Chats et autres

 

La nouvelle

 

 

La nouvelle chatte découvre sa nouvelle maison. Comme à un jeu de dames, elle gagne à tous les coups : hop, hop et hop. Elle va de lieu en lieu, d’un point à l’autre. A chaque instant, elle change de trajectoire, ça y est, on a tout vu, faut voir ailleurs. Elle n’a pas le temps d’examiner, à peine celui d’authentifier, pas le temps de s’étonner ni celui d’apprécier. Il lui faut vite repartir et s’approprier ce qui lui tombera sous la patte : une chaise, une fenêtre, une armoire. Mais il faut encore vérifier certaines choses : par exemple, le confort des lits et des canapés, les portes mal fermées à ouvrir et les entr’ouvertes dans lesquelles se faufiler. En ressortant, d’un bond, elle atteint l’évier où elle va lécher la poële à frire encore tiède et grasse. Elle ne grimpe pas aux rideaux, elle n’a pas le temps, il y a trop à faire. Elle ne recherche ni  compagnie ni  tendresse. « C’est nul, les caresses », dit-elle en se dérobant. Elle et moi, nous n’avons  pas les mêmes valeurs.

 

Je la vois qui repère une pile de livres à renverser. Ce ne sera pas  maladresse ce sera goût du jeu. Elle joue avec tout, et surtout avec rien. Sinueuse et gaie, elle se roule et se déroule, elle s’étire, elle s’offre, elle se reprend, elle hume, elle s’intéresse… Puis, petit à petit, elle s’intéresse moins. Elle va s’ennuyer, elle le sent. Ça y est, elle s’ennuie ! Elle bâille, elle a Lu Tous les Livres et il n’y a Rien de Nouveau Sous le Soleil. Elle s’allonge sur un coin de tapis et s’endort.

 

Malgré son regrettable nom de baptême, la nouvelle chatte est royale. Elle est somptueuse. C’est la première fois que je ressens, pour un chat, une fierté, une vanité de propriétaire. Ou bien est-ce, plutôt un humble étonnement à posséder une telle œuvre d’art ? Elle est sculpture en mouvement, sur laquelle, trois couleurs flamboient, violentes et douces, et se fondent sans jamais se confondre. Elles s’allient, se contredisent et s’imposent. C’est, pour moi, depuis une semaine, un constant émerveillement.

 

Ecoute-moi, Pupuce. J’ai été tentée, je l’avoue, de changer le nom qu’on t’avait donné, pour le remplacer par Vénus ou Ophélie ou Marie Laurencin. J’ai eu la sotte envie de t’aristocratiser et de te poétiser. Mais j’ai résisté sans peine et, maintenant, je t’aime en Pupuce, « Pupuce For Ever ! »

 

 

 

 

 

 

Grenouillon

 

Un coup de téléphone : ce sont des Anglais vivant non loin de chez moi. « Vous savez, notre matou noir, « Jingles », eh bien ! Il vient d’accoucher d’un chaton. Il…enfin, elle… l’a laissé tout seul, par terre, et nous ne savons quoi faire… » Au bout du fil, j’entends les miaulis du nouveau-né abandonné. Pat et John sont en plein désarroi. Je me précipite.

 

Sur le tapis de la salle à manger, j’aperçois un objet non identifié qui se tortille. Je le ramasse aussitôt et des images de grenouilles que, petite fille, je pêchais dans le ruisseau, me remontent à la mémoire. La petite chose est gluante, mouillée, glacée. Mais elle lute, ses pattes griffues, pas plus grandes que celles d’un moineau, s’accrochent à mon chandail. Je suis aussi paumée que mes amis mais je veux à tout faire pour que cette vie si neuve, mais déjà angoissée, ne s’éteigne pas. John et Pat filent dans tous les sens, suivant les directives aussi assurées que contradictoires que je lance au hasard. Avec une lavette trempée dans de l’eau chaude - mais bien essorée - je frictionne le minet. Je demande une bouillotte en caoutchouc. Je réclame un lainage. John m’apporte un gros gant de ski dans lequel j’enfile le grenouillon.

 

Mais avec une vitalité incroyable, celui-ci, âgé d’environ dix-huit minutes, grimpe aussitôt hors du gant : il n’en veut pas, de ce gant ! On le remplacera par une écharpe en cachemire dans laquelle, bien emmitouflé, il se calmera un peu. Je suggère une brosse à ongles : Pat m’apporte une brosse à dents - ce qui est beaucoup plus intelligent, mieux adapté à la taille du petiot. Je l’étrille en douceur. Mais notre chaton reste froid, ses petites pattes d’oiseau sont glacées. Pourtant, je crois percevoir une tiédeur monter sous le pelage… Il ne miaule plus, ne se débat plus. Mais ce n’est pas la mort qui s’empare de lui, c’est la vie. L’horreur de la naissance dans un monde désertique s’efface peu à peu. Elle est remplacée par un semblant de bien-être.

 

De vagues souvenirs d’un vieux manuel écrit par un vétérinaire anglais qui soignait tout ou presque par « une bonne cuillerée de brandy » me traversent l’esprit. Mais je préfère demande une soucoupe de lait dans laquelle je trempe n doigt. J’humecte la minigueule et - ô merveille - je sens le va-et-vient d’une languette contre mon doigt. Pendant ce temps, John et Pat, à plat ventre sous tous les lits, tous les bahuts, tous les canapés, cherchent désespérément la mère indigne qui a des excuses : elle aussi devait se prendre pour un matou. Lorsqu’on la trouvera - mais quand ? Et n’a-t-elle pas filé au jardin ? - on lui présentera son petit. Et cela avec précaution. Car juste avant mon arrivée, elle avait réapparu un instant et avait semblé vouloir attaquer le minet. Il a deux petites blessures à la tête. Cette maman inexpérimentée «  le prenait-elle pour une souris » comme dans la chanson ? Nous n’osons pas y penser, ce serait trop atroce.

 

Venons-en au « happy end » comme disent les Français. Au bout d’un trop long moment, Pat finit par dénicher « Jingles » blottie au creux d’une couverture. Elle est très occupée « Jingles » : elle est en train de nettoyer un numéro deux et un numéro trois qui déjà cherchent aveuglément les mamelles bien gonflées. L’air dégagé super cool nous glissons subrepticement le numéro un contre la chatte, qui, sans le moindre étonnement, le lèche à son tour.

 

Joie. Embrassades fort peu britanniques. Grands sourires jusqu’aux oreilles. Bonne rasades de scotch pour arroser le tout. Quelques semaines plus tard un certain Grenouillon, accompagné d’un des triplés, est venu s’ajouter à notre petite colonie féline.

 

 

 

 

« Attention au chat ! »

 

Evocations de 1984.

 

A la maison, sept chats, et arrivée récente d’une petite caniche, qui a compris que, en ce qui concernait La Poune, Féline, Bouzat, Poucet et La Mine, il n’était pas question d’en faire des camarades de jeu…En revanche, grâce à l’arrivée du Grenouillon, dit Froggy (numéro 6) et de son frère Johny Wayne dit Johnny Wayny (numéro 7), Belle a eu de grands espoirs. Espoirs déçus : les chatons ne lui permettent aucune familiarité, lui crachent au visage et lancent en sa direction des pattelettes griffues. Belle, respecte la distance territoriale et ne s’approche pas. C’est touchant de voir cette grosse boule noire, pétrifiée devant deux minuscules dragons qui lui font face, queues gonflées et crêtes hérissées ornant les dos arqués.

 

Il me faut réapprendre la vie avec des chatons. Voici les précautions à prendre:

 

1.      Ne marcher dans la maison que déchaussé. Et si possible en traînant les

pieds.

2.       En refermant le frigo, s’assurer qu’aucun chaton ne s’y trouve. Il a pu

grimper à l’assaut de quelque victuaille (ça m’est arrivé). Idem pour le four. Je ne ferai pas d’humour noir en parlant de chats surgelés ou rôtis. Attention aussi au lave-vaisselle et au lave-linge. Soyons névrosés ! Vérifions au moins cinq fois de suite que personne ne s’est fourré à l’intérieur de quoi que ce soit. C’est la machine à laver qui me fait le plus peur. Surtout si l’on a, comme moi, la mauvaise habitude d’y mettre du linge à mesure, en attendant le jour de lessive. Les chats adorent cette cachette sombre et douce.

 

3.      Moins catastrophique, mais à éviter : tiroirs, placards, penderies, armoires,

parfois entrouverts. Videz-les de leur contenu. Un chaton s’y est peut-être faufilé et dort, camouflé sous vos chaussettes ou derrière les pots de confitures. Il va étouffer.

 

4.      Très mauvais : les portes ouvertes qui peuvent soudain claquer sous l’effet

d’un coup de vent et pincer sauvagement la petite patte prospectrice qui joue entre paroi et battant

 

5.      Pire encore, le balcon! Que le minet ne tombe pas dans le vide ! « Ils

Retombent toujours sur leur pattes » dit-on. Oui, mais cela n’empêche pas qu’ils se blessent grièvement à l’atterrissage. Mâchoires brisées entre autre. Nous avons connu cela.

 

 Rien n’est plus curieux qu’un chaton. Il lui faut tout découvrir, tout inspecter. Sa petite taille et sa souplesse lui permettent de s’enfiler dans un trou de souris. C’est un vrai passe muraille. Avec le don d’ubiquité en plus. Cherchez-le dans les lieux les plus improbables. Le chat qui est en principe dans le jardin est en fait derrière un gros dictionnaire grec sur une étagère très difficile d’accès.

 

Et enfin, septième recommandation : ne l’emmenez jamais chez le vétérinaire ou ailleurs, en le portant simplement dans les bras. Sachez qu’un petit chat de trois cents grammes est beaucoup plus fort que vous. S’il veut vous échapper, il vous échappera. Vif et glissant comme une anguille, nerveux, musclé, muni de griffes et de dents, le chat, même âgé de quelques semaines, peut se dégager de n’importe quelles mains humaines et de façon inattendue. (Cela m’est arrivé !) Un chat, grand ou petit, jeune ou vieux, doit impérativement être transporté dans un panier hermétique ou une cage. En plus, cela le sécurise.    

 

Que tout cela ne vous décourage pas d’adopter chats ou chatons. Ils grimperont aux rideaux, grifferont vos fauteuils, déterreront vos salades.

Entre autres.

 

A vous de voir.

 

 

 

 

Les intermittences d'un cœur craintif

 

Rondine me propose sa patte droite et me la tend, en un prudent ralenti. Elle a la patte approximative et le cœur battant. Le mouvement reste suspendu un court instant, puis la patte offerte se retire et se pose.

 

Rondine songe à traverser le lit en diagonale. Mais il faudra faire attention. Le terrain peut être miné. Et puis il y a toujours la possibilité de mauvaises rencontres : une paire de lunettes affalée, une chaussette à l’air grognon. Il faudra traverser tout cela. La plupart de ses mouvements ne sont que tentatives. A chaque pas, elle tergiverse, étudie le pour et le contre. Il lui arrive même de reculer pour mieux avancer.

 

Pourtant, profitant de ce qu’elle croit être un total désintérêt de ma part, elle vient courageusement s’installer près de moi.  

 

S’installer, c’est vite dit. A peine a-t-elle entrepris un début de blottissement, qu’elle se redresse, se tourne et se retourne, se baisse et se relève. Elle ne sait pas… Elle ne croit pas… Elle se dit que… Les décisions ne se prennent pas à la légère. Elle se tient assise, très droite. Ce dont elle a besoin, ce qu’elle me demande, c’est l’indifférence. Si jamais elle pensait que je lui portais une attention quelconque, ce serait le départ.

 

Alors je fais comme si je ne m’apercevais de rien. Elle est encore dans le doute mais elle se raisonne et finit par se blottir dans le creux de mon coude replié. Je lui dis son nom en litanie. Elle ne s’en lasse jamais. Je lui parle et sa patte me répond. Chaque fois que je lui adresse la parole, elle m’adresse la patte et huit épines sortent de leurs coussinets.

 

Mais je ne céderai pas à mon envie de la caresser. Même une ombre d’effleurement serait vécue par elle comme une familiarité indésirable.  Je me surprends à respirer en courtes bouffées de surface, afin que mon souffle ne risque pas de la déranger.

 

 Je ne bougerai ni ne broncherai tant que Rondine voudra prolonger cet espace temps de bonheur à deux.

 

 

 

 

Le balcon

 

Une Frimousse possède un Balcon. Elle s’y installe en propriétaire. Elle tourne le dos à la lumière mandarine qui l’auréole, ses yeux verdoient dans un visage assombri par le contre-jour. Lorsque nos regards se croisent, elle saute à terre et vient se coucher à mes côtés. Encerclée par sa queue, elle fait face au balcon et le regarde. Elle l’observe. Elle s’en empare. Elle est dans un état second qui risque de la faire chavirer. Elle sait qu’elle n’aurait pas dû le quitter ce balcon. Elle entend son appel. Dans un instant, elle ira le rejoindre. Et, ce qui doit être, sera.

 

Une Frimousse possède un Balcon. Elle s’y installe en propriétaire. Elle tourne le dos à la lumière mandarine qui l’auréole, ses yeux verdoient dans un visage assombri par le contre-jour.

 

Lorsque nos regards se croisent, elle saute à terre et vient se coucher à mes côtés. 

 

Encerclée par sa queue, elle fait face au balcon et le regarde. Elle l’observe. Elle s’en empare. Elle est dans un état second qui risque de la faire chavirer. Elle sait qu’elle n’aurait pas dû le quitter ce balcon. Elle entend son appel.

 

Dans un instant, elle ira le rejoindre. Et, ce qui doit être, sera.



 

 

 

 

KAMI
Portrait d'un Chaton

 

Kami est un chaton tout noir, de neuf à dix semaines. Où que j'aille, il me suit: de pièce en pièce, de meuble en meuble, il est à mes côtés. A la salle de bains, il plonge dans le lavabo vide et renverse le verre à dents. Le tube dentifrice virevolte sur la porcelaine. Puis Kami patine sur le savon qui glisse à terre ainsi qu'un capuchon de rouge à lèvres que le chaton poursuit, dribblant en connaisseur. Je ramasse le linge de bain auquel il s'était raccroché, ainsi que le dentifrice, le capuchon et deux brosses à dents.
Noir sur le tapis rouge de ma chambre, Kami court après lui-même. L'oeil fixe, le regard minéral, les oreilles en arrière, style casquette de rappeur, il joue à saute-mouton. Il tourbillonne. Il se fait peur mais ne craint rien. Une crête guerrière se forme sur son échine. Puis c'est la démarche à la crabe, suivie d'une cavalcade qui se termine par un triple axel assez réussi.
Mais pourquoi rester par terre quand on pourrait s'amuser sur une table ? Saut vertical et atterrissage sur une pile de journaux qui s'écroule. Bon équilibriste, il effectue un léger rétablissement et cherche une nouvelle distraction aussitôt trouvée. La nouvelle distraction, c'est moi.
Mais aujourd'hui je ne serai pas la proie, comme lorsqu'il s'empare de mon bras façon gigot, l'enlaçant de ses pattes avant et le tricotant de ses pattes arrière, toutes griffes et canines dehors. Je serai, cette fois-ci, la, sécurité, le refuge. Ses yeux tout entiers rivés sur moi sont
deux petits grains de raisin vert. Son regard se plonge dans le mien, s'y accroche, s'y fond. Je me saisis de Kami pour qu'il puisse se blottir dans son nid préféré entre épaule et menton. Et là, ce sera le bien-être et le plus sonore des ronrons jusqu'au moment où il s'endormira.
Mais le sommeil sera de courte durée. Plein d'assurance, convaincu d'être le bienvenu,
cherchant un jeu, il va de chat en chat, de queue en queue, chaque fois renvoyé, et toujours
condamné à l'unanimité par un jury de quatre xénophobes. « Ce n'est ~ partie remise »,
se dit Kami. Il repart, en bel indifférent, tête haute. De toutes façons, d'autres devoirs l'appellent. Comme un gosse de riche qui a trop de jouets, il se lasse, il a trop de tout. Il circule, il cherche. Les miaous s'enchaînent : « Amusez-moi, étonnez-moi, prenez-moi, parlez-moi, nourrissez-moi, jouez avez moi...» Rien ne vient mais il me trouve.
Allongée sur mon lit, je suis une citadelle à conquérir. Culbutes, cabrioles, corps ondoyant et tête oblique, c'est la période d'échauffement. Puis ce sera l'attaque. Regard halluciné, popotin vibrant, sinuosité de la queue, il s'élance en exécutant le grand écart, suivi d'un saut en longueur. Et c'est l'atterrissage parfait, sur mon visage !
Il lui faut maintenant rassembler pattes et queue et enclencher le ronron. Etouffée par une fourrure noire, n'y voyant rien, je le repousse mais il revient, toujours et encore. C'est là qu'il veut être. Il oublie qu'il est venu pour vaincre. Son nez minuscule trouve le mien, le hume, le jauge. Il lèche ma paupière gauche et picore mes cils. Une canine inattendue poinçonne ma narine droite. Et toujours, en fond sonore, ce ronron rapide et bien huilé.
Joue contre joue, nous respirons à l'unisson. La truffe du chaton, ses lèvres, ses yeux clos, sa robe, tout est noir. Alors on dit: « C'est fermé chez Kami ». Le moteur vient de s'arrêter. C'est le silence. Il est assis au creux de ma main, sa petite tête dodeline, soutenue par mon bras immobilisé qui raidit. Il s'est endormi.
Mais très vite, il se réveille et quitte ma chambre en trimballant dans sa gueule une de mes chaussettes. Marchant sur des oeufs, tête levée, menton vainqueur, conscient de sa mission, il transporte avec autorité son précieux fardeau. Puis il se met à ramper et cabrioler autour d'un Ticha impassible, en vue de le séduire. Mais le charme n'agit pas. Ticha se hérisse, la haine lui sort par tous les poils de sa fourrure. Le chaton, péniblement surpris, n'en est pas découragé pour autant. Il attaque à nouveau. Ticha s'enfuit et Rondine arrive.
Pour la protéger, j'enferme Kami dans la petite chambre. Il se lance contre la porte fermée tel un bulldozer de quelques centaines de grammes. II donne des coups de boutoir. Il veut défoncer la porte. Il miaule à tue-tête. Il ne plaint pas, il ne quémande pas, il ordonne. Trop fier pour souffrir, il n'est qu'indignation, fureur et commandement. Il connaît ses droits. Il proclame que cette détention est un scandale et qu'il fera appel.
Alors, bien entendu, je lui ouvre la porte. Un tourbillon noir jaillit. La joie de retrouver sa liberté chérie est à la mesure de sa colère passée. Il saute sur une table pour mieux me bondir dans les bras, atterrit sur mon épaule gauche, ronronne haut et fort.
Nous sommes museau contre museau. Sa truffe est aussi délicate qu'un champignon frais cueilli. Des incisives minuscules rengainées, deux pattes de velours me caressent les joues. Son souffle tiède est comme un murmure. Nous sommes heureux.
Chaque fois qu'il le réclame il faut se baisser pour le cueillir, toutes affaires cessantes. Il faut le presser tout contre soi, le plus haut possible, visage contre visage. Maintenu au creux des C
deux mains, bien encadré, doucement on le tapote et on le gratouille. On embrasse son petit nez humide. On l'étreint et on lui gazouille des compliments. On lui demande, pour la centième fois, niaisement, tendrement, si « ça va, chouchou ? » Mais il semble qu'en ce qui le concerne la séance soit terminée. La communion a assez duré. « Passons à autre chose », dit Kami.
v Il y a eu, au bout des tout premiers jours passés au premier étage, la découverte du rez-de¬chaussée. Kami a dévalé l'escalier comme s'il l'avait toujours fait, et a envahi cuisine et séjour, avec la rapidité d'un huissier effectuant un premier tour d'horizon. Puis il s'est
i
intéressé de plus près. II a supputé. Il a visité les placar PS11, fit joyeuse pluie. Kami traverse des piles d'assiettes, circule dans les cuillères, renverse un sachet de riz et patauge dans la / vodka qui s'est répandue au sol. Ce qu'il vient de découvrir l'exalte.
Ma chambre à coucher est aussi le dortoir des chats. Ticha et James sur le lit, Arnaud sur le fauteuil et Rondine sur la table. On dort. Mais voici Kami qui arrive, gai luron, gai fripon, tout frétillant, déjà triomphant. Les têtes se dressent, les pupilles se dilatent, les muscles se tendent. La première victime sera Ticha car c'est lui qui réagit le plus fort et Kami adore ça. Ticha rugit, grimace, feule, lance ses griffes au hasard, mini-faucilles acérées. Il mord, il égratigne, il chasse le chaton qui remettra ça, instantanément, pour être chassé à nouveau. Alors, pour changer, il se lancera dans un rock acrobatique avec une balle de ping-pong - comme partenaire, puis se décidera pour un tour de valse. Cette fois-ci c'est sa queue qui sera
sa partenaire. Kami est un passionné, un excessif. Lorsqu'il n'est pas en désespoir et fureur, il jubile.
L'amitié avec Tiggy a débuté dès le premier jour. C'est comme s'ils avaient joué ensemble dès leur première année de Maternelle. Tiggy a quatre ans. C'est un Terrier Norfolk nature. Nature, c'est-à-dire non toiletté. Sa toison blond vénitien est abondante et cache ses pattes. Une frange de poil rêche cache ses yeux. Tout ce qu'on aperçoit dans cet épais pelage, c'est une truffe d'un noir luisant, seul point vulnérable lorsque Kami darde ses griffes. Rencontre inattendue d'un poids plume et d'un poids lourd ! Catch, lutte, judo. Pendant des heures, c'est un corps à corps silencieux. Tiggy mordille sans appuyer. Kami, lui, se donne à fond, De temps en temps, un léger gémissement de l'un ou de l'autre. Tiggy, peluche compacte, s'arrête pour céder la place à la tendresse. Les morsures deviennent baisers. Tiggy se fait câline, lui lèche doucement les yeux qui se ferment dans le délice retrouvé de sa petite enfance.
C'est si souvent qu'il pleure derrière une porte pour qu'on le libère que ce jour-là je n'ai pas prêté tout de suite attention à ses appels. Mais ne le trouvant pas, j'ai fini par m'inquiéter et ouvrir toutes les portes : chambres, armoires, placards, lave-linge et lave-vaisselle. Le coeur battant j'ai soulevé les couvercles des W-C, regardé dans les tiroirs et les penderies. C'est en dernier lieu que j'ai pensé au réfrigérateur que j'avais ouvert et refermé peu de minutes auparavant. Kami en est sorti, l'air dégagé, content, mais sans plus.
Au moment où j'écris Kami va sur ses cinq mois, et bientôt le chaton deviendra chat. Il ne jouera plus les kamikazes au péril de sa vie. Il ne demandera plus à se blottir dans le nid qui l'attend au creux de mon épaule. Il ne dansera plus en une transe de joie. Son ronron assourdi
sera moins convaincant, son appétit moins féroce, son besoin de caresses moins insatiable. Kami ne sera plus le lutin noir de conte de fées, le feu follet aux yeux clairs, l'aventurier, l'explorateur de l'Univers, et le grand renverseur des poubelles. Déj~~epuis qu'il a eu ses quatre mois, il pratique le terrorisme avec plus de modération. Il lui arrive de résister à une queue qui s'agite dans le lointain, ce qui, auparavant, était impensable. Le moindre frémissement, le moindre trémolo de la moindre queue étaient instantanément repérés et c'était, bille en tête, l'agression.
Kami, le célèbre auteur des Droits du Chaton, Kami l'immodéré, l'illuminé, l'unique, bientôt disparaîtra. Et à sa place, on pourra voir, placide, couché en rond près de la cheminée, un matou noir qui sommeille.

 

 

 

 

Ticha à l'heure du coucher

 

Sur le lit où je m’ai couché, je m’ai arrondi comme mappemonde ou hérisson. Aussi rond que possible vu les quatre pattes à caser. Rien ne doit dépasser, sauf l’oreille gauche qui est transparente. La queue va jusqu’au nez, elle ne gêne pas, elle souligne. Je dépose ma tête sur son côté droit et j’applique bien ma joue sur le drap.  Mais ma position n’est pas parfaite. Je la corrige. Je soulève ma tête, et puis je la replace. Je le fais deux fois de suite, et la deuxième fois est la bonne.

Maintenant ça y est, je suis tout rond, comme mappemonde ou hérisson. Je suis Ticha, Ticha-le-Rond. Je vais dormir, sans rêve et sans ronron, sur le lit où je m’ai couché, bien amarré, après de Rondine et associés.

 

 

 

 

Passereaux, passerelles

 

On ne sait jamais, avec ces moinillons en robes de bure, qui est moineau et qui est moinelle. Ils sont aussi travailleurs l’un que l’autre, quand il s’agit de construire le nid conjugal. Comme matériau, c’est le Poil du Chat Domestique, qui est le plus recherché. Suspendu à mon balcon, se trouve un filet contenant des échantillons de fourrure féline, d’un noir luisant. C’est celle de Kami, particulièrement moelleuse et qui tiendra les petits bien au chaud. Les futurs parents viennent se servir, becquée par becquée. C’est un va-et-vient délicieux, de petits moustachus affairés.

Les mésanges, elles, hésitent. Ayant pensé que le filet contenait les denrées habituelles, elles sont reparties, déçues et sans moustaches. Rien n’est plus facile à distinguer qu’une mésange déçue : son air contrarié ne trompe pas. En revanche, sa cruauté proverbiale  ne se voit pas sur son ravissant visage. On a de la peine à l’imaginer, picorant la cervelle de l’oisillon encore vivant. Cela pour autant que cet oisillon soit d’une autre race que la sienne. On est raciste ou on ne l’est pas. D’ailleurs, est-elle cruelle ? Mais non, gourmette, simplement

Et jolie à pleurer. Un moineau de ma connaissance, un peu jaloux, prétend que la mésange bleue est la poupée Barbie des passereaux. Qu’elle porte des tenues beaucoup trop habillées pour le matin. Et puis, ces couleurs, c’est si voyant, ça fait vulgaire. Nous les moineaux, me dit-il, préférons la sobriété du ton sur ton.

Mais ce moineau n’est qu’un petit envieux. La mésange bleue est irrésistible car la Beauté est irrésistible. Je pense, à ce propos, à cette phrase inoubliable dans Les Enfants Terribles, phrase que je me répète souvent : « Les maîtres aimaient Dargelos ». Moi, c’est la petite bleue que j’aime. Sa perfection lui vient tout droit de l’azur du ciel.

 

 

 

 

L'oreille de Féline

 

Féline est sur mon lit, près de moi.

 A peine tiède, la minceur feutrée de son oreille me frôle de sa pointe fine. C’est une oreille coquillage, toujours aux aguets, toujours prête à vibrer aux sons les moins perceptibles…

 

… tandis qu’en toute ignorance, la chatte, le reste de la chatte, continue à dormir d’un sommeil tout rond, sans oreilles et sans songes.

 

 

 

 

Il y a maldonne

 

Rondine voudrait être aimée pour elle-même. Pour sa beauté intérieure, pas pour l’autre. Mais Tiggy n’est pas au courant. Il y a donc, quelque part, maldonne.

Rondine a tous les atouts, ceux du corps, ceux de l’âme et de l’esprit. Mais Tiggy n’est pas au courant, pour ceux de l’âme et de l’esprit.

Rondine voudrait que Tiggy soit plus observatrice, qu’elle s’exprime davantage, et lui dise des choses gentilles. Comme par exemple :


«  O ma Rondine, toi, tes petites mines,
tes coquineries, tes ronds de pattes, tes
yeux entr’ouverts qui s’entreferment.
et les fils givrés de tes moustaches.

Rondine, toi dont les miaulis sont gazouillis de ruisseau et pépiements d’oisillon ou de souriceau
miaulis doux comme plumette et affiné en fine épine.

O toi, chatte de Lettres et chatte du monde, chatte ronde, chatte sonate et rondeau
           Je t’aime, je t’aime, je t’aime. »

 

 

Mais Tiggy ne dit pas wouf.

 

Il y a maldonne quelque part.

 

 

 

 

Le bien-être et la chancelière

 

Aucun être ne sait parler avec son corps comme le fait le félin, en particulier pour exprimer son bien-être. Le félin le plus facile à observer est le chat.

Nous, les humains, nous oublions le corps au bénéfice de la parole. Nous disons : « Ce que je me sens bien ! » et, un peu maladroitement, nous essayons de le prouver par un petit rétablissement des hanches et des épaules ou par un quart de tour du popotin. A comparer avec ce que le chat fait de son corps, ce n’est pas vraiment génial. Il est vrai que le corps est revenu à la mode depuis quelques années. Mais il y a encore des progrès à faire.

Chez le chat, le mouvement est si subtil qu’il est difficile à décrire. Il faudrait le projeter sur un grand écran, en close-up et au ralenti. Alors, on pourrait, sans doute, suivre les imperceptibles variations apportées aux diverses positions et découvrir celle qui se rapproche le plus de l’apogée nirvanienne.

Allongé, étiré, ou ramassé, tanguant, ondulant ou roulant, de l’oreille à la queue, le chat est artiste jusqu’au bout des griffes. Les gymnastes et autres ballerines peuvent aller se rhabiller. S’il lui arrive de faire un faux mouvement, il ne sera jamais ridicule. Amusant, drôle, à la limite, ridicule jamais.

Mais attention ! Surtout évitons de parler de sa noblesse, de sa grâce, de son élégance. Ca a déjà été fait. Abondamment. Alors quoi trouver d’autre ? Ne pas chercher. Surtout ne pas chercher. Faire le vide. Voir ce qui vient. Regarder Chafou, par exemple. Le savourer.

Sur le ventrou de Chafou*, un friselis respire et soupire, vaguelette de toison beige qui trémule et moutonne. Ce friselis fourré, doux et chaud au toucher, il est comme le cocon moelleux de la chancelière d’antan.

Elle appartenait, cette chancelière, à ma grand-mère Adeline. J’y blottissais une main froide, en rentrant de l’école. J’y rencontrais, bien cachée, une paire de petits pieds vieillots, tièdes et secs. Mes doigts, raidis par l’air du dehors, leur tenaient compagnie, et, dans la grotte de cuir doublée de fourrure, on se réchauffait, dans une douce intimité de troupeau. Les pieds jumeaux de Mamoune se plaisaient auprès de ma main.

Pendant un bon moment, on vivait là tous les trois, en amis, en oursons gorons, en loulous garous, dans le terrier de la félicité.

J’étais assise sur le tabouret qui jouxtait la chancelière, et Mamoune m’aimait. Elle m’appelait sa perle fine, son agneau fin … Elle me racontait qu’à Nîmes, c’était ça qu’on parlait, autrefois, à sa petite fille préférée.

Comment en suis-je venue à cette chancelière ? Ah oui ! Le chat, le langage du corps, la noblesse, la grâce ! Ah oui, je me souviens, j’avais oublié … J’étais partie ailleurs.

Mais peu importe : tous les chemins mènent à l’enfance.


* Monde-Chat, Payot Lausanne, 1977

 

 

 

 

Kek-chose

 

Mes chats actuels sont mangeurs de nuit. Ce qu’ils ont méprisé pendant la journée sera dévoré avant l’aube. Quant à ma chienne Tiggy elle ne méprise rien, jamais. Dire qu’elle est gourmande est un euphémisme. Elle est un goinfre délicat. Elle a toujours faim. Enfin, c’est ce qu’elle dit. En tout cas, elle a toujours faim de manger. Elle aime manger. Elle se régale. Elle aime tout, sauf le style légume-cuit-vapeur-al-dente servi dans toute sa bioauthenticité … Là, elle regarde avec l’air péniblement surpris du client qui dit : « Mais ce n’est pas ce que j’ai commandé … ».

Toujours à propos de Tiggy et de son intérêt pour se qui se mange, ou peut être mangé, il y a une expression que l’on doit éviter de prononcer distraitement sous peine de la troubler. Il s’agit des mots « quelque chose » prononcés (par moi, et très mal) « Kèkchôz ». Pour elle, c’est comme un « Sésame, ouvre-toi ». C’est, en quelque sorte, un « Kèkchôz, amène-toi ». En effet, si, du fond du jardin, Tiggy entend cet appel magique : « Kèkchôz » ! à elle seule destiné, elle rapplique ventre à terre (ses pattes sont courtes), naïve, confiante, enthousiaste. C’est l’heure de la rentrer, de refermer la porte derrière elle. Il ne faut surtout pas oublier le plus important : la petite récompense nommée « Kèkchôz » qui est son attente et son droit, et sa raison de vivre.






 

 

 

 

Fantaisistes et routiniers

 

Mes chats actuels sont des gourmets. Enfin non, disons plutôt des êtres capricieux, des poëtes peut-être ? Ce ne sont pas forcément les mets les plus raffinés qu’ils recherchent. C’est plutôt le changement, l’inattendu. (A bas la routine, à bas le quotidien ! Du nouveau, on exige du nouveau !) Le gourmet, lui, est prévisible. On sait qu’il préférera le steak et le blanc de poulet à la pâtée Kitou. Avec le chat actuel, on ne sait pas. Tout est possible. Il brûle ce qu’il a adoré et adore ce qu’il a brûlé. Un ou deux sniff-sniffs méfiants et il tourne le dos au tournedos, le bien-nommé. En revanche, une gelée chimique, insipide, mais inconnue, charmera. Et sera léchée jusqu’à la lie.

Je me souviens d’époques où, alors, on entendait : « Surtout pas du nouveau ! On exige de l’ancien ! On veut la bonne vieille routine ! On veut du comme d’habitude ! On veut de la boîte et pas de cette « vianviande » inconnue ! »

C’est curieux ce comportement spécifique à un groupe, que, parfois, tous les chats partagent : comportement fantaisiste ou routinier, anorexique ou boulimique, blasé ou enthousiaste. Je me souviens de la bande à Cannelle et Vanille : ses membres étaient tous gloutons et sportifs. Lorsque je traversais la cuisine, tenant leur bol de nourriture à la main, les deux petites chattes, leur mère Finette et un jeune temporaire dont j’oublie le nom, bondissaient à la conquête du bol et tentaient de s’y accrocher.
A l’époque de Finette, nous venions d’adopter une petite caniche noire sans appétit : Bébelle(1). Il fallaiat avant tout que l’aliment proposé soit distrayant, qu’il force la curiosité. On s’ingéniait …
Oui, on s’ingéniait avec la jeune Bébelle, comme on s’était ingénié, aux USA, lorsque notre chatte Poupoune (rescapée de la fourrière) se remettait difficilement de sa terrible maladie(2). Pour tenter de rendre l’heure du repas attrayante, on lui lançait des petites boulettes de viande que, chancelante encore, elle poursuivait …. « Se nourrir en s’amusant » était sa devise. La chasse à la boulette avait eu d’excellents résultats. Rétablie, malgré un équilibre instable mais bien …, elle se montrait sûre d’elle et heureuse de vivre. La Poune nous a accompagnés pendant plus de vingt ans.

(1) Le livre de B. (Ed. Nicolas Junod, Genève, 1998)
(2) Monde Chat (Ed. Payot, Lausanne, 1977)

 

 

 

 

Les questions de Frimousse

 

Couchée sur mon lit, Frimousse, la minette à manteau chiné, se demande plein de choses.

« C'est quoi ce bruit qui vient du jardin d'en face ? C'est lequel, le volet qui grince comme ça ? C'est Kami ou c'est Rondine que j'entends dans l'escalier ? C'est Stéphane ou c'est Mélanie qui arrive pour promener Tiggy ? C'est Arnaud qui miaule ? (Qu'est-ce qu'il a encore ) ? Myriam a bougé sa jambe, est-ce qu'elle va encore se lever et me déranger ?

« Est-ce que je vais encore rater cette mouche ? Est-ce que c'est la même, ou c'est une autre mouche ? Est-ce que je me suis déjà lavé la joue gauche ou bien que la droite ? J'entends un bruit de grain-grains, c'est qui qui croque des grain-grains ? Est-ce que j'aurais raté une distribution de grain-grains ?

« Est-ce que la porte du frigo est en train de s'ouvrir pour nous, ou bien pas pour nous ? Avant que j'aille boire, est-ce que le bol d'eau a bien été rempli ? Ou pas ? Est-ce que j'ai envie de sortir ? Ou pas ? Est-ce que je vais donner (comme d'hab) une claque à James, en passant près de lui ? Est-ce que l'allumette qui traînait sur le tapis est toujours là pour que je puisse jouer avec ? Est-ce que j'en aurai encore envie, ou pas ? Pourquoi le rideau bouge ? Est-ce qu'il y a quelqu'un derrière ? Une Rondine par exemple ?

« Qui c'est qui vient de sonner à la porte ? Si c'est un inconnu, est-ce que j'aurai peur ? Si j'ai pas peur, est-ce que je sauterai quand même en bas du lit ? Si je me frotte à une cheville qui passe, est-ce qu'on me caressera ? Est-ce que, si je ronronne, on me grattouillera ? C'est qui qui grattouille dans la caisse ? Et l'élastique sous la table, il y est encore ? Pour jouer avec ? Dans un moment ? Quand je voudrai ?

« Oh ! Toutes ces questions me fatiguent. Je vais dormir un peu. »

 

 

 

 

Superpoune

 

En feuilletant des articles d’une ancienne rubrique animalière, je retrouve un petit texte consacré à La Poune. Le voici, en dernier hommage, vingt ans plus tard :

J'ai six chats, échelonnés entre trois mois et dix-neuf ans, entre blanc et noir, entre farouche et câlin, sportif et pantouflard, goinfre et délicat. Mais le plus précieux, c'est la Poune !


En ce début de l'an 85, je me demande si elle sera encore des nôtres l'hiver prochain pour fêter ses vingt ans. Je ne sais même pas si je le souhaite. Tout ce que je désire, c'est que la mort lui soit douce. Sur sa naissance, je ne sais rien. Lorsque j'ai fait sa connaissance, elle était un tout petit chaton prisonnier, dans une cage qu'elle partageait avec une demi-douzaine d'autres innocents en bas âge.


Ses débuts dans l'univers carcéral d'une immonde fourrière en Indiana n'étaient certes pas gais. Mais elle a eu, par la suite, une bonne vie: elle a voyagé, elle a connu l'été indien du Midwest américain, l'hiver étincelant des Alpes vaudoises et les doux printemps de la Côte. Elle s'est toujours adaptée à tout changement avec l'assurance tranquille qui la caractérise. Dans chaque nouvelle habitation, elle s'est sentie immédiatement chez elle. Elle a accepté les lieux, les latitudes, les altitudes, les climats divers.


Elle a toléré les médecins-vétérinaires qui l'ont soignée: les Américains, les Français, les Suisses. Elle a apprécié les hommages, les dons en nature (poulets rôtis offerts par des admirateurs), les caresses.Elle est restée totalement indifférente aux dizaines de chats qui ont défilé chez nous pendant sa vie entière. Un nouveau s'installe-t-il à la maison? La Poune passe à côté de lui sans le voir.


C'est quand même avec une certaine inquiétude que, le printemps dernier, je lui ai imposé la présence d'un jeune caniche 1. La Poune n'a pas bronché. Son grand âge ne l'a rendue ni grincheuse ni maniaque : elle reste cool. Les critiques la laissent froide. Mais le compliments ne lui déplaisent pas. Par exemple, l'autre jour, lorsque son médecin traitant l'a appelée « Superpoune », elle a trouvé qu'il avait un jugement très sûr...


Poune, ma Poune, on dit que vingt ans de vie commune, «c'est un bail». Je n'aime pas beaucoup cette expression immobilière. Je dirais plutôt, tout simplement, qu'entre Robert, toi et moi, c'est l'histoire d'une belle et longue amitié et même - pourquoi ne pas le dire - d'un grand amour sans faille.

Myriam CHAMPIGNY
Février 1985

1 Myriam Champigny Cohen
Le livre de B, éditions Nicolas Junod, Genève (1998).

 

 

 

Souvent c’était au fond de mes yeux
qu’il s’endormait
pour que je le regarde

 

Pour Olivier.

 

 

 

 

Arnaud et moi

 

« Viens, tu vois je t’ai ouvert la porte. Ah ! Tu ne veux plus sortir… Ah bon ? Tu voulais l’autre porte ? Bon, d’accord, attends, je te l’ouvre. Pourquoi tu la regardes, tu vois bien qu’elle est ouverte… Ah ? Tu as changé d’avis de nouveau ? Tu n’as plus envie d’aller dehors ?... Qu’est-ce que tu dis ? Miaou, oui, je sais, mais miaou quoi ? Quelle sorte de miaou ? Je ne sais pas moi. C’est à quel sujet ce miaou ? Au sujet grain-grains ? Non ? Alors, peut-être, t’ouvrir de nouveau une des deux portes ? Non ? Bon. La fenêtre peut-être ? Non ? Bon, OK, d’accord. (Parce que moi je pensais que la fenêtre ce serait peut-être plus amusant.) Ou alors de l’eau fraîche ? C’est vrai, elle est de ce matin, attends je te la change… Enfin écoute, débrouille-toi, je te laisse. »

Je prends un livre et je m’étends sur mon lit. C’est ce qu’Arnaud attendait. Il me rejoint. Il enclenche le ronron force 3 qui lui met l’eau à la bouche. Les gouttes tombent sur mon poignet. Il me tend la patte droite, il me la présente, et la pose sur mon avant-bras. Ses griffes quittent leurs coussinets pour me piquer l’épaule. Il ondule et se coule contre ma hanche. Je lui dis son nom, et je le redis encore. Il le savoure. Il ne sait pas qu’il s’appelle Arnaud. Mais il sait que ce mot est à lui, que c’est un mot qui n’est que pour lui. Et il l’aime, ce mot-là, passionnément. « Il faut amour garder », me dit-il, et je sens qu’il est fier de sa phrase. Il ne l’a jamais dite auparavant. Il n’a pas de gêne.

« Dis-moi encore mon mot, me demande-t-il. Miaouse-moi avec ta voix et miaouse-moi avec tes doigts, encore et encore. Soyons tout miaoux l’un contre l’autre. Soyons tout bave et ronron l’un avec l’autre. Ronronnons-nous, pelotonnons-nous en rond et ron, petits patapons. Ronronne-moi bien, Milienne1 , comme aussi je te ronronnerai, au siècle des siècles, Arnaud. »

Des yeux à la queue, il est heureux, sans retenue. Il m’apprend, il m’enseigne. Il me dit : « Mets ta papatte sur la mienne et dis-moi tes spécials trucs doux. » Son front contre le mien, il m’assène des petits coups de tête, pareils à ces légers coups de poing, virils et affectueux, que s’échangent les sportifs. Arnaud frotte la face ouest puis la face est de son museau, contre le mien de museau.

Il me demande d’en faire trop. Il promet d’en faire trop, lui aussi. Et que nos deux trop ne seront jamais assez. Il se pelotonne, et son corps va de pelote en peloton jusqu’à ce qu’il déniche enfin la position parfaite. Je le caresse, je lui dis mon Arnaud.

Les minutes passent. Il se déplace. Je remarque que ses oreilles n’ont plus la positive attitude. Et il murmure : « Je ne supporte plus. Ne me touche plus s’il te plaît, ne me parle plus. Ne t’approche pas, s’il te plaît. » Il a le regard absent, il évite le mien. Il se lève, il s’étire, il saute au bas du lit, il se dirige vers la porte de la chambre. Il sort.

Je ne tente pas de le retenir. Je ne fais aucun commentaire. Je ne veux pas quémander. J’ai l’habitude de ne pas comprendre. Si je respecte la consigne de mon chat, ce n’est pas du respect, c’est de l’amour propre ou impropre, c’est de la fierté, mal ou bien placée.

Que je m’étonne ou non, que je me désole ou non, peu importe, puisque, Arnaud parti, Milienne n’existe plus.

 

1 Robert m’avait expliqué que les chats, ne sachant pas prononcer Myriam, m’appelaient Milienne.

 

 

 

 

Ticha de mai

 

Quand mon regard l’appelle, ses paupières me répondent.
A l’écoute de mes compliments, il me ronronne son accord.
Et sa patte se fait velours.

 

 

 

 

Ticha de juin

 

Ticha se laisse tomber sur le côté. Il oscille de droite à gauche en un roulis syncopé. Regard

halluciné, il mime tour à tour scoliose et tétanie, puis opte pour un gai tortillon, suivi d’un

étirement délicieux. Mes pattes aiment se rassembler, se croiser et se séparer, m’explique

Ticha.


Après quelques savoureuses torsions, type accordéon, il dévisse sa tête d’un tour et la dépose

sur la couette. Il est tout tordu, ce chat ! Tordu, oui, mais souplement et élégamment tordu.

Puis, précis et consciencieux, il décide de ranger son menton sur le bout de sa queue, venue là

pour rejoindre son museau. Et il s’endort. En rond, en cercle parfait.


Et toi, ami lecteur, toi, couché sur ton lit, en un rond très approximatif, le nez posé sur ton

gros orteil, sauras-tu, à la ticha, te montrer, comme lui, souple, élégant, et tordu ?


Ou juste tordu ?


(Ou juste incapable de faire se rencontrer ton orteil et ton nez ?)

 

 

 

 

Ave Angela

 

Tes yeux si transparents couleur de vert mensonge caressaient trois chatons qui lapaient leur beauté
Oh, danger des prunelles parfum de menthe vive et amants aimantés par ces vivants joyaux !

 

 

Mais si l'iris pâlit
Sera-ce frôler la perte
Des trois petits patauds
Qui en auraient pâti ?
 

Trois félins orphelins qui n'y ont rien compris
Trois chatons couronnés et toi qui les bénis.

 

 

 

 

Moineaux and Co.

 

 

 

 

 

La sensiblerie I

 

Un ami m’a confié qu’il a une sensation presque douloureuse lorsqu’il cueille des fleurs. Des fleurs qui deviendront ce qu’on appellera des fleurs coupées. Des fleurs qui seront des fleurs condamnées mais qui ne le montreront pas, courageuses, dans leur vase, pendant plusieurs jours, tiges mutilées mais tête haute.

Il me dit que c’est son corps qui réagit sans qu’il le veuille, et que c’est comme s’il infligeait une blessure à la plante. Surtout quand il pince, avec son ongle, une fleur fanée, au ras de sa tige. Certains d’entre nous connaissent ce sentiment lorsqu’ils tuent un insecte indésirable. Mais avec les plantes, ce doit être plus rare. Je ne lui ai pas demandé ce qu’il ressentait quand il épluche des légumes ou prépare une salade.

C’est de la sensiblerie, tout ça, dira-t-on. La sensiblerie est une petite sotte, une petite gourde. Elle est la sœur, moquée et méprisée, de la sensibilité qui, elle, est généralement respectée. La sensiblerie n’existe que par les personnes qui estiment qu’elle existe. Et qui décident que tel ou tel comportement ne mérite pas l’appellation de sensibilité. C’est ainsi qu’une sensibilité, estimée exagérée par ces gens-là, recevra le nom de sensiblerie. Est-ce qu’il existe un adjectif pour qualifier celui qui s’adonne à cette sensiblerie ? S’il en existait un, on pourrait, sans nul doute, me l’appliquer. A cause de ce qu’on appelle parfois « ma ménagerie » et qui est si chère à mon cœur.

Mon ami m’a dit, aussi, que lors d’un défilé ou d’un carnaval, où l’on s’adonne à des orgies de fleurs maltraitées, décapitées, transformées en projectiles, lancées, jetées, piétinées, blessées, il ressent cela comme un véritable carnage qui n’a rien d’une fête.

Mais le pire, et ça, il était un peu gêné de me le confier, de crainte que je ne le juge, sans doute, mais le pire, m’a-t-il dit, ce sont les enterrements. Toutes ces fleurs coupées, ces couronnes, ces gerbes, qui font semblant d’être en vie pour célébrer le mort enfermé dans son cercueil. Pour le fêter ? Pour le décorer, pour faire gai, pour faire joli ? Pourquoi cette barbarie florale, cette tuerie finale, ces crimes en série contre la beauté ? Pour rendre hommage au mort, dit-on. Faut-il, pour ce « dernier hommage » sacrifier des centaines de fleurs encore vivantes, mais qui seront bientôt jetables et plus mortes que lui ?

Ce massacre, le sacrifice inutile de tant de jeunes vies fraîches et colorées, victimes innocentes d’une tradition aussi sacro-sainte que païenne, tous ces décès du lendemain, ajoutés à celui du défunt d’aujourd’hui, mon ami voit tout cela comme un péché. Un péché contre le Saint-Esprit de la Nature.

 

 

 

 

La sensiblerie II

 

Le rouge-gorge a été projeté contre la vitre par une rafale de vent. Il est tombé sur le carrelage du balcon, allongé sur le côté. Les plumes ont eu un petit sursaut et il est mort. Il ne l’a pas su.

On ne voit jamais les oiseaux couchés, allongés, quand ils sont vivants. Cette position, inattendue et noble, m’impressionne. Comme m’impressionne celle des gisants de pierre. Le rouge-gorge est de profil, la tête penchée, soumise. Il n’est presque plus oiseau. Il est des nôtres. La mort l’a fait un des nôtres.

Il s’est déguisé en rouge-gorge pour le Carnaval. Il a mis un masque d’oiseau et il porte un plastron couleur mandarine. Fatigué par la fête, il s’est couché sur le côté, le menton posé sur la poitrine colorée. Il est de profil, allongé sur le carreau. Il est mort. Il dort. Il est des nôtres.

Il a neigé. La terre est dure. Je ne veux pas essayer de la creuser pour l’y mettre et l’y étouffer. J’aimerais mieux le poser sur la neige, puis le couvrir de neige légère, l’enneiger en douceur. Mais la fonte viendra. Et alors il sera découvert, transformé en une petite loque mouillée et molle. Je ne veux pas.

Alors je l’ai pris, toujours étendu, déjà raidi, et je l’ai mis dans le tiroir morgue du congélateur. Il y a déjà un oiseau, un poulet, un poulet mort, dans la morgue du congélateur. Le rouge-gorge est dans un tiroir à lui tout seul. Je l’ai enveloppé. Son profil soumis a disparu, caché par l’enveloppe souple, toute douce au petit corps insensible.

La glace environnante, très vite, l’a durci, a continué le travail de la mort. J’ai ouvert le tiroir plusieurs fois et chaque fois je suis retournée à l’enfance.

Dans mon enfance, Alain et moi, on détruisait la réalité à notre gré. On la remplaçait par la nôtre, grâce aux mots magiques : « On dirait que. » Ca voulait dire « On fera comme si » et on changeait toutes les données. On transformait tout par les simples mots : « On dirait que… » Ô conditionnel bien-aimé, qui permettait tous les miracles !

« On dirait que tu aurais l’air mort et qu’on croirait que tu es mort. Mais de vrai tu serais pas mort du tout tu serais vivant. On aurait juste cru que tu étais mort… »

Après avoir essayé de jouer à faire semblant, j’ai dû reprendre le rouge-gorge et je l’ai enterré sous le forsythia où picorent moineaux et mésanges.

Quant au poulet mort, on le mangera, on est des cannibales.

 

 

 

 

"Trop contente, la Frimousse"

 

La petite fille est assise sur mon lit, à côté de la chatte rousse. Elle me dit :
      « Regarde comme elle est contente Frimousse
il est content son ventre à Frimousse il est au soleil
    son dos aussi est content il est sur le duvet c’est pour ça
  elle se roule regarde
pour avoir le chaud du soleil et aussi le chaud du duvet tous les deux à la fois
    elle les prend tous les deux à mesure
c’est pour ça qu’elle se roule parce qu’elle est trop contente
        de trouver du chaud partout
dessus et dessous et même à côté là où elle est presque
  Regarde elle a tiré ses pattes des deux côtés de sa petite figure trop chou
    pour être comme ça plus longue
et comme ça avoir le plus de chaud possible même sur ses pattes
    elle se débrouille pour être plus longue que d’habitude qu’elle est
  parce que tu vois comme ça son chaud est partout
beaucoup plus qu’avant
      même
Tu vois comme elle est trop contente ?
          la Frimousse »

 

 

 

 

Une malencontreuse
interprétation

 

Ticha, mon chat, bien souvent tu viens te coucher auprès de moi. Et quand je te parle, tu tournes la tête pour me voir et m’écouter. Ce faisant, tes moustaches s’accrochent dans le poil de ta joue. Ce qui a, pour effet, de retrousser ta lèvre supérieure… Et c’est ainsi qu’une sorte de rictus bizarre se dessine sur ton visage. Comme tu as le regard parfois un peu glauque, tout ça te donne un air inquiétant : hostile, amer, méfiant, et même méprisant… Ce rictus te transforme, tu peux pas savoir !


(Mais non, mon Ticha, c’est pour plaisanter que je dis tout ça. C’est tout faux, t’en fais pas, je sais bien que tout est la faute de ta moustache. Il ne faut pas interpréter. D’ailleurs il ne faut jamais interpréter. On se trompe toujours.)


Mais tu vois, Ticha, quand tu fais, involontairement, cette curieuse grimace, c’est si drôle que ça me donne envie de rire. Et toi, je sais, tu n’aimes pas ça. Alors, pardon P’tit chat, je te promets, je ne rirai plus.

 

 

 

 

La transe du sept
janvier 2005

 

-Hier à dix sept heures, la chatte Rondine a reçu la visite des esprits.
           Elle est entrée en transe et a quitté sa planète.

- En guise de chorégraphie, comme une mouche folle, elle a tracé des triangles dans l’espace
  et joué avec l’invisible, en toute impunité.

- Délirant de la patte, poussée par le doux vent de la démence et avec un bel égarement, elle
  s’est envolée, blanche et fière et noire,
          dans l’azur d’un jardin obscurci par l’hiver.

 

 

 

 

Des chats policiers ?

 

 

 

 

 

Famine, Croquette et Blanquette

 

Au cours de mon enfance privilégiée, on me parlait des petits Chinois. C’était à cause d’eux qu’il fallait finir ce qu’on avait dans son assiette. On me disait : « Tu dois tout manger, pense aux petits Chinois qui ont faim. »


Les sophismes sont la spécialité des adultes, moi je ne voyais pas le rapport.
Il n’y avait pas de rapport.
Rien n’a changé.


Un chien bien nourri, devrait-il, lui aussi, penser aux petits Chinois ? Il ne manque pas d’observateurs bien-pensants qui s’en chargent à sa place :
«Ah, moi quand je vois ce qu’on donne à manger aux chats et aux chiens, ça me rend malade ! C’est honteux quand on y pense ! Quand on pense aux millions d’enfants qui meurent de faim, c’est bien simple, je supporte pas de voir ça ! C’est complètement immoral !»

«Quand on pense…» On pense décidément beaucoup.
Et mal.


Et voici l’homme révolté de tout à l’heure qui, satisfait de son numéro, s’apprête à déguster, en famille, une bonne blanquette de veau.

Bizarrement, les enfants affamés ont disparu.

Ou alors, ils n’ont plus faim ?

Morale à deux vitesses. Deux poids, deux mesures. Deux catégories, l’humaine et l’autre. Deux places, celle d’en haut et celle d’en bas.


Si on demande à notre moralisateur de définir le rapport entre famine, croquette et blanquette, il n’est pas troublé. Il répond tranquillement qu’il ne faut pas tout mélanger. En effet.

«Argument sans réplique, parce que sans réalité», disait mon père en citant Proust.

 

 

 

 

Descartes au poteau

 

Comme nous, un animal souffre. Il souffre du froid, de la faim, de la peur et de tant d’autres sensations et émotions. Il a mal à son corps, mal à son cœur et mal à son âme. Mais ceci n’a pas toujours été reconnu. Sait-on que le grand philosophe Descartes, tellement apprécié par ceux qui se disent cartésiens a dit des choses incroyables sur l’animal qui, d’après lui, ne connaîtrait pas la souffrance. Comme je n’ai pas la citation sous les yeux, je ne peux que rappeler, en gros, et en espérant ne pas le trahir, ce qu’il a écrit. Descartes affirme qu’un animal ne souffre pas. Si un chien crie lorsqu’on le frappe, c’est une réaction purement mécanique, comme celle d’une porte qui grince ou qui fait du bruit lorsqu’on la claque.


Si quelqu’un pouvait me retrouver la citation exacte, je lui en serais très reconnaissante.

 

 

 

 

Eux et nous
Petites réflexions sur un grand sujet

 

Traiter les animaux avec courtoisie, avoir des égards, leur parler poliment, est peu courant. On les aime, on les soigne, on les nourrit, on les tue, on les mange, et voilà. La politesse, pour quoi faire ? Avec eux, c’est comme avec les enfants et les exclus, ( et même avec les personnes de milieu simple et d’origine modeste) il n’y a pas besoin de prendre de gants. ( Si vous avez un chat sur les genoux et que vous hésitez à vous lever, vous entendrez un sarcastique : « Vous avez peur de le déranger ? ». Cette possibilité lui paraît grotesque, apparemment). Le gamin, lui, n’a qu’à «écouter», ne pas «répondre» et filer dans sa chambre. Le défavorisé, de son côté, «devrait déjà être bien content de …» parce que, franchement, « il n’a pas besoin de tant de… » et que « ça suffira amplement si… ». Courtoisie absente. En revanche, supériorité toujours présente.
Nous, les deux-pattes, avons été créés à l’image de Dieu. (Les animaux pas. Ils ont deux pattes de trop.) Nous sommes donc pratiquement des dieux. En tout cas des haut-placés, des supérieurs. Les autres êtres de la Création sont tous des inférieurs, des bas-placés.
Bref, c’est nous qu’on commande !


Délectation, savourance d’être, un non-animal. D’être celui qui sait, celui qui peut, celui qui a le langage, celui qui a des mains, celui qui autorise et celui qui interdit. Celui qui parle toujours à l’impératif : « Viens, reste, descends, bouge pas ! »


L’humain s’érige en juge du non-humain : « Dis-donc toi, t’as besoin de faire un régime, ton ventre pendouille ! Et puis tu sens pas bon. Qu’est-ce tu fous là, sur mon fauteuil ? Dis donc tu t’en fais pas ! Tu crois que je vais te donner de ce bon foie gras, tu rêves ! » Décidément, la courtoisie reste absente. Le supérieur a tous les droits : celui de critiquer, d’ordonner, de décider. Et même de se moquer. On dira gaiement à la voisine que son matou est vraiment pas beau, mais on n’osera pas s’exclamer : « Dites donc, votre nièce, elle est vraiment moche ». Faut être poli. Et puis ça serait pas gentil.


Parler de courtoisie envers les animaux, c’est être un peu à contre-courant. On se préoccupe avant tout de l’éducation, surtout de celle du chien. Il faut qu’il garde son rang, qu’il obéisse à son chef de meute. Fermeté, douceur, oui, mais préséance toujours. Attention ! Chacun à sa place, ne pas mélanger torchons et serviettes, ne pas confondre lit et panier.


Mais oui, je sais, on doit poser des limites, établir des règles. (Encore que). Mais est-il nécessaire d’en éprouver de la jouissance ? Puissance = jouissance ? L’autorité doit-elle obligatoirement donner du bonheur ? Ce n’est pas l’existence d’une hiérarchie qui me dérange, c’est le plaisir évident que ressent le chef à être chef, l’intense satisfaction à être le dominant, celui qui interdit et, encore plus jouissif peut-être, celui qui autorise, qui permet, et même qui donne… La générosité en prime, c’est un atout de plus !


Le refus comme l’autorisation sont gratifiants. Je pense en particulier à la maîtresse de maison, qui, transportant une assiette de charcuterie, annonce à son chien : « C’est pas pour toi ». Ecoutez-la bien. Ecoutez cette voix satisfaite ! Remarquez cette douce autorité, cette certitude de pédagogue. Nul regret. Que du plaisir.


Et pendant qu’on y est, écoutons le tout-puissant nazillon de neuf ou dix ans, ivre d’importance, qui ordonne à ce même chien, ou à un autre, de venir « au pied !». Sous quelle forme ce rapport de force se manifestera-t-il dix ans plus tard ?

 

 

 

 

Frimousse

 

Frimousse

Des pommettes haut placées, rondes comme des marrons d'Inde, et puis, au centre, un petit nez luisant, qui est là, dirait-on, pour présider. C'est Frimousse dans sa robe brune et dorée.

Frimousse ? Je l'appelle, je m'égosille. Rien. Pas un poil ne bouge. Non seulement elle ne me regarde pas mais elle détourne la tête. Ou bien c'est le côté sphinx : elle me fixe. "Viens ma Frimousse !". Aucune réaction. Elle est figée dans son immobilité, dans un calme aussi frimoussien qu'olympien. Elle baille, elle vaque un instant. Puis elle s'assied. Elle semble habitée par une Certitude absolue. Son indifférence est totale. Je n'existe pas. Au début, j'ai cru qu'elle était sourde. Elle ne l'est pas. Elle est simplement sourde à mes appels, à mes prières, à mon désir de communiquer.
Et pourtant, l'autre jour, assise en lotus (ou presque), elle me faisait face. Je prononce son nom, la force de l'habitude. Je dis frimousse comme je dirais bonsoir. Et alors le miracle se produit. Dans son petit visage sombre ses yeux se ferment doucement pour s'ouvrir à nouveau l'espace d'une seconde. Puis les paupières, comme deux lisières, se rejoignent et viennent cacher le vert de la prunelle. Et ses yeux clos sont alors un message d'amour.

 

 

 

 

Manque de dialogue ou Cheek to Cheek

 

 

Rondine et Tiggy

Rondine se roule devant la chienne Tiggy et lui fait mille grâces. Flanc droit, flanc gauche,elle les présente tour à tour. Elle se roule sur le tapis, elle minaude, elle s’abaisse. Mais Tiggy ne voit rien.

Rondine continue à faire du charme, un charme inutile qui ne portera aucun fruit. Elle ne cherche pas à séduire. Elle ne veut pas conquérir, ni s’approprier l’autre. Elle veut l’apprivoiser. Pour cela, elle compte sur sa beauté en noir et blanc et sur son violent besoin d’être deux. Mais elle ne veut surtout pas les jeux érotiques dont Tiggy est friande et qu’elle, la chatte, abhorre.

Rondine voudrait que leurs deux âmes se joignent l’une à l’autre et que, museau contre museau, elles deviennent sœurs jumelles. Elle rêve d’une Tiggy qui l’accompagnerait dans de fabuleuses roulades. Mais cette Tiggy n’est que mirage.

 

 

 

 

 

Variations sur la caresse

 

James

Le chat se couche, attend la main qui va se fondre dans la fourrure et rejoindre la peau tiède. Les doigts vont tracer un sentier, traverser le faîte du dos pour aborder l'autre flanc, au bas de la colline tigrée. Ils effleurent, ils varient le rythme, le pelage est légèrement foulé comme des herbes. Et maintenant c'est la paume qui se fait lourde. Et c'est l’auriculaire qui suit l'arête du menton. Et c'est le médius qui, sur la nuque, s'exerce à la calligraphie. Enfin, sur le corps immobile, vibrant d'attente, les ongles, en quatuor, dessinent une arabesque.

Le chat écoute les caresses, il suit les trajectoires, il accueille, il précède. Parfois il demande. Il faut prévoir les demandes les plus imperceptibles et inventer des réponses. Il ne veut pas de répétitions sur un même parcours. Il faut, pour lui plaire, se rendre ailleurs. Il faut deviner où se trouvent les ailleurs désirés.

La main, de lourde, devient légère, elle survole, elle atterrit: il faut toujours alterner. Il faut parfois des inattendus qui surprennent, mais il faut surtout des caresses connues à reconnaître. Car ce sont elles qui ont la préférence.

 

 

 

 

Les bonheurs illusoires

 

 

Frimousse

L’autre soir, allongée sur mon lit, j’ai arrangé mon bras en position câline autour d’un

oreiller, parce qu’il s’y trouvait un chat endormi. Ça me faisait plaisir de lui faire plaisir, en étant là, tout près, de le rassurer par la présence de ce bras qui lui disait tout simplement que je l’aimais.

Et lui, il me le rendait bien, oh oui ! Ça je le savais ! Et il me rassurait, lui aussi, ce chat.

Après lui avoir parlé, lui avoir demandé s’il était bien, là, près de moi, je me suis apprêtée à le caresser, j’ai avancé ma main et je me suis aperçue qu’il n’y avait, sur mon oreiller, nul chat.

Et alors, je me suis demandé, une fois de plus (car cette idée me turlupine depuis longtemps), si un bien-être illusoire, un bonheur imaginaire, un amour imaginé, une tendresse dénuée de tout objet existant, avaient la même valeur que les autres. Et que, peut-être, un bonheur virtuel égalait les vrais bonheurs. Je me le demande encore.

J’y pense souvent à ce chat imaginaire qui m’avait tenu compagnie ce soir-là.

 

 

 

 

Le nez de Rondine

 

Rondine

Elle se tient assise en face de moi, tout près de mon visage. Immobile, les yeux mi-clos, elle me regarde.

Elle m’offre son immobilité. Et moi j’oscille : sa beauté me berce et je dodeline. Je me fonds en elle, je trace du regard le dessin corail de son nez inimitable. Il trône au centre de son visage et je sais maintenant que la perfection est de ce monde et que le Seigneur a créé ce nez.

La perfection absolue règne dans la rondeur noire et blanche de la tête, dans le grave et l’aigu des paupières closes. Et surtout dans le satin de ce nez adorable, modeste et divin, à nul autre pareil. Je le déclare « nez d’honneur ».

Et maintenant voici que Rondine se laisse couler dans le moule de mon bras. Les pattes se rassemblent, la joue droite se dépose, un dernier coup de reins et Rondine est prête au sommeil.

 

 

 

 

 

 

Six chats plus un chien

 

Arnaud

Je manque d’inventivité lorsque je parle à mes animaux. Je dis toujours la même chose : « T'es content ? T’es gentil ? ». Ma seule originalité est que ces mots se disent en chat, c'est-à-dire : « kontin » et « zinti ». A part ça, c’est pas très riche côté idées et vocabulaire. Parfois, je leur dis : « coucou Arnaud » ou « coucou Kami ». Comme on le voit, ça ne va pas très loin. D’autres fois, je demande : « ça va Ticha ? » ou « ça va James ? ». Et surtout je répète constamment leurs noms comme une litanie. Ils aiment beaucoup ça et ils me le montrent. Particulièrement Rondine. Le soir, quand elle a vérifié que Frimousse ne lui a pas piqué ce que toutes les deux considèrent comme « leur place » auprès de moi, elle monte sur le lit et s’assied, immobile, toute droite, à quelques centimètres de mon visage. Elle joue les chats de faïence. Nos regards se mêlent pendant un long moment très intense. Puis, elle met fin à son rôle de statuette, elle se blottit, elle se déroule, elle s’enroule, elle ronronne. C’est alors que, traditionnellement, je lui dis son nom, je le lui répète inlassablement… Elle me témoigne son appréciation en faisant, avec les pattes avant, le geste immémorial du chaton qui, pour mieux téter, foule le ventre de sa mère. Le bout rond des pattes s’ouvre et se referme, se tend et se détend, les coussinets s’écartent en étoiles puis se replacent. A chacun de ces mouvements, les griffes, de fins crochets, rythmiquement jaillissent puis rentrent dans leurs étuis. Ça pique, je tente de retirer mon bras, mais il faut supporter cette mini-douleur puisque c’est ainsi que ça doit se passer.

Ticha

Avec chaque chat, la séance est différente et si c’est la nuit que l’un ou l’autre vienne me rejoindre, je sais toujours de qui il s’agit : comportement, qualité du poil, longueur de la queue, sonorité du ronron, je peux, en aveugle, leur souhaiter la bienvenue en les appelant par leur nom sans me tromper.

Quant à ma chienne Tiggy (terrier Norfolk, pataude, courtaude, mais bien accorte dans sa robe blond vénitien), c’est très différent. Les séances tendresse durent peu de temps. Elle se dresse sur ses pattes arrière, fait le petit chien de cirque, pratique un rapide lèche-lèche et c’est fini. Ce sont plutôt, pour elle, des séances enthousiastes du style « Salut ! Je suis rentrée et quand c’qu’on bouffe ? Allez, bizou, je redescends. »

Kami

De son point de vue, elle a fait son devoir, elle a dit bonjour à la grand-mère, ça y est, passons à autre chose. Non, Tiggy n’est pas une sentimentale, elle n’est pas une Bébelle * . Mais ça n’empêche pas qu’elle est adorable.

Son petit tronçon de queue, toujours en mouvement, témoigne de son merveilleux caractère et de sa joie de vivre.

 

 


* Voir Le livre de B, éditions Nicolas Junod, Genève, 1996

 

 

 

 

Tiggy et la télévision

 

Tiggy

A part quelques exceptions, la réalité n’intéresse pas Tiggy (Tiggy Winkle est ma petite terrier Norfolk de 7 ans). Ces exceptions étant : la nourriture, les chiens et les visiteurs impromptus. A part cela, rien. Sinon les odeurs, mais elles appartiennent aux catégories susnommées.

En revanche, ce qu’elle pourrait voir à chaque instant, à la maison ou par la fenêtre, elle ne le remarque même pas. Les activités quotidiennes la laissent parfaitement indifférente. Il est vrai qu’il n’y a pas souvent de troupeaux de buffles qui traversent le salon et que je ne joue pas au tennis à la cuisine. Mais quand même. Lorsque chez moi deux personnes discutent, ou que je ferme une fenêtre, ou encore que je change un meuble de place, bien sûr, ce n’est pas passionnant. Mais que ce genre de choses soit montré à l’écran et voilà Tiggy qui s’implique, qui n’en perd pas une miette. Ah oui ! Si c’est « à la télé », comme elle dit, tout est intéressant, fascinant même ! Les images se succèdent, banales au possible, et Tiggy, qui est une vraie accro, les suit toutes du regard.

Tiggy et les 3 promeneurs (Stéphane, Mélanie et Barbara)

Naturellement, il y a des programmes plus intéressants que d’autres. Au début de sa carrière de téléphile, elle ne regardait que les animaux, les humains ne l’intéressaient pas. D’ailleurs, ils continuent à la concerner bien moins que chevaux, chiens, oiseaux, poissons, biches et éléphants. (Elle apprécie pourtant le foot et le tennis.) Mais ce qui me fascine, moi, c’est de voir à quel point elle réalise qu’une abeille est un animal, au même titre qu’une mouette, un pingouin ou une pieuvre et, bien sûr, tous les mammifères. Elle s’y intéresse d’une manière interactive, c'est-à-dire qu’elle gratte les images avec les pattes, tente de les mordre et pousse de petites plaintes de désir ou d’hostilité, suivant les cas.

Je suis obligée d’admettre que, très probablement, d’autres chiens (ou même des chats) se conduisent de la sorte. Mais bon. Tiggy c’est Tiggy.

 

 

 

 

Le cochon, ce méconnu

 

Comme beaucoup d'hommes célèbres, on l'apprécie surtout après sa mort. Lorsqu'il est transformé en côtelettes, en boudin, en saucisson, en saindoux, en jambon.
A la campagne, un des jours les plus réjouissants est celui où l'on «tue le cochon». Ses cris d'angoisse et de souffrance s'effacent rapidement des mémoires puisque bientôt on va se régaler. Pendant sa vie, on l'insulte indirectement. On dit «sale comme un cochon», «gras comme un cochon». Et même lorsqu'on ne lui reproche pas sa saleté ou sa graisse, on se moque de lui. Tout d'abord, le cochon n'est pas sale. A peine est-il capable de chanceler sur ses petites pattes que le porcelet va s'isoler dans un coin pour y faire ses besoins. Il est propre d'instinct. Si, plus tard, il se vautre dans la fange, c'est parce qu'on ne lui offre que la fange pour s'y ébattre. Un cochon en liberté surveillée adore se rouler dans l'herbe verte et y gambader. Il adore barboter dans le ruisseau, s'asperger, lui et ses copains, s'y désaltérer. Il aime les prés humides, l'eau vive et la lumière. Sa vie dans une porcherie obscure, ce n'est pas lui qui l'a choisie.
Loin d'être bête, le cochon figure parmi les animaux les plus intelligents. Malheureusement, une vie de cochon est pire que la proverbiale «vie de chien». Il n'a guère l'occasion de prouver son intelligence. Le cochon, osons donc le dire, est propre, intelligent et courageux. Et puis (hélas !) il est affectueux. Grattez-le dernière l'oreille, comme vous le faites, pour votre chat ou votre chien, et vous verrez ! Il se dressera contre la barrière pour être plus près de vous, il tendra le museau vers vous et, si vous le laissez faire, il appliquera (ô horreur !) son groin sur le vôtre.
Un baiser de cochon, ce n'est pas facile à recevoir et à rendre. Nous sommes un peu trop délicats, nous les hommes, pour câliner un cochon... Oui, décidément, nous l'aimons mieux mort que vif, cuit que cru.
Et pour terminer, quelque chose qu'il faut savoir, même si cela nous désoblige. Parmi les animaux de boucherie, c'est sa chair qui ressemble le plus à la nôtre. C'est son anatomie qui est la plus proche de la nôtre : son système digestif, son système sanguin, et même ses 44 dents ressemblent curieusement aux nôtres. Ses maladies aussi sont semblables à celles qui nous attaquent : ulcères, grippe, troubles circulatoires, allergies cutanées, artériosclérose. Il y a plus de vingt ans, le professeur Barnard avait déclaré qu’une greffe de coeur de cochon serait possible pour remplacer un coeur humain…

Ce texte a paru dans le journal «La Suisse» du dimanche 8 novembre 1981.

M.C.      

 

 

 

 

Gribouille

 

                       Poussé par un grand vent
                       tu as parcouru
                                       le chemin de la mémoire
 
                       Tu t’es éloigné
                       Tu as enjambé l’horizon
                                       Tu as basculé dans l’infini
 
                       Petit point noir        Gribouille
                       le monde t’appartient
                                       puisque tu as disparu

 

 

 

 

 

 

Tiggy
Frimousse
Tiggy
James
Arnaud
Tiggy
Ticha
Tiggy
Tiggy
Kami
Tiggy
Arnaud