Quelques portraits

 

Le monsieur fatigué

 

 

 

 

 

Le défilé

 

 

 

 

 

Fred et les mots

 

Arnaud et James, malgré leurs noms humains, sont des chats. L’un a été appelé James à cause de James Dean. C’était un chaton rebelle, exigeant qu’on le sorte de sa cage, chez les vétérinaires. Quant à l’autre, Arnaud, il devait s’appeler Arnold à cause de M. Schwartzenegger mais j’avais mal saisi le nom. Mon ami Jackson voyait un certain rapport entre cet homme et ce chat, mais je n’ai jamais su lequel.

En revanche, Frédéric est un humain. Il m’avait charmée et séduite quand, à l’âge de onze ans environ, il m’avait parlé d’un ami bricoleur en disant : « Il n’est pas électricien, que je sache. » J’avais adoré son « que je sache. »

Depuis, il a grandi. Il n’emploie pas un langage particulièrement châtié, mais il ne parle pas, non plus, en jeunois (ou jeunais ou jeunien). Il aime les mots, il aime s’en servir, il aime jouer avec eux. Tous les deux, lorsque nous nous rencontrons, nous aimons à nous embrouiller dans des discussions qui ne mènent à rien ou à peu de choses. Mais ça nous amuse.

L’autre soir, ce qui préoccupait Fred, c’était le fameux questionnement sur «  Le sens de la vie.. » « Ca, me dit-il, c’est une question qui, précisément, n’a pas de sens ! »

« En effet », m’explique-t-il, assez satisfait, « rechercher un sens, autrement dit une direction, à notre vie, nécessiterait une vie linéaire, ce qu’elle n’est pas. Mais si, par « sens » on entend « raison d’être » ou « valeur », alors oui, notre vie a bien une valeur, mais qui n’est autre que celle qu’on a choisi de lui donner ! »

« Donc », continue Fred, toujours assez content de lui, (mais il est jeune, faut pas lui en vouloir) «  se demander si notre vie a une signification est absurde, puisque que cela dépend entièrement de nous, de nous seuls ! »

Bien sûr, je suis d’accord avec lui. Mais, pour dire quelque chose, puisque, aujourd’hui, on se la joue intello (ou qu’on essaye) je suggère que, plutôt que chercher une raison à notre vie, on ferait mieux de se demander pour quelle raison on veut la continuer ! Mais n’étant guère douée pour les jeux et les ris de la pensée, je me tais après cette remarque. Mon esprit vaque vaguement. J’évoque mon père, comme je le fais souvent, à propos de tout et de rien.

S’il y a une chose, parmi tant d’autres, qui me rapproche de lui, c’est qu’il disait être « un handicapé dans le domaine de l’abstrait. » Je me souviens particulièrement d’un jour où les paroles d’un jeune philosophe nous échappaient totalement, dans leur insaisissable envol. Albert Cohen, à plusieurs reprises, l’avait interrompu en lui disant avec autorité : «  Pour que je comprenne mieux, donnez-moi un exemple, un exemple concret ! »

Le jeune homme, chaque fois, avait répondu que, en l’occurrence, c’était impossible.

Mon père alors avait pris l’air sagace, du genre on ne me la fait pas. Et avec un sourire ironique il avait dit : «  Ah, tiens ? C’est impossible ? »  Il faisait un sort au mot « impossible » Il était content. Il avait l’impression d’avoir gagné la partie.

Et le jeune philosophe aussi.

 

 

 

 

Vanessa
ou
Decrescendo

 

Il y a des années qu’elle vit seule. Mais elle est, comme on dit, très entourée. Elle reçoit beaucoup de visites et certains amis font même des petits séjours chez elle. Les coups de fil sont nombreux. Elle trouve souvent des messages laissés sur son répondeur.
En voici quelques uns :
 
«  Ma Jeanne, c’est moi. Ecoute, j’ai une envie folle de te voir. T’es là cet après-midi ? Je peux venir ? J’ai vraiment besoin d’être un peu avec toi…. Tu sais bien ce que tu représentes pour moi. » Ta petite Vanessa t’embrasse.

«  Salut Jeanne c’est Vanessa, on a envie de venir te voir demain. D’accord ? On arriverait vers les 3h. Ca ne te dérangera pas ? Pas besoin de me rappeler si ça te va. On se réjouit. Bisous, tu nous manques. « 

« Bonsoir Jeanne c’est moi, comment vas-tu ? Y a un bon bout de temps qu’on ne s’est pas vues, mais on ne t’oublie pas, tu sais bien. On va sûrement passer un des ces jours, mais on te téléphonera avant,pour t’avertir. Donc à bientôt.

« Allo Jeanne, c’est moi Vanessa, comment vas-tu ? Je voudrais avoir de tes nouvelles. Moi je suis très fatiguée je ne me remets pas de ma grippe du mois dernier ! Et toi ? Bon pied bon œil ? Toujours pleine forme, comme d’hab ? Sûrement. Tu as de la chance d’être si bien, à ton âge ! Si je peux, je ferai un petit saut bientôt. Grosses bises. »

«  Bonjour ma Jeanne, c’est Vanessa. Je te téléphone avec bien du retard pour m’excuser de mon silence de ces dernières semaines. Mais je n’ai pas eu une minute à moi. Bureau la semaine, week-end au chalet avec la smala, c’est la course, je suis épuisée. J’espère que tu vas bien et je te rappellerai dès que j’aurai un moment. Les enfants t’embrassent. A bientôt.

«  Jeanne c’est Vanessa, puisque tu es encore en vadrouille je te laisse ce petit message pour te dire que nous allons bien et qu’on pense à toi. Le temps passe si vite que je ne sais même plus quand on s’est parlé la dernière fois ! Je t’espère en bonne santé et t’envoie les bisous de tout le monde.

« Salut Jeanne ! C’est moi Vanessa, comment va ? Est-ce qu’ une petite visite te ferait plaisir, dimanche, en fin de journée ? On essayera de passer en redescendant du chalet. Les enfants seront fatigués, on ne s’arrêtera qu’un moment. Dis-nous si ça te ferait plaisir que nous passions et on fera notre possible pour arranger ça. A bientôt sans doute. J’allais dire que je t’apporterais un petit quelque chose mais dimanche tout est fermé. D’ailleurs je te connais, tu dis toujours que tu n’as besoin de rien ! Bisous de Vanessa et Cie.

«  Jeanne, oui c’est moi, Vanessa. Nous sommes lundi 7h. Je t’avais dit, l’autre jour au téléphone, qu’on te ferait un petit coucou hier dimanche en redescendant du ski. Malheureusement ça n’a pas été possible. Des amis sont arrivés au moment où nous quittions le chalet, bref, on n’a pas pu s’arrêter chez toi. Ce sera donc pour une autre fois. Mais quand ? Je ne peux rien promettre. Je ne voudrais pas te donner un faux espoir car ma vie, si pleine, ne me permet pas de faire le moindre projet ! De plus, nous allons être absents à la fin du mois et l’emploi du temps pour les semaines à venir est à la fois très flou et très chargé. Allez, je te laisse, chère Jeanne et t’envoie mes fidèles pensées. Porte-toi bien. Ta toujours Vanessa »

 

 

 

 

Sandra
ou
Question de vocabulaire

 

Sandra, quatorze ans trois quarts, vient d’entrer en troisième et je l’aide parfois pour son anglais. Elle dit qu’elle aime bien DISCUTER avec moi. En fait, nos DISCUSSIONS sont simplement des conversations à bâtons rompus, des bavardages. En effet, de nos jours, on ne cause plus avec ses amis, on DISCUTE. C’est ainsi qu’elle a des DISCUSSIONS chaque weekend avec son petit copain Kéqué.

Elle m’en fait part :

« Quand on se voit, oui, on est tout contents, on se raconte ce qu’on a fait dans la semaine, on se fait des bisous, on DISCUTE… Ca va bien un moment, mais après, souvent, on sait plus quoi dire, parce qu’on a déjà tout dit. On trouve plus de trucs à DISCUTER….

Moi : « Mais pourtant, c’est facile ! Vous êtes très proches, non ? »
Elle : « Mais oui, bien sûr, puisqu’on est ENSEMBLE ! Tu sais bien qu’avec Kévin, on est ENSEMBLE depuis Noël ! »
Moi : « Mais vous n’êtes peut-être pas obligés de vous voir si régulièrement ? »
Elle : « Ben si…quand même… puisqu’on est ENSEMBLE ! »

Etre ensemble ! Je suis larguée. Ce fameux être ensemble me fascine par ses codes, ses droits et ses devoirs. A part le danger de s’ennuyer ensemble, il semblerait qu’on peut au moins flirter avec un autre à condition qu’il y ait du monde autour. Il ne faut en tout cas pas être seul avec cet autre. Un bisou, oui, on peut, à condition qu’on soit à une fête, ou dans un lieu public, ou dans un groupe de jeunes. Mais on ne doit embrasser « vraiment » que son copain officiel. Pour les câlins, ça dépend. Y en a c’est okay et d’autres pas, mais je peux pas bien expliquer, me dit Sandra.

Alors nous parlons d’autre chose. Il parait qu’il y a dans sa classe un garçon TROP beau qui lui plait beaucoup. Je constate, une fois de plus, que « très » n’existe plus. Rien n’est très. Tout est TROP.

Mais ce qu’il y a, avec ce garçon qui est trop chou et trop beau, (ça c’est sûr), il n’est vraiment pas MATURE, me confie Sandra. Je découvre l’importance d’être mature chez les ados. C’est une valeur très sûre, très recherchée. Ce qu’il faut éviter à tout prix c’est d’être considéré par les copains comme un GAMIN ou une gamine. MATURE, sinon rien !

Je remarque que les adjectifs sont nombreux, bien que peu variés. Le qualificatif « intelligent », je ne l’ai jamais entendu de la bouche de Sandra.

Quant aux verbes, dans cette jolie petite bouche, il y en a un dont elle ne peut se passer. C’est le verbe-à-tout faire, celui qui sert à tout exprimer ou presque. Il remplace avantageusement des verbes, pourtant courants, mais qui restent inutilisés, tels que : déplaire, désapprouver, contrarier, désoler, ennuyer, peiner, fâcher, décevoir ou attrister.

Cet indispensable fourre-tout, c’est le verbe ENERVER ! Enerver est d’une richesse insoupçonnée. Quand Sandra me dit : «  Ce qui m’énerve, c’est… », on peut s’attendre à tout.

Tout cela m’amuse, et ne me dérange pas, comme elle dirait.

En revanche, ce qui me chagrine, c’est le genre d’expressions qu’elle emprunte parfois aux adultes. Je pense particulièrement à la remarque qu’elle m’a faite hier à propos de ses voisins : « Il paraît qu’ils font chambre à part ». Observation généralement lourde de malveillance, conclusion lourde d’ignorance, interprétation vulgarisante et réductrice !

Ce genre de déclaration, prête-à-répéter, risque de devenir du prêt-à-adopter, et de souiller les jeunes oreilles, les jeunes cerveaux et les jeunes bouches qui ont mieux à faire. Comme, par exemple, et entre autres, se livrer à des joyeux échanges de bisous, nombreux et papillonnants. Et même des vrais de vrais, pour peu que les conditions indispensables soient réunies, c'est-à-dire que les deux participants soient MATURES et qu’ils soient officiellement ENSEMBLE.

Heureusement, me dis-je soudain, que cette enfant n’a pas encore rencontré l’immonde  « ALLER-VOIR-AILLEURS », surtout quand il est flanqué du non moins immonde « QUAND-ON-A-C’-QU’-IL-FAUT-A-LA-MAISON ». On voit jusqu’où la société de consommation fourre son vilain nez. L’amour épicerie, quoi. Sandra sera-t-elle un jour contaminée ? Je crains le pire. Dans ce cas, j’aviserai, j’expliquerai, je me battrai. Enfin j’essayerai.

 

 

 

 

Lise et Le Temps Retrouvé

 

 

 

 

 

Angèle et la musique classique

 

 

 

 

 

Laurence
ou
Le moi n'est plus ce qu'il était(1)

 

 

 

 

 

Judith
ou
« J'en ai marre de m'excuser »

 

 

 

 

 

Blaise ou le mécontentement

 

 

 

 

 

La dame qui dit tout

 

Tout, Emma raconte tout. Ses secrets et ceux des autres. Mais des secrets, on n'en a pas tous les jours à se mettre sous la dent et sur la langue. Par conséquent, le reste du temps, elle raconte simplement tout ce qui lui vient à l'esprit: les limaces dans son jardin, le nouveau fourneau qu'elle a pu avoir par le cousin de sa voisine, le chien qui n'a pas aboyé le facteur, le réveil qui s'est arrêté, la facture du gaz moins élevée que d'habitude. Elle raconte le train qu'elle n'a pas manqué mais c'était tout juste. Elle raconte l'évier bouché, la visite de son neveu qui a dû être reportée à plus tard parce que sa femme a eu un petit malaise avant de partir, le rêve qu'elle a fait deux fois de suite la semaine passée, l'escalope qui avait un drôle de goût et pourtant le boucher on peut d'habi­tude compter sur lui, surtout pour le veau. Elle raconte ce que son mari a dit sur l'escalope et ce qu'elle lui a répon­du. Elle raconte l'explication du voisin au sujet de la diminution de la facture du gaz et les réflexions du facteur sur le comportement inhabituel du chien.

Elle décrit la façon dont elle a finale­ment réussi à déboucher l'évier: elle avait justement vu sur le journal du dimanche un nouveau truc pour déboucher les éviers. Son mari ne voulait pas y croire, il a bien été obligé.

Elle se dem ande et vous demande votre avis si on peut vraiment croire aux rêves. Enfin celui-là en tout cas, espérons qu'il ne se réalisera pas. Elle était tout en sueur quand elle s'est réveillée. Elle cite les paroles de l'hor­loger lorsqu'elle lui a rapporté le réveil et elle raconte ce qu'elle lui a répondu. Un réveil tout neuf et au prix qu'elle l'avait payé, vous n'allez pas me dire que c'est normal qu'il ne marche déjà plus.

A l'école, on ne lui a certainement jamais appris à faire de résumés: lors­qu'on la rencontre, il ne faut pas être pressé. I l n'est pas question de l'inter rompre. Elle a réponse à tout, même aux interruptions. Vous allez prendre l'autobus? Qu'à cela ne tienne! Elle vous accompagnera jusqu'à l'arrêt.

Si son mari s'est foulé le poignet, elle ne se contentera pas de vous raconter en détails l'accident lui-même. Elle s'étendra sur les quelques heures, voire les quelques jours qui ont précédé l'événement. Elle fera même un retour en arrière indispensable pour la bonne compréhension de l'accident d'une ou deux décennies: car, en effet, il semblerait que Louis a les poignets fragiles puisque, lors d'une de ses périodes de service militaire, il s'était déjà luxé l'autre poignet. Comme tous les chroniqueurs, elle est très portée sur l'exactit ude des faits et sa mémoire est malheureusement pour vous excellente. Elle est friande de détails et ne vous en épargne aucun. Ainsi, avant d'en arriver au fait, il y aura toute une guirlande de parenthèses qui s'accrocheront les unes aux autres, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Entre autres, la question se posera de savoir si c'était déjà le mardi, ou bien si ce n'était que le mercredi, qu'ils avaient décidé de partir en week­end. (En effet, c'est au week-end que la foulure a eu lieu). En faveur du mardi, il y a le fait que son beau-frère avait téléphoné ce jour-là. Et c'est en géné­ral le mardi que le beau-frère télépho­ne, parce que le mardi il a congé. En revanche, c'était peut-être le mercredi, parce qu'elle rentrait des commissions quand le beau-frère a téléphoné. (Louis était à la cave, il n'avait pas entendu le téléphone, heureusement que le beau-frère laisse toujours sonner longtemps, elle a tout juste eu le temps de poser ses commissions sur la table avant de répondre.) Or, le mardi l'épicerie est fermée. Ce devait donc être mercredi. L'affaire du choix entre le mardi et le mercredi étant réglée, elle se lance dans une paren­thèse relative à sa fille. Quand elle commence une phrase par un «Parce que j'ai oublié de vous dire que ... » on sait qu'Emma va vous emmener sur un chemin vicinal qui tôt ou tard vous ramènera à la route principale. Avec Emma on ne s'égare jamais vraiment. On arrive toujours au but. Mais c'est long, très long.

Amie lectrice, qui avez une Emma dans votre vie, permettez que je vous donne un conseil. Ne laissez pas Emma en plan, ce serait cruel. Mais ne la laissez pas non plus continuer son histoire en pleine rue: l'hiver vous attraperiez froid, l'été vous auriez une insolation. Ne cédez pas à son désir de vous emmener chez elle: vous n'en ressortiriez jamais. La seule solution est de lui demander de vous raccom­pagner chez vous. Si elle refuse, vous êtes sauvée. Si elle accepte, voici quel­ques suggestions qui pourront vous être utiles: pendant qu'elle raconte, sortez de leur armoire, ces raccommo­dages qui vous ennuient tant. Dépliez votre planche à repasser: il y a sûre­ment du linge qui attend. Est-ce l'épo­que des confitures? Vous éplucherez quelques kilos de coings. Rien de tout cela? Vous avez bien un tricot en train? Ou quelques cuivres à fourbir... Et croyez-moi vous bénirez Emma dont les histoires à rallonge vous auront permis de vous montrer bonne ménagère.

M. C.

 

 

 

 

Charles et Charlotte

 

"Ne remets jamais au lendemain ce que tu peux faire le jour même." L'a-t-il assez entendu, Charles, ce dicton ! En effet, depuis sa tendre enfance, il a pris l'habitude de toujours remettre au lendemain (et même, de préférence, au mois prochain) ce qui pouvait être remis. Il s'est aperçu qu'ainsi ses journées étaient beaucoup moins chargées que celles des autres. Lorsque le voisin cultive son jardin, Charles, lui, est bien installé en face de son poste de télévision : il s'en occupera au week-end. En attendant, il cultive l'art du repos et de la distraction.

Le matin, en chemin pour le bureau, il entre à la poste pour acheter un timbre. Au guichet "Versements", il avise une queue d'une dizaine de personnes. Ah oui, nous sommes le 31 du mois. Lui, pas si bête, ne fera pas la queue. Il attendra la semaine prochaine pour faire ses payements. Ou même davantage. Car Charles ne paye jamais ses factures lorsqu'elles viennent d'arriver. Il attend le premier ou le second rappel.

Au bureau, il expédie le plus urgent et renvoie tout le reste à une date ultérieure. Pendant que ses collègues travaillent d'arrache-pied, Charles, lui, fonctionne au ralenti. Il rêvasse, apprécie le paysage, fait la sieste dans un coin caché de la bibliothèque.

A la maison, il est devenu un véritable spécialiste de l'ajournement, un champion de la temporisation. Ayant remis à plus tard le coup de fil qu'il devait passer à sa sœur, c'est sa sœur qui finit par l'appeler. Quant à la porte qui grinçait, elle ne grince plus. Quelqu'un d'autre s'est décidé à huiler les gonds. Pendant que famille et amis s'activent, Charles remet, surseoit, lanterne, atermoie, retarde, temporise, renvoie. (Et vous savez, ces chaussures qu'il devait donner à ressemeler ? Elles ont attendu si longtemps que maintenant elles ne sont bonnes qu'à jeter. Charles a ainsi évité un déplacement et une dépense inutile. Pour lui, l'art d'ajourner est un art de vivre).

 

Charlotte, en revanche, vit dans une angoisse perpétuelle. La nuit, pendant ses insomnies, elle voit défiler tout ce qu'elle aurait dû faire et n'a pas fait : repassage laissé dans un coin, lettres restées sans réponse, rendez-vous chez le dentiste pas encore pris. Pendant la journée, les témoins de sa négligence se rappellent à elle comme autant de reproches constants : elle enfouit sous une pile de magazines la note d'honoraires du médecin. Elle fourre dans un tiroir les trois dernières lettres de sa grand-mère. Elle suspend tout au fond de son armoire les divers vêtements auxquels il manque un bouton ou dont l'ourlet est décousu. Elle se ronge en évoquant – bien malgré elle – tout ce qu'elle doit, devrait ou aurait dû faire. Le remords la mine. Ce matin, elle a pris un tranquillisant. Ce soir, elle prendra un somnifère…

 

 

 

 

La dame qui donne des conseils

 

Depuis que quelqu'un lui a dit, un jour, qu'elle avait un jugement très sûr, Sophie s'est fait une spécialité de distribuer ses conseils et d'organiser la vie de ceux qui l'entourent.

Son mari devrait manger plus de légumes. Il devrait s'habiller plus sport, aucun de ses collègues ne porte plus de cravate. Il a eu tort de donner sa démission à la chorale. Ça lui faisait beaucoup de bien, ça le défoulait. Sophie a remarqué qu'il était beaucoup plus nerveux depuis qu'il n'y allait plus.

Sa fille était bien plus mignonne lorsqu'elle avait les cheveux courts. A sa place, elle les ferait recouper et se coifferait comme l'été dernier, c'était si joli. C'est dommage aussi, qu'elle ne continue pas son piano. En réorganisant un peu ses journées, elle arriverait très bien à le travailler une heure ou deux par jour. Et puis, est-ce que ce ne serait pas une bonne idée de reprendre contact avec ces gentils amis avec qui elle faisait du tennis? Elle devrait leur téléphoner, les inviter un soir.

Le fils de Sophie, lui, ferait bien mieux d'aller en Autriche plutôt qu'en Turquie, pour ses vacances. Et puis, il se couche beaucoup trop tard. Il s'abîme les yeux à étudier, surtout avec cette lampe dont l'ampoule est beaucoup trop faible. Il faudrait la changer. De toutes façons, s'il se levait plus tôt, il pourrait travailler le matin. On fait du bien meilleur travail, le matin. (Et s'il prenait sa douche le matin au lieu de la prendre le soir, ça l'aiderait à se réveiller).

Son amie Marie-France a des ennuis conjugaux ? Pas étonnant, elle lui avait dit de ne pas épouser ce type. Et ce n'est pas en consultant un psychothérapeute que ça changera quelque chose. En tout cas, à sa place, elle ne songerait pas à quitter son mari. Ce qui est fait est fait. Elle va lui donner quelques trucs infaillibles pour ramener l'infidèle au bercail. Surtout, ce qu'il y a, Marie-France devrait être plus coquette. Sophie l'emmènera demain dans une adorable petite boutique où l'on trouve de très jolies choses qui lui iront très bien.

Quant à son vieil oncle infirme, Sophie s'en occupe beaucoup. Elle a changé tous les meubles de place. Elle a vidé des armoires entières, liquidé des liasses de vieux papiers. Elle lui a posé de nouveaux rideaux et une nouvelle moquette. Elle a renvoyé la vieille femme de ménage et lui en a trouvé une autre. Mais surtout, elle a emmené son gros matou chez le vétérinaire pour le faire piquer. On voyait bien qu'il était en train de mourir de vieillesse, ce chat. Et puis, il devenait impossible, il salissait, il y avait des poils partout. Ça ne valait pas la peine d'avoir une moquette neuve si elle devait être couverte de poils de chat.

L'oncle de Sophie est mort très peu de temps après.

 

 

 

 

La fille qu'on regarde

 

Elle est très ennuyée, la pauvre. Elle ne peut jamais faire tranquillement son travail tant les messieurs lui témoignent de l'intérêt. Quels que soient les vêtements qu'elle porte, ce ne sont que des compliments. Elle n'y comprend rien, elle ne met pourtant rien de bien spécial. Elle soigne bien ses affaires, c'est tout. Le pantalon beige qui a tellement fait sensation hier, eh bien, elle l'a au moins depuis trois ans. Evidemment, il lui va bien. Il lui va même très bien, mais de là à en faire tout un plat… N'est ce pas agréable d'être admirée, lui demandez-vous? "Oh, ça dépend, répond-elle avec l'air las d'une star interviewée. Oui, bien sûr, parfois… Mais c'est plutôt énervant." Il y a un client, par exemple, quand il vient au restaurant où elle est sommelière, qui la fixe du regard, sans un mot, il ne la quitte pas des yeux. Le cuisinier la taquine, lui dit que ce client est amoureux d'elle, qu'il ne vient jamais les jours où elle a congé. Elle, ce client, elle ne l'avait même pas vu, c'est les autres qui le lui ont fait remarquer. "Moi, je fais mon travail, je m'occupe pas, rien, je m'en fiche complètement." Puis elle vous raconte que dans le train c'est pareil, parfois elle se demande même si elle va continuer à prendre le train. Il y a toujours un admirateur pour venir s'asseoir en face d'elle, la regarder (elle, elle est en train de lire, elle fait pas attention, rien), et souvent, bien sûr, il finit par lui parler… Même le contrôleur lui fait signe de la main lorsqu'elle descend du wagon et que le train repart. Non, on ne peut pas dire que ces hommes lui manquent de respect, ça, elle ne le permettrait pas. Mais, quand même, ils sont fous, je vous jure, qu'est-ce qu'ils ont dans la tête?… Quelque fois, elle en a tellement marre, c'est vrai, c'est énervant à la fin, vous vous êtes là, tranquille, à faire votre travail ou bien à penser à quelque chose sans faire attention, ni rien, et tout, puis ça y est, un homme commence à vous regarder, à vous faire des compliments… Souvent elle se dit qu'elle serait bien plus tranquille si elle était comme la sommelière du café. Elle, alors, on la regarde pas! Si vous saviez comme elle est moche, mais moche…

"La fille qu'on regarde" rit à gorge déployée, elle rit avec l'égoïsme cruel de la beauté et de la jeunesse. Car, de fait, elle est bien jolie : souriante, sémillante, pimpante, coiffée à la perfection, maquillée de même, moulée à ravir dans son jean supercollant et dans son débardeur hyperdécolleté, elle va, vient, virevolte, stupéfaite, ne comprenant rien à cet inexplicable succès.

 

 

 

 

Le Monsieur interviewé

 

 

 

 

 

Le Monsieur qui sait tout

 

Ce Monsieur est au courant de tout, avant tout le monde; il sait qui n'aura pas le Nobel. Il sait ce que Bush a dit à Chirac lors de leur dernière rencontre, même quand la presse n'en a pas encore parlé. Si on lui demande ses sources, il prend des airs mystérieux d'agent double. Il sait le temps qu'il fera : "Non, non, il va pas pleuvoir, vous pouvez y aller, la pluie n'est pas pour aujourd'hui." Il est très au courant de la vie des grands hommes de notre temps. Il vous fera toutes les révélations que vous voudrez sur tel ministre ou tel comédien. Le premier, que l'on prend pour un homme à femmes est en réalité un homosexuel. Quant au second, sa carrière a été faite de toutes pièces par un personnage qui a le bras long et dont il se voit obligé de taire le nom.

Lorsque le Monsieur n'est pas au courant de quelque chose, vous ne l'entendrez jamais s'exclamer : "Ah, tiens ? Je ne savais pas…". Oh que non. Imaginons par exemple qu'il ne savait pas que la Belgique avait rappelé son ambassadeur en Tanzanie. Il y a trois solutions : ou bien, s'il est encore temps, faire semblant qu'il savait : "Mais oui, bien sûr, où avais-je la tête". Ou bien il prendra des grands airs sceptiques, légèrement ironiques sur les bords : "Oui, oui, peut-être bien, peut-être bien, mais voyez-vous, ce n'est pas ça qui compte, c'est un détail ça… Demandez-vous plutôt où se trouve un certain P.D.G. en ce moment… Ce sera bien plus intéressant, du point de vue politique internationale, que de savoir où se trouve Môssieu l'Ambassadeur, croyez-moi" Bref, il démolit votre information, la réduisant à zéro. Troisième attitude possible : il dément tout bonnement cette information. Car lui, il se trouve qu'il sait, de source sûre, que ce brave ambassadeur n'a pas quitté son poste de Dar Es-Salam. Il ajoute qu'il espère bien – chère petite Madame et vous mon bon ami – que vous n'êtes pas assez naïfs pour croire tout ce que vous disent les débiles de la radio et de la télévision.

Il n'y a pas que la politique. Il y a le sport, la littérature, l'agriculture ("Tant qu'ils s'obstineront à faire du maïs, qu'ils ne s'étonnent pas si…"). Il y a la psychologie. En particulier la psychologie féminine et la pédagogie. Il est grand spécialiste dans ces deux disciplines : "Mais mon pauvre ami, mettez-vous bien dans la tête que madame votre mère est avant tout une femme et que, par conséquent, elle ne peut pas concevoir…"
Ou : "Voyez-vous, Madame, ce dont votre fils manque, en l'occurrence…" Bref, il sait et vous, vous ne savez pas. Qu'il sache et que vous vous ne sachiez pas, ce ne serait pas encore trop grave. Mais il feint d'être désolé par votre ignorance : "Comment, vous ne connaissez pas Léonov le physicien ? Comparé à Léonov, Einstein n'a plus qu'à aller se rhabiller…" Ne tentez pas de lui rendre la pareille en lui citant tel grand poète chilien qu'il ne connaît pas. Il vous convaincra bien vite que s'il ne le connaît pas c'est précisément parce que ce n'est pas un grand poète.

 

 

 

 

Les faux défauts

 

 

 

 

 

Lucette, Renée et Pauline