Lieux Privilégiés

 

Londres, mai, 1945
ou
Et un petit chat les conduira.

 

 

 

 

 

Le larcin

 

Je devais avoir huit ou neuf ans, puisque je vivais encore chez les tantes.

Ce jour-là, j’accompagnais Tante Marie à l’épicerie de Chêne-Bougeries. (A l’époque, en 1930 environ, Chêne était un vrai village, bien distinct de la ville de Genève.) J’allais quelquefois « aux commissions » (on ne disait pas « faire les courses ») toute seule, en particulier à la laiterie qui sentait si fort le fromage. Quand j’entrais, la patronne me disait : « Adieu, gamine ». – Pendant des années, elle a continué à me saluer de cette façon.

Mais c’était l’épicerie que j’aimais surtout. Je m’y sentais chez moi, j’en connaissais tous les détails que j’étudiais pendant que j’attendais mon tour d’être servie. Quand on m’y envoyait seule, j’en profitais pour m’acheter un « cornet surprise. » Je plongeais la main dans les bonbons pour trouver, tout au fond, la dite surprise. C’était en général une bague, lorsque j’avais choisi un cornet marqué « fille ». Je me forçais à manger quelques bonbons et je me forçais à être contente.

En fait, la bague ne me plaisait jamais et jamais je ne l’aurais mise à mon doigt. Ca m’aurait trop gênée et Alain se serait trop moqué. Mais je n’étais pas déçue. Les choses étaient ce qu’elles devaient être. La surprise n’était jamais surprenante mais, si je n’aimais pas la bague, j’aimais quand même la surprise, même si elle n’en était pas une. Le rituel de l’achat, les mots cornet et surprise me satisfaisaient. Et puis, ces visites à l’épicerie étaient ma liberté, comme était aussi ma liberté la traversée de la Place pour aller chez Alain. Une liberté et une solitude bien courtes, mais exaltantes. Il faut dire que je m’exaltais facilement.

Ceci me ramène au matin où j’avais accompagné Tante Marie à l’épicerie. Ce n’était plus mon épicerie quand j’étais avec quelqu’un d’autre, mais j’aimais quand même bien y aller.

A l’extérieur du magasin, sur le trottoir, il y avait deux grandes panières qui contenaient, l’une, des haricots secs en vrac et l’autre, d’autre denrées en vrac, dont je ne me souviens plus.

Rentrées à la maison, je dis à ma tante : « Regarde ! » Et j’ouvre ma main fièrement. Sur ma paume, trône un haricot sec. De forme parfaite, il a de fines veinules colorées sur fond clair. Il  est ravissant. Il est à moi. Je l’aime.

Tante Marie ne partage pas mon enthousiasme. Elle me regarde comme si elle ne m’avait jamais vue. Elle est consternée. (Elle dit : «  Je suis consternée. ») Elle me demande : «  Tu as pris ce haricot chez l’épicière ? » Je dis ben oui. Elle continue : «  Mais tu l’as volé ! Et quand as-tu fais ça ?


- Quand on me voyait pas….

  • Eh bien, bravo ! tu savais donc que tu faisais quelque chose de mal ! Il te faut retourner à l’épicerie …

 

- … et le remettre dans le panier ?

  • Ah non ! Ce serait trop facile ! Il faut le rendre à l’épicière et lui         

demander pardon.

Ce qui fut fait. Maintenant encore ce souvenir est intolérable.

Mais malgré tout je crois que c’est ce jour là que j’ai mis en doute l’infaillibilité des grandes personnes. Elles n’avaient pas toujours raison.
Mon esprit critique s’éveillait.

 

 

 

 

La chambre et le jardin

 

Zabeth avait déjà quitté la terre…. C’est après qu’on a déménagé dans une autre maison. Il y avait une odeur, dans les murs des nouvelles chambres, mais après on s’y est habituées.

Ce qu’il y avait de bien, c’est qu’on pouvait descendre au jardin en escaladant la fenêtre de la cuisine. On pouvait même, avec nos échasses, marcher à pas de géants jusqu’au petit pré du fond.

Là se trouvait l’étendage du linge. On s’y accrochait avec les mains et les bras. On se suspendait jusqu’à ce qu’on puisse plus. (Juste moi, ou alors avec Alain.)

Souvent on laissait les échasses au bas du perron et, moi et Alain, on prenait nos Becs. On pédalait sur le Chemin du Vallon, en lâchant les mains. On chantait, en poussant nos voix très fort. On criait presque en chantant notre chanson.

Ensuite, on allait chez Alain pour jouer. Assis par terre, tous les deux, dans sa chambre (on la fermait à clé pour pas que son frère vienne nous embêter), j’aimais regarder l’ovale de ses genoux.

On jouait chaque fois à être dans le Royaume des Bêtes : Alain avait dessiné le plan du Royaume, sur une immense feuille de papier qu’il fallait cacher pour pas qu’on nous demande plein de trucs.

Sur le plan, il y avait le château et ses dépendances, le parc avec ses bassins, ses cascades, ses arbres et ses allées. Tout était marqué en détail et surtout tout y était bien organisé pour les Bêtes.

Pour rentrer à la maison, je traversais la Place, je laissais la Bec dans un coin du jardin et je montais les six marches du perron, où un jasmin s’enroulait autour de la rampe.

En cachette, dans la salle à manger, je m’emparais des trois rectangles de chocolat de ménage comme Alain m’avait dit de faire. Pour qu’ils me donnent la Force et la Connaissance. Le chocolat se trouvait dans l’armoire, où on sentait l’odeur des serviettes utilisées à midi, bien serrées dans leurs ronds d’argent.

Alors, seulement, je pouvais aller au jardin et être quelqu’un d’autre. Qui ? Ca dépendait des jours.

Je m’asseyais sous le gros buisson aux aiguilles plates et aux baies rouges empoisonnées. Les brindilles piquaient mes cuisses nues. Les fourmis circulaient, transportant leurs bagages. Mais il y avait surtout l’étendue de mousse verte et douce, dont je détachais des petits morceaux pour faire semblant que ça serait des coussins pour lutins. L’odeur de cette mousse, je l’adorais, elle m’aidait beaucoup. Je la humais, à grande aspirations, émerveillée que l’odeur dure toujours, ne s’use jamais.

En quittant le jardin, je redevenais celle que j’étais avant. Je disais bonsoir au vélo, aux échasses. Je montais l’escalier du perron, et je me retrouvais à l’intérieur, avec les autres.

 

 

 

 

A la rencontre de van Gogh

 

Notre petite maison se nommait, hélas, La Pipolette. Nom pimpant et regrettable, mais néanmoins charmante demeure. On s'y était installés sans l'avoir jamais vue. Le hasard d'une petite annonce avait voulu qu'elle se trouve à Auvers sur Oise. Nous étions déjà des fidèles de van Gogh et pendant ces quelques mois à Auvers, nous sentions, constamment proche, la présence du peintre. Ce qui nous entourait était comme une suite de ses toiles. Les plus connues, que nous reconnaissions au passage, et tant d'autres, inconnues, mais qu'on devinait et qui s'imposaient : "Maison à Auvers, "Rue à Auvers", "Jardin à Auvers". Nous les regardions et les imaginions, à travers le regard de van Gogh. Mais en même temps, il y avait la vision ordinaire, la même pour tous, de ce petit bourg banal, photographié bien des années auparavant. Ces photos deviendraient ces sinistres "cartes postales anciennes" que les voyageurs achètent, au passage, comme "souvenir" ou pour envoyer aux collègues du bureau. Ils les choisissent longuement au tourniquet près du zinc du bistrot : hésitent entre l'église, la mairie, le château, la gare, l'auberge Ravoux... Avec un peu de chance, ils y trouvent aussi le portrait du Dr Gachet et le jardin Daubigny, tout cela en vilaines impressions grisâtres et traîtresses.

Notre vie à la Pipolette était celle de deux jeunes enseignants en congé sabbatique qui, lorsqu'ils ne dormaient pas, sortaient dans l'hiver glacial pour avoir le plaisir de rentrer à la maison et se blottir près du poèle. Cette année-là, les rivières avaient gelé et on s'aventurait sur la surface glacée de l'Oise pour se faire peur.

Au retour à la maison, on trouvait le poèle éteint. En attendant de le rallumer, je gardais mon anorak, Robert son duffle-coat londonien. Et puis, quand les flammes jaillissaient, on piquait au bout d'une longue fourchette des morceaux de pain pour les rôtir et les recouvrir de fromage blanc et d'ail. On faisait une partie de belote tout en dévorant nos tartines et on chantait : "Il est capot, le chef de gare". (C'était toujours moi qui étais capot et chef de gare.) Ou bien c'était un match de foot qu'on écoutait avec passion à la radio. Quand Robert préparait un article, moi j'écrivais dans mon Journal où il n'y avait que du bonheur.

Dans cette vie à deux, on était bien. La Pipolette était notre terrier. On ne fréquentait presque personne, mais on n'avait pas besoin de distractions. Pourtant, des amis de Paris venaient de temps en temps nous voir. Je me souviens d'un jour où ils étaient arrivés accompagnés de Georges Bataille. Je ne savais pas qui c'était, mais je voyais que Robert avait du plaisir à discuter avec ce monsieur inconnu.

Nous quittions peu Auvers. Quand nous prenions la 2 CV, c'était surtout pour aller à Paris. Trois occasions me sont restées en mémoire. L'une, c'était notre visite chez Gaston Bachelard, le philosophe, qui avait été le professeur de Robert. Je le vois encore, encadré dans la porte qu'il venait d'ouvrir, son regard bienveillant, curieux et amusé. Et son accent provincial, les "r" roulés comme ceux de Colette. Et sa barbe, du genre bon grand-papa. Il avait une chemise dont le haut, décoré d'un liseré rouge inattendu, semblait indiquer qu'il avait fourré sa chemise de nuit dans son pantalon. Tout cela ne m'empêchait pas d'être très intimidée par cet homme que Robert admirait tant.

Je ne sais comment la conversation avait passé de l'universitaire au culinaire, mais nous avions échangé nos recettes de canard à l'orange. Et j'avais senti que, grâce à ce canard, la jeune épouse de son étudiant favori avait su lui plaire... Cela m'avait rassurée.

Une autre visite inoubliée, c'est celle que nous avions rendue à un autre philosophe, Jean Wahl, lequel avait été directeur de thèse de Robert. Nain grisonnant et malicieux, accompagné d'une jeune femme habillée tzigane, (et hippie avant l'heure) ainsi que de leurs deux ravissantes fillettes, Jean Wahl nous recevait dans un intérieur assez surprenant, qui sentait le transitoire, un négligé très estudiantin. Mais, il y régnait un bonheur tangible. Wahl nous avait écrit peu avant, pour nous inviter, un mot où il disait : "Avez-vous reçu la lettre que je vous ai écrite, du moins mentalement, le mois dernier ?" Je ne le connaissais que pour l'avoir vu et entendu à la Sorbonne le jour de la soutenance de thèse de Robert, qui, jamais très bavard, le laissait répondre à sa place et on entendait Wahl expliquer : "Ce que Champigny a voulu souligner... ou : "La raison pour laquelle Champigny pense que ..." tandis que Robert, lui, l'air absent, semblait penser à tout autre chose. Je paniquais dans l'auditoire, me disant : "Mais, c'est comme si Jean Wahl passait la thèse!" Il faut que Robert s'en rende compte et prenne la parole !"

Au début du printemps, on allait en forêt voir si on pouvait encore trouver des branches de houx bien rouge et du beau gui nacré, enlacé aux branches d'un vieux pommier, déjà repéré à Noël, puis oublié par la suite. On cueillait des primevères, des scillas et les premières anémones. Tout cela ajouterait couleur de vie à La Pipolette. La nuit, c'était les souris qui lui donnaient de la vie : elles nous passaient sur le corps en traversant la largeur du lit et elles buvaient mon huile d'amandes douces, sur la table de nuit. Finalement, un peu trop envahis, on avait acheté plusieurs pièges et on emmenait les prisonnières, le lendemain matin, pour les libérer dans les bois.

Et puis il y avait eu cette soirée dans un restaurant parisien où, conviés par Marcel Pagnol (mon parrain), nous étions assis aux côtés de Tino Rossi et d'autres invités connus mais dont je ne me souviens plus. En fait, je me rappelle surtout qu'il y avait eu du champagne et que, en reprenant la moto, pour rentrer à Auvers, le champagne aidant, nous avions passé d'un silence intimidé à une succulente rigolade à deux. De plus, rendus téméraires par ce breuvage exceptionnel, nous avions, au retour, roulé à travers les rails de chemin de fer, à un passage évidemment interdit et dangereux.

Nous habitions tout près de l'église et quand elle apparaissait, au bout de la rue, c'était comme une double vision : la vraie, la courtaude, celle du monde réel, et puis celle créée par Vincent van Gogh, celle de son regard, de son pinceau et de sa palette, celle de sa joie et de son tourment. Torturée, mais néanmoins belle et vivante, bravant le bleu du ciel, saluant le génie du peintre, nous redécouvrions chaque fois cette image surimposée, plus vraie que l'autre. Maintenant, quelque soixante ans plus tard, lorsque j'évoque notre séjour à Auvers, je me rends compte que l'Eglise de van Gogh a totalement effacé l’église d’Auvers sur Oise.

Au delà de l'église se trouvait "la plaine", c'est-à-dire ces champs de blé (et d'autres cultures) qui ondulaient, presque infinis, jusqu'à un horizon où il nous semblait qu'il devrait y avoir la mer...Où, instinctivement, on cherchait à discerner cette mer illusoire. On se sentait un peu visionnaires. On la créait, chaque fois, cette mer, et cette perception, ou plutôt son absence, nous exaltait étrangement.

Là aussi, comme pour l'église, on avait deux visions : les champs de blé bien réels, étendus à nos pieds, et, surimposées, les merveilleuses peintures, telles que, pour les plus connues : Champ sous un ciel orageux, La plaine d'Auvers, La plaine près d'Auvers, Le champ de Blé aux Corbeaux, datant toutes du début de juillet 1890. Dans une lettre datée du 23 juillet à Théo, Vincent mentionne les "immenses étendues de blé", où allait retentir, quatre jours plus tard, un coup de revolver.

Dans les cimetières, les gens se promènent, cherchant les tombes de ceux qui les y ont précédés : grand-père ou cousine ou voisin. Ils calculent le nombre d'années séparant la date de naissance et celle de la mort. On entend des "Il est mort jeune..." ou "Sa femme l'y a rejoint 10 ans après, presque jour pour jour". On remarque que l'on est bien peu de choses, et qu'on y passera tous, qu'on le veuille ou non. On constate que telle tombe est bien fleurie, mais que telle autre est plutôt négligée... On espère qu'à la Toussaint, quelqu'un de la famille viendra quand même y déposer un pot de chrysanthèmes. Ca serait la moindre des choses, ce pauvre Pierrot, il était si brave.

Nous nous rendions souvent au cimetière d’Auvers. Les tombes de Vincent et de Théo, si particulières dans leur solitude et leur sobriété, côte à côte, proches comme les deux frères l’étaient dans la vie, on n'a pas envie d'en faire descriptions et commentaires. Il y en a eu, malheureusement, beaucoup trop dans le passé. Différences d'opinion, disputes, transformations. Je suis heureuse qu'à l'époque où nous les visitions, elles aient eu cette dignité et cette émouvante nudité qui les rendaient uniques. Elles étaient pour ainsi dire un piédestal à un monument invisible, tout intérieur, célébrant ces deux êtres d'exception, Théo et Vincent.

Je termine mon évocation de cet Auvers, aimé d'artistes tels que Cézanne, Pissaro et plusieurs autres (qui y avaient précédé van Gogh) et où, soixante ans plus tard, nous avons vécu si heureux. J'ajoute que, dans le tableau intitulé L'Escalier d'Auvers, peint en juin 1890, l’on aperçoit notre maison en haut à gauche.

Mais auparavant, je veux rendre hommage à Paul Gachet (fils du célèbre Dr Gachet) pour son incomparable ouvrage intitulé Les 70 jours de van Gogh à Auvers. (Éditions du Valhermeil, 1994). Un énorme volume, avec des dizaines de documents et de nombreuses planches en couleur. Et surtout, de page en page, la correspondance quotidienne entre les deux frères. Dans une lettre à sa femme, datée du 29 juillet, Théo raconte que, Vincent, à l’aube, blessé à mort, lui avait glissé à l'oreille : "Je voudrais partir comme ça". Et Théo ajoute : "Et il en fut ainsi. Quelques instants plus tard, c'en était fait, il avait le repos qu'il ne pouvait trouver sur terre."

Vincent avait trente-sept ans. Aucune de ses toiles, si célèbres et si recherchées de nos jours, n'avait trouvé preneur de son vivant.

 

 

 

 

Le chalet d'Angeline

 

Je pense à deux lieux, privilégiés entre tous : le Domaine dans Le Grand Meaulnes et le cottage de Mrs Tiggy Winkle, imaginé par l’adorable Beatrix Potter. Je ne les ai connus que par la littérature. Mais, dans la vraie vie (est-elle vraiment plus vraie ?), j’ai eu le bonheur d’être apprivoisée par quelques-uns de ces lieux qui correspondent, en quelque sorte, à ce que l’on appelle « jardins secrets » : rêveries, fantasmes, émotions ou pensées que l’on garde pour soi. Ils sont ce que l’on possède de plus personnel, de plus caché et que l’on hésite à partager, même avec les plus proches. Il en va de même pour ces lieux qui, généralement, restent secrets, et, bien que réels sont presque imaginaires.

C’est le chalet d’Angeline qui me vient, instinctivement, à l’esprit et au cœur.

Grande, sèche, en larges pantalons plus gris que noirs, et, autour des yeux, des rides en étoiles qui éclataient lorsqu'elle riait, une bouche édentée et des mains toujours en mouvement, Angeline la bergère passait des étés bénis dans son chalet d'alpage. Pendant mes vacances de petite Parisienne, cet endroit a été mon préféré entre tous, un lieu unique, presque sacré. Je m'y rendais chaque soir pour aller « au lait ». La porte de sa cuisine restait toujours grande ouverte. Poules, chats et chien y circulaient. Ils vivaient là avec elle dans la seule pièce du chalet. (Angeline couchait dans le grenier à foin et avait toujours des brins de paille sur ses habits). La conversation consistait surtout en exclamations de sa part. « Charognes de bêtes!» était sa phrase favorite. Elle les adorait ses bêtes. Même les poules, mais surtout ses chèvres et ses chats. (Lorsque nous avons adopté Chafou, son ex-Peluche, elle avait dit : « Il sera content, il va toujours avec les mieux habillés que moi »).

Angeline me parlait souvent en patois et me taquinait beaucoup, surtout quand je restais muette, paralysée par un bonheur inexplicable. Une fois la traite finie, elle allait vite à la fontaine pour rincer mon bol – dont je connaissais chaque ébréchure – avant d'y verser un lait tiède qui sentait fort la chèvre. Il me donnait la nausée, mais je l'ai toujours bu sans rien dire à Angeline. Ce lait, son goût, sa tiédeur et son odeur faisaient, malgré tout, partie de mon bonheur.

Les tabourets boiteux, la table de bois brut, creusée par l'usure, fendue, tout cela était rarement nettoyé. Un coup de torchon et allez ouste, on a pas que ça à faire, disait-elle. Ses yeux étaient rieurs et elle me regardait de côté. Les chats et les poules se disputaient les miettes de pain et autres débris qui jonchaient le sol. Angeline s’en amusait.

La nuit tombée, elle allumait la lampe à pétrole, remettait du bois dans le poêle à demi-éteint et je disais « Faut que je rentre ». Alors elle me demandait, en me donnant des coups de coude, si je m'ennuyais avec elle. Elle savait bien que non. Je faisais durer la deuxième tasse de lait pour qu'elle ne m'en verse pas une troisième. J'aurais voulu rester là toute ma vie. Je faisais des projets d'avenir : quand je serais grande, j'achèterais le chalet d'à côté et j'y vivrais.

Angeline avait rempli mon bidon et me faisait fièrement remarquer la crème qui s'y formait déjà. C'était le moment que je parte. On m'attendait sans doute à la maison. Elle avait préparé, pour que je l'emporte, un fromage de sa fabrication. Elle disait : « C'est pour ton papa. Tu y diras, hein ? Ah ! C'est qu'il y aime ! C'est qu'il aime mon chevrotin, ton papa ! ». Je ne sais pas si c'était le cas et comment elle pouvait le savoir. Je crois qu'elle inventait et ça me plaisait. J'allumais alors la bougie, à l'intérieur de mon falot, et je reprenais le sentier devenu sombre, en faisant bien attention de ne pas tomber, à cause du bidon plein de lait et pour ne pas perdre, en chemin, le chevrotin destiné à mon père.