au point." Il jouit de sa supériorité de petit chef. Il est celui qui sait. Il aime déstabiliser sa victime en l'abaissant, en l'infériorisant, en la culpabilisant. Il aime ça, ça le situe ! Il déguise ses manoeuvres maléfiques en simples remarques, en conseils bienveillants, en bons sentiments, en regrets "Dommage que, car si tu avais, alors j'aurais...". Il sait créer l'angoisse chez l'autre, en faisant passer son entreprise de destruction pour une reconstruction, un banal rétablissement : "Si seulement tu me l'avais dit, j'aurais compris, et tout ça ne serait pas arrivé."

Il s'approprie le passé de l'autre. Il l'envahit, le transforme. Avec tous ses "si", toutes ces conditions imaginées, on est en pleine irréalité, en pleine impossibilité et en pleine inutilité. Notre Reproche se plaît beaucoup dans cette marche arrière dans le temps de l'autre ! Le pauvre Reproché est pris au piège et, souvent, reconnaît qu'il "aurait dû"... Bref, il y croit..." Argument sans réplique parce que sans réalité." Mon père, Albert Cohen, citait souvent cette parole de Marcel Proust.

Quand j'étais petite, je ne comprenais rien aux grandes personnes, lorsqu'elles maniaient le Reproche au conditionnel passé, ce temps absurde et stérile. Chaque fois que j'entendais ce genre de paroles : "Si j'avais su, si tu me l'avais confié, j'aurais pu..." ou "Quel dommage que tu n'aies pas...", avec en conclusion, un "tout aurait été différent", je me disais : "Mais ça sert à rien tout ça ! Il est trop tard, on peut plus rien changer. Pourquoi ils disent tout ça ?..."

Mon petit bon sens d'enfant s'en désolait.

 

 

 

 

Le lendemain

 

Recroquevillée dans le grand lit vide, elle ne bouge presque pas. Il y a des risques dans le mouvement. Elle ne se pose pas de questions. Il vaut mieux ne pas savoir, parce qu'on ne sait jamais. Une lumière a glissé à travers une fente du volet, rapide comme une souris, et cette égratignure, dans le noir de sa chambre, est inquiétante : elle révèle le vide, l'absence. Elle respire à toutes petites bouffées par la bouche, comme si elle tirait sur une cigarette, comme si l'air allait l'étouffer. Elle inspire et expire à tous petits coups pressés. Après chaque inspiration, il faut vite s'en débarrasser, vider l'air qui est invasion de vie. Quand elle avale, sa gorge refuse les gorgées, même minuscules. Le besoin d'avaler se fait de plus en plus pressant et sa bouche entr'ouverte se dessèche.

La chambre baigne dans le noir et l'immobilité. Il ne faut pas que les bruits de la rue entrent à l'intérieur, il faut qu'ils restent dehors. Elle bat des paupières aussi rarement que possible. Elle se force à fixer un endroit invisible, en cillant le moins possible. Elle ne sait pas si ce serait mieux d'entr'ouvrir les yeux ou bien si c'est mieux de les garder fermés ? Elle s'exerce à ne penser à rien. Elle s'exerce à ne rien sentir. Mais c'est là que les pensées inattendues surviennent.

Elle a faim, mais elle n'a pas envie de manger. Elle évite, elle repousse, la tiédeur de son corps. Elle recherche, pour voir si ça fait mal, les régions étrangères du drap. Elle les caresse d'un doigt hésitant, elle touche avec précaution, sans s'attarder, le drap lisse et froid autour d'elle. Il faut ne donner prise à rien. Il lui faut rester dans son corps et laisser tout le reste à l'extérieur. Elle s'arrange à n'avoir aucun contact entre son corps et ce qui l'entoure. Elle s'arrange même à ce que ses deux genoux ne se rencontrent pas. Si c'était possible, il faudrait tout vider, que tout parte vers l'extérieur et disparaisse, que sa tête aussi disparaisse.

Elle cherche à repérer tout ce qui ne peut pas être repoussé. Mais l'incontournable, c'est son corps. Elle le rend aussi léger que possible pour qu'il pèse le moins possible, pour qu'il existe aussi peu que possible. Elle lutte contre sa pesanteur. Elle réussit à léviter, dans sa tête, pendant quelques instants et ça la soulage mieux que les larmes qui giclent quand on ne les attend pas. Elle ne les souhaite pas, mais elle ne les combat pas non plus, ce serait les reconnnaître. Ce sont les images surtout qui appellent les larmes. Les images qui prolifèrent, qui se succèdent. Parfois c'est à peine si on a le temps de les voir. D'autres fois, elles s'attardent et ce sont elles qui font briller les larmes. Elle ne tamponne pas ses yeux avec un mouchoir comme font les gens. Ce serait reconnaître leur existence. Mais elle suit avec un doigt leur trajet vertical sur ses joues.

Elle se dit : "Alors ça, tout ça, tout ce qui m'arrive aujourd'hui, c'est à cause de hier, de ce qui m'est arrivé hier ? Je ne pensais pas que ça ferait ça… Je ne savais pas que ça faisait ça, un chagrin d'amour…"

 

 

 

 

La liberté de sentir

 

La liberté de penser est une notion courante. Même les chanteurs la glorifient. La liberté de sentir est sa soeur jumelle. Revendiquer cette liberté de sentir n'est pas forcément se vouloir révolutionnaire. Il ne s'agit pas de rejeter aveuglément ce qui est dans les normes, le politiquement et le sentimentalement correct. Mais se sentir parfois hors-norme et légèrement audacieux, peut être assez exaltant. Etre libre d'aimer ce qui est généralement rejeté, être attiré par ce que la morale et la société réprouvent, être dissonnant dans l'affectif, l'esthétique, et la sexualité, voilà des expériences rafraîchissantes. Oser être à rebrousse-sentiment, à rebrousse-sensation, à rebrousse-goût et montrer de l'indifférence aux sujets qui troublent le plus l'humanité et afficher un total manque d'intérêt pour ce qui est considéré important par la société. Avoir des enthousiasmes insolites, des plaisirs surprenants et des rejets qui le sont encore davantage. Vibrer à quelque incident futile qui passera inaperçu et n'être pas touché par ce qui est classé comme touchant. Préférer l'âme d'un objet inanimé à celle du Prochain qui passait par là. Donner de l'amour à la mésange bleue qui n'en a pas besoin et ne sentir que froideur pour un humain qui en quémande. S'ennuyer ferme aux Concerts Colonne et être écoeuré par la Flûte Enchantée. Rigoler des génies et des idoles, pleurer sur le chien peut-être égaré, savourer les vers de mirliton. Avoir pitié des limaces noyées dans la bière. Préfèrer les romans-photos à Mallarmé, et préfèrer Mallarmé à Victor Hugo. Etre bouleversé par les lilas blancs (quand ils refleuriront). C'est ça la liberté de sentir.

Si on pouvait réussir ce pari impossible : vivre pleinement la liberté de sentir, on mettrait fin à une insidieuse et dévoreuse culpabilité, celle qui vient de n'avoir pas su assumer cette liberté.

 

 

 

 

Rêve du 30 septembre au 1er octobre

 

Des enfants couronnés m’ont conduite vers leur doux assassin. En souriant, il m’a confié tout ce qu’il faut ignorer. Pour que je comprenne, il a esquissé des gestes de mourants. Il m’a montré un ruisseau de sang pour que je comprenne que c’était le sang des bêtes torturées et des enfants rois. J’ai pleuré.

En cortège, les bêtes mortes et les enfants couronnés sont allés rejoindre le lieu où fleurissent les flammes. J’ai regardé la fumée blanche monter vers l’au-delà. Il n’y avait plus de souffrance, je pouvais me réveiller.

 

 

 

 

Le ton conjugal

 

Comme son nom l’indique, il est souvent utilisé au sein d’un couple, mais on le trouve aussi, en cas de très grande familiarité (On l’emploie rarement avec son supérieur hiérarchique). Il ne faut pas le confondre avec les intonations violentes que l’on peut entendre lors d’une de ces altercations appelées vulgairement « scène de ménage ». Le ton conjugal est dû, avant tout, à une irritation, mais une irritation contrôlée, souvent accompagnée d’un soupir de grande lassitude. L’exaspération n’est pas loin, mais on reste dans la correction : le ton sera plaintif ou acidulé ou ironique suivant les cas, mais toujours feutré et parfois même faussement courtois. Il s’essaie également à la nonchalance, il tente de cacher son jeu.

Il est évident que le ton conjugal a besoin, pour s’exprimer, d’un vocabulaire assez spécialisé. Par exemple, il se trouve à son aise en compagnie de certains adverbes tels que « toujours, jamais, bien, naturellement, pourtant» et plusieurs autres. Les verbes : croire, vouloir, penser, dire, aux temps passés, seront les plus courants. En l’absence d‘illustration sonore, on peut quand même tenter de donner quelques exemples où le ton conjugal règne en maître :

- Mais tu sais bien que je …
- Pourquoi est-ce toujours moi qui dois … ?
- Evidemment tu as oublié ! ce qui n’est pas étonnant puisque tu n’écoutes jamais ce que je te dis.
- Ah, tu y as quand même pensé !
- Pourtant, je croyais qu’on avait dit …
- Mais non, je voulais simplement savoir si…


Le ton conjugal sévit en général quand il y a reproche 1, récrimination. Mais on peut le trouver aussi dans des expressions de contradiction, de rectification, lorsqu’il y a intention de contrer l’autre, de le culpabiliser, voire de l’inférioriser. Ces mêmes expressions peuvent être parfaitement exemptes de cette tonalité que nous avons appelée conjugale, faute de mieux. Par exemple, la phrase « Mais non, c’est pour mardi l’invitation des Bichon,
pas lundi » peut être parfaitement innocente. Tout dépend du « mais non » et même du « mardi », c’est à dire si
on y a mis de l’agacement ou non. Ce qui me rappelle cette amie anglaise, facilement exaspérée par son mari,
bien que très amoureuse de lui, qui commençait souvent ses interventions par un : « But DARLING, I told you
many times… » Comme quoi on peut employer le ton conjugal en le tempérant quelque peu avec un mot tendre.

Si l’on craint d’attraper le ton conjugal comme la vilaine maladie qu’il est , comment le débusquer ? Comment le
renvoyer pour qu’il aille se faire entendre ailleurs ce petit affreux , ce son , ce ton , plus laid que la plus vilaine
des grimaces ? Pas facile. Car il se cache et se déguise, il n’admet rien, ne reconnaît rien, il plaide non coupable :
« Mais non je voulais simplement… » II prétend ne pas savoir ce qu’on lui reproche. Ne l’écoutons pas. Laid, il
est, laid il reste. Et dangereux. Veillons !

Pour en finir avec notre laideron, il existe un ton qui lui ressemble de par le vocabulaire utilisé mais qui, heureusement, est tout différent. Je l’appellerai le ton « recré ». En effet, on l’entend beaucoup dans les cours d’école à l’heure de la récréation. Contrairement à l’autre, celui-ci est tout franc, tout joyeux. Les enfants l’utilisent constamment, préférablement d’un air furieux : « Tu me piques toujours mon ballon , t’amènes jamais le tien, tu pourrais quand même, pour une fois… C’que t’es énervant ». Rien là de feutré comme chez l’adulte. Tout est clair. On s’indigne, on râle, mais le rire n’est pas loin. Certains adultes aiment jouer au ton « recré ». Mais il y a toujours le risque qu’une trop grande familiarité le fasse déraper et virer de bord.


1 Se reporter au texte sur le Reproche

 

 

 

 

Comment terminer un coup de fil interminable

 

Mes amis me reprochent de finir les conversations téléphoniques trop abruptement. Il paraît que je raccroche alors qu’ils sont encore en train de parler. Je ne le fais pas exprès mais il est vrai que quelque fois je trouve un peu longuet les « bon… allez… » qui défilent les uns après les autres. Il faudrait qu’on ait le choix entre deux ou trois terminaisons seulement. Il y en a trop. On ne sait pas laquelle choisir, ce qui fait qu’on en utilise plusieurs. On n’en finit plus.

Allez je te laisse allez on se rappelle     allez je t’embrasse  
  allez merci de m’avoir appelé allez il faut que je file    
        allez je vous dis au revoir allez je raccroche allez faut que je vous quitte
allez je suis obligé de partir   allez à bientôt, allez à dimanche oh j’ai un truc sur le feu ah je crois qu’on m’appelle  
  faut absolument que j’arrête je dois vraiment y aller     excuse moi il y a quelqu’un à la porte
       
fais moi signe quand tu reviens faut que je raccroche   bon ben salut, faut que j’y aille    
 
je dois vous quitter attends on sonne
 
        allez on m’attend
je vais te laisser je ne veux pas vous ennuyer plus longtemps  
Allez bisous (s’il le faut vraiment).

 

Terminer une lettre est plus facile, le correspondant n’étant pas là pour nous stresser. Mais des hésitations, il y en a aussi. On n’a pas la chance des anglophones avec leur « love » qui sert à tout, même aux malentendus

Je me souviens de cette jeune amie qui avait cru à une déclaration d’amour en découvrant le mot « love » au bas de la petite lettre que lui adressait un Anglais qu’elle connaissait depuis peu. Mais, même pour la correspondance, on peut se demander quelles formules finales choisir :

Amitié au singulier ou amitiés au pluriel ? (Pas du tout pareil). Affectueusement ? ou tendrement qui engage davantage ? Ou plutôt cordialement ? (Un peu boy-scout) et fidèlement ? (Un peu bêta.) A vous, à toi, bien à vous, bien à toi, bien vôtres ? Meilleur souvenir ou meilleures pensées ? Pas facile de choisir. Et puis il y a tous les « avec » : avec toute ma ceci et tout mon cela. Et les « je reste » et les « je suis ». On a vraiment l’embarras du choix.

Alors, choisissons le plus simple, le plus classique, comme par exemple le « Je vous embrasse », qui va avec tout. Avec tout ? Pas sûr. Cette formule sobre, qui est assez classe, peut ne pas plaire, paraître fade, sans fantaisie, trop intime. Dans mon enfance, on lui préférait les « bons becs » qui maintenant font ringard. Puis les « bises » ont apparu. Toutes seules, ça va encore, mais précédées de « grosses » elles font vraiment baveux…

Enfin plus tard vinrent les bisous (ou bisoux en compagnie des choux et des cailloux). Je trouve le bisou, gros ou non, particulièrement insupportable. (Je ne l’ai employé qu’une seule fois et cela par inadvertance.) S’il se trouve au bas d’une lettre, on n’a pas le son heureusement. Mais au téléphone, un joyeux bisou gazouillé sur deux notes me donne la chair de poule, surtout si l’expéditeur est âgé de plus de quatre ou cinq ans, ce qui me paraît être l’âge limite pour se permettre ce mot écœurant : BISOU. A comparer avec la sobriété et la noblesse du « Votre main », qui terminait la lettre d’un jeune poète symboliste, il y a bien longtemps…

 

 

 

 

Les Bouche-Trous

 

Personne ne peut résister aux bouche-trous. En voici justement deux qui débarquent : "Ben oui, quoi !" Je ne leur avais rien demandé à ces deux-là ! Ils sont venus de leur propre initiative. Brave BEN ! Brave QUOI ! Ils sont bien inoffensifs, mais on n'a pas forcément besoin d'eux comme ils semblent le croire !

Les bouche-trous sont les ennemis jurés du silence. Avec eux, l'espace blanc ne suscite aucun vertige. Grâce à eux, les vides seront toujours pleins et l'angoisse sera vaincue. Grâce à eux, nos phrases retombent toujours sur leurs pattes. Car il faut reconnaître au bon bouche-trou, au bouche-trou expérimenté, une fonction équilibrante de balancier. Il sait jouer, à bon escient, un rôle de modérateur ou d'activateur, selon les cas. Mais attention, cela dépend de la nature du bouche-trou. Car il y a aussi les inutiles, les profiteurs, du style squatteur, qui se faufilent partout. Ils savent s'imposer et ils sont si habiles que l'on ne s'aperçoit de leur présence que lorsqu'il est trop tard.

En revanche, comme il a été mentionné plus haut, pour certains d'entre eux, on pourrait dire qu'ils sont nos alliés, nos protecteurs même. En effet, leur présence sécurisante mais discrète est quasiment indispensable dans certains cas. Je pense particulièrement à deux B.T. de qualité (on dira dorénavant B.T. pour simplifier). Il s'agit du B.T. BON et du B.T. BEN. Ce sont deux familles alliées dont les différents membres coopèrent admirablement entre eux. BON, BEN sont de grands copains et s'entendent toujours bien avec les petits MAIS et M'ENFIN qui les accompagnent souvent. Toujours prêts à rendre service, simples mais capables, on ne peut que les apprécier.

Il serait fastidieux d'étudier chaque B.T. cas par cas. Je me contenterai donc d'attirer l'attention sur ceux qui, avec leur propre vacuité, croient devoir remplir les vides supposés du discours. Ainsi, par exemple, le "SI VOUS VOULEZ" qui est particulièrement débile et qui pullule. Le "et tout" (à ne pas confondre avec le simple "TOUT") qui indique une paresse d'esprit déplorable, et enfin le "ET AUTRE" assez pitoyable. N'oublions pas le "QUOI" si abondant et qui a reçu la médaille d'or du néant. Enfin, mentionnons, juste en passant, deux B.T. qui basculent facilement d'une catégorie à l'autre. Il s'agit de "RIEN" qui peut être un renforçateur puissant et de "TOUT" qui est, au contraire, passé maître dans l'art du flou artistique.

Revenons au BEN et BON.

BEN marque généralement une simple hésitation. On gagne du temps avant de répondre. Précède souvent une affirmation ou une négation : "BEN OUI, BEN NON".

BON est le prototype même du bouche-trou qui parsème agréablement le discours là où cela lui chante : "Ce qui fait que BON, on est parti et puis BON, comme il était pas là…". Mais s'il se trouve en début de phrase, il peut vouloir dire "d'accord" ("il est mort, AH BON, D'ACCORD") ou un refus : "BON, DU MOMENT QUE…" (De même, un simple "BON" peut parfois, à lui tout seul, jouer le même rôle que "BEN-BON" et "BON-BEN") qu'on va voir ci-dessous. Précédé de "AH", il peut marquer l'étonnement en même temps que l'acceptation.

BON-BEN a diverses fonctions et diverses possibilités d'interprétation selon l'intonation :
1) "BON BEN on se revoit tout à l'heure, salut !" (simple conclusion exprimant un plaisir)
2) "BON BEN tant pis puisque tu n'es pas libre." (résignation attristée ou un peu amère)
3) "BON BEN si tu veux, je vais voir." (possibilité sans enthousiasme mais bonne volonté)

BEN-BON indique généralement un "dans ce cas-là" (acceptation avec une pointe de déception et de reproche).

Ci-dessous, une liste non exhaustive de B.T. courants :

1
Ecoute, oui, on s'est bien amusés. (Réponse par un impératif amical mais inutile. Désir d'impliquer l'écouteur.)
2
En fait, j'ai passé chez lui, mais il était absent. (Avec petite pause avant et après, on attire l'attention sur ce qui va suivre.)
3
Vous comprenez, moi je suis quelqu'un qui… (On sollicite la sympathie de l'autre en lui faisant comprendre qu'on le trouve intelligent et compréhensif.)
4
Non, tu vois, il est très gentil, mais je me demande… (On fait participer l'autre pour qu'il se sente concerné et donc plus attentif.)
5
Tu sais, il n'est pas du tout comme tu croyais. (A employer paradoxalement quand l'autre justement "ne sait pas"! Ainsi on le flatte.)
6
C'était, comment dirais-je, (On camoufle sa propre difficulté verbale avec élégance. On tente d'impressionner… en cachant son hésitation)
7
Tu vois ce que je veux dire. (Un des B.T. les plus utilisés. On fait participer l'interlocuteur. "Je m'exprime peut-être mal, mais toi tu comprends tout.")
8
Il m'a dit un truc du genre, tu sais (Paresse du locuteur qui n'a pas envie de rechercher les mots exacts et qui s'en tire en impliquant l'interlocuteur qui va reconstituer les paroles.)
9
Enfin bref, c'était pas marrant du tout parce que, imagine-toi que… (Crainte d'ennuyer l'interlocuteur en étant trop long. Généralement n'implique pas une abréviation de l'histoire !)
10
Dites-moi, un p'tit peu, comment s'est passé votre jeunesse dans ce pays fabuleux. (Pure manie verbale de journaliste interviewer (ou parfois crainte que ce soit trop détaillé). En général simple tic (bonnes manières, discrétion,…). Peut-être utilisé toujours et partout. C'est tendance.)
11
Si vous voulez (On vise là le parfait remplisseur de vide. Un des B.T. les plus absurdes. Exemple : "Si vous voulez, moi je suis né à Paris")
12
et autre (Un B.T. assez touchant. C’est la pudeur qui le dicte. On cache sa gêne : "Moi, si vous voulez, quand je tombe amoureux et autre, je…")
13
Alors, après, il m’a dit qu’il m’aimait, et tout… (ou "tout ça") (A la fois pudeur et désir d’allonger la sauce : allusion probable à des compliments, projets d’avenir, etc…)
14
On a parlé mariage, tout (Ne pas confondre "et tout" avec "tout". "Tout" est beaucoup plus complet.)
15
Je faisais pas attention, rien (Le "rien" accentue le "pas attention". Il indique le supposé manque d’attention, il se veut nécessaire à la compréhension du récit qui va suivre.)
16
Et pour finir, "tout à fait" et "complètement" sont des réponses particulièrement absurdes à des remarques telles que : "vous êtes né à Paris, n’est-ce pas ?" 16. et 17. sont des bouche-trous particulièrement navrants : on a pas à être "d’accord" ou à trouver "bon" ces tristes nouvelles.
17
"D’accord" ou "Ah bon ?" sont souvent prononcés en regrettable réaction à des déclarations telles que "Mes parents ont tout perdu pendant la guerre" ou "Ils sont morts pendant la guerre"

Avant de terminer, je désire faire un sort à un bouche-trou remarquable, c’est l’adverbe "EFFECTIVEMENT". Grâce à lui, je vais pouvoir commencer ma phrase suivante :

EFFECTIVEMENT, il semblerait que ce mot procure une jouissance particulière à l’utilisateur qui en fait une grande consommation et qui ne pourrait s’en passer. On le rencontre un peu partout. Ses quatre syllabes endimanchées se pavanent et se rengorgent. On dirait en l’écoutant qu’il nous dit : "Je suis classe, moi. Rien à voir avec tous ces petits BON et BEN et M’ENFIN ! Je suis élégant, je suis racé, moi ! Grâce à moi, les phrases ont de la tenue, c’est moi qui les rends harmonieuses.
Vous me trouvez insupportable de suffisance ? Vous ne voudriez quand même pas qu’on en revienne à ce pauvre ringard de "en effet" qu j’ai avantageusement remplacé ?
Les modes se démodent, le vocabulaire évolue, s’enrichit ou s’appauvrit. Certains mots disparaissent. Mais moi, moi le grand, le seul, "EFFECTIVEMENT", je compte rester le roi des bouche-trous.

 

 

 

 

Nuit du 4 au 5 août

 

Dans le rêve, elle a quinze ans. Ils se rencontrent au coin d'un chemin vert. Ils ne se connaissent pas. Elle lui dit "Ne soyez pas fâché" et il lui dit "Avec vous, jamais". Elle a envie de pleurer de joie. Il s'éloigne et elle presse le pas, mais il va plus vite qu'elle. Elle lui crie "Il fallait me dire tu" mais il n'entend pas. Elle sait tout de lui, maintenant qu'il est parti. Elle le connaît entièrement, elle le suit, elle est avec lui quand il pose ses affaires sur sa chaise, à l'entrée de sa chambre. Elle se dit qu'elle n'a jamais eu, qu'elle aura toujours, et que ça ne fait rien si, puisque, de toutes façons. Et lui, maintenant, il lui parle à voix basse, il parle très vite et à voix très basse, et elle, elle sait d'avance ce qu'il va lui dire, elle écoute et elle entend tout d'avance. Quand il lui parle, il la regarde, il lui prend les yeux avec ses yeux et ils se regardent. Il ne lui parle plus mais il la regarde encore. Et quand elle se réveille, il est toujours là, dans ses yeux à elle, avec son regard à lui. Et elle a encore envie de pleurer de joie, encore et encore.

 

 

 

 

Manies

 

C’est peut-être une manie, chez moi, mais quand j’ouvre un livre dont on dit le plus grand bien et que j’y découvre quantité d’expressions journalistiques, de clichés, de phrases toutes faites, de prêt-à-porter dans l’écriture (du fast-writing et même pas surgelé), je souffre. Même si l’ouvrage a, par ailleurs, des qualités, j’ai de la peine à considérer l’auteur comme un « écrivain ». Une amie, plus futée que moi, suggère que, peut-être, ces clichés verbaux sont voulus et qu’il faut y voir un hypothétique 50e degré. Bref, que je me serais fait piéger ? Oui, bon, peut-être.

En tout cas, voici quelques exemples pris dans un livre qui a connu un grand succès de librairie et reçu un prix littéraire important :

 

je savais pertinemment        
    jamais au grand jamais   sans demander mon reste
sans avoir pu en apercevoir la couleur
     
     
j’aurais payé cher pour…
rendre mon tablier sans vergogne figé de stupeur
       
     
un regard plein d’appréhension
pour rien au monde
à ma grande honte
 
       
au dernier degré de…
traîner dans la boue
aussi peu reluisant
 
   
mon sang ne fit qu’un tour
 

 

Par ailleurs (et ça « m’interpelle-quelque-part »), ce même auteur se régale d’expressions recherchées drolatiques, savantes, obscures, excentriques ou tarabiscotées. Là, elles sont « voulues », bien entendu, et on suppose bien qu’il en rigole avec nous… Mais quand même… Il n’en est pas mécontent… Il se savoure… « Ce sont malgré tout des trouvailles, tout ça, non ? » se dit-il. Cela me fait penser au langage du jeune Bloch (de Proust), ainsi qu’au jargon des élèves de Normale Sup que je fréquentais à la fin des années 40 ! En voici quatre ou cinq échantillons : «Les créations onomastiques sont d’un sordide hilarant». – «Des litotes pour le moins ascétiques». – «Un feu d’artifice de particules olfactives». – «Il s’agissait de discerner l’opprobre axillaire». Et enfin : «Les larmes analphabètes»… (Que celui qui n’est interpellé nulle part lui jette la première pierre.)

 

 

 

 

Mots « in »
(bientôt « out » ?)

 

 

 

 

 

Come die with me

 

Our bodies started ascending,
floating side by side

“Look how well we float together “ you said

Our words were gently popping
like bubbles rising from an icy well

“Come float with me and be my love “ you said

A garland of sumac, sweet life poison,
was hanging over an empty bed

“Come die with me and be my love” I said

 

 

 

 

De la jalousie

 

Elle a mauvaise haleine, la jalousie, elle sent la fouille douanière, les décollages à la vapeur, les mouchoirs en tapon et les regards douloureux. Elle sent le renfermé, les interrogatoires en sous-sol et en sous-ceinture. Elle rampe, pour mieux asséner ses coups bas. Moite, derrière ses volets clos, elle suinte de supplications et de menaces. Elle est « humaine » dit-on. Pipi, caca, boudin aussi. Pas de quoi pavoiser. Car elle n’a rien de solaire, la jalousie, même quand elle revêt un habit de lumière tout solalien !

Laissons donc ce laideron ronchonner dans ses bas-fonds et clouons-lui son vilain bec chaque fois qu’elle pérore. Car elle pérore ! Jamais je n’aurais pensé, quand je pense que, si on m’avait dit, comment as-tu pu, pourquoi n’as-tu pas, il était si simple de, et moi qui croyais… La jalousie a comme dévoué serviteur Le Reproche. Ce qui nous amènera plus tard à l’observation du Reproche comme Indésirable.

 

 

 

 

Un sacré bonhomme

 

L’ennui avec ceux dont on dit qu’ils ont « une sacrée personnalité » ou une « originalité incroyable » ou une « créativité peu commune » et surtout « un charisme fantastique », c’est que, connaissant bien leur réputation, on dirait qu’ils ont peur de la perdre, cette réputation.

Ils s’y accrochent tellement qu’ils en font trop. Ils se caricaturent eux-mêmes. Ils sont constamment sur scène. Ils jouent leur propre personnage. Ils font « un mot » à chaque instant et un sort à chaque mot. Ils en rajoutent. Ils mettent le paquet. Voyez mon charisme, comme il est beau. Prenez donc un peu de mon originalité. Servez-vous ! Ils sont tous comme Victor Hugo qui se prenait pour Victor Hugo.

 

 

 

 

Le bonheur est dans le fric

 

Inouï, la ferveur, l'exaltation, les larmes de joie de la téléspectatrice qui apprend qu'elle a gagné des euros grâce au jeu auquel elle participait. Bien entendu, elle a de quoi être contente. Mais ce bonheur indicible, cette passion, cette émotion quasi religieuse, c'est surprenant.
Si le conjoint ou le proche est dans le public, alors la félicité est à son apogée. Il se précipite vers le plateau et d'un bond, se retrouve dans les bras de la gagnante, toujours en larmes pascaliennes. Les débordements continuent. Ce sont des corps à corps passionnés, des nez qui s'enfoncent dans des chevelures et des lèvres affamées qui se rejoignent. Le bonheur est à son comble et l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre n'a jamais été aussi fort.
Avant de terminer je voudrais juste mentionner un autre bonheur, celui du footballeur qui a marqué un but ou celui des deux joueurs qui s'embrassent et s'enlacent parce que leur club a gagné. Leur plaisir est très compréhensible mais, hier soir, lorsque j'ai entendu un gardien de but annoncer, les larmes aux yeux, que "c'était le plus beau jour de sa vie", je me suis interrogée sur la hiérarchie des sentiments et sur la valeur qu'il faut lui reconnaître.

 

 

 

 

Magie des bars

 

Quel qu'ait été le lieu où je me trouvais, Paris, Londres ou les Etats-Unis, j'ai toujours rencontré, avec étonnement et incompréhension (pour ne pas dire manque probable d'imagination) le goût très particulier que certaines personnes ont pour la fréquentation des bars. Non, pas les bistrots, les bars ! Ces amoureux des bars sont des mystiques. Ils en parlent d'un air illuminé, légèrement supérieur, du style "vous-ne-pouvez-pas-comprendre". On leur demande d'expliquer, ils ne peuvent pas ou ne veulent pas. On se sent parfaitement ostrogoths, exclus, pas "in" du tout. On leur suggère que c'est peut-être ceci ou cela, mais non, ce n'est jamais ça. Ce n'est ni recherche de solitude, ni recherche de compagnie, ni même recherche de solitude dans la compagnie, ou vice-versa. C'est autre chose, c'est l'ambiance, c'est spécial, ça ne s'explique pas, il faut le ressentir, c'est particulier, c'est différent de tout. Bref, ce sont des lieux privilégiés pour initiés, le mystère restera entier pour nous qui n'"en" sommes pas. La secte ne nous acceptera jamais et nous devons admettre que la magie de ces lieux nous restera inconnue et inatteignable.

 

 

 

 

Mon petit frère et moi
(Ma tante Sara avait 97 ans lorsqu'elle écrivit ce texte)

 

J'avais trois ans et demi lorsque naquit mon petit frère, en février 1890. J'étais avertie de la prochaine venue d'un bébé et je l’imaginais à mon idée, car il n'était pas question, à cette époque, d'instruire les petits enfants sur ce sujet tabou. Aussi, je pensais que c'était le berceau déjà installé dans la chambre de ma mère qui produirait l'enfant de lui-même, et que l'on verrait se former peu à peu une petite figure sur l'oreiller. J'expliquais cela à nos deux bonnes qui riaient et me laissaient dire.
Le jour venu on nous avait envoyées, mes trois soeurs aînées et moi chez nos voisins, les Veyrassat. Je vois encore parfaitement mon père ouvrant la porte du salon où nous étions en attente, nous annoncer avec un visage radieux:
«Mes enfants, vous avez un petit frère !»


La joie alors éclata. Toutes les quatre, nous nous prîmes les mains et nous nous mîmes à danser et sauter en criant notre allégresse. Puis notre père nous emmena voir le bébé. Je me haussai sur la pointe des pieds au-dessus des barreaux du haut berceau pour apercevoir la petite tête déjà couverte de cheveux bruns...
Mes souvenirs sont vagues quant à mes premières relations avec ce petit frère, de son nom Théodore, mais vite appelé Thédo. Cependant, je le vois couché sur les genoux de maman qui l'habillait pour sortir. Elle me permit de lui mettre son bonnet:

«Fais bien doucement, car le dessus de la tête des bébés n'est pas encore fermé.» Ce fut ma première notion d'anatomie: la fontanelle.
Un souvenir frappant: j'étais en promenade, dans nos chemins de la Servette (à Genève) avec notre bonne et le petit frère dans la poussette. Passe une dame qui, sans doute, devait nous connaître. Elle nous arrête, se penche sur le bébé et lui fait mille grâces sans me prêter attention. J'eus un petit choc au coeur, mais tout de suite je compris:
«Maintenant c'est le petit frère qu'on regarde, ce n'est plus à moi que vont les caresses des visiteurs. C'est ainsi et c'est juste.»
Autre incident: j’avais une curieuse envie, c'était de savoir ce qu'il y avait dans le fond de l'œil, sous la paupière. Je pourrais le savoir en examinant l'oeil de mon petit frère. Mais comment y arriver? Nous n'étions jamais seuls. L'occasion se présenta un jour. Sur une place, en ville, la bonne me laissa seule avec le bébé dans sa poussette tandis qu'elle entrait dans un magasin. Vite, j’allongeai mes deux index sous les paupières du petit et je tirai pour voir dessous! Mal m'en prit! Ne fallait-il pas qu'une passante me voyant faire m'arrêtât? «Non, non, ne fais pas cela, tu vas faire mal à ton petit frère...» Je ne lui avais pas fait mal car il n'avait pas bronché. Mais je sentis cette incompréhension des grandes personnes devant les idées saugrenues mais innocentes des enfants…

(à suivre)

Sara Brocher
Genève, 1984