Quelques portraits

 

Le monsieur fatigué

 

Le matin, quand il se lève, il n’ouvre qu’un battant du volet de sa chambre. Il ne se rase qu’un jour sur trois et ne se douche qu’un jour sur deux. Son lit n’est fait que tous les quinze jours, lorsqu’on lui change ses draps. Si, en s’habillant, il boutonne mal sa chemise, il n’en rectifiera pas le boutonnage. Souvent, pour éviter ce contretemps, il enfile sa chemise comme un pull-over, ce qui a pour effet de faire sauter un ou deux boutons sur lesquels il marchera et écrasera par la suite. Pour sa tasse de Nescafé, le monsieur fatigué emploie l’eau chaude du robinet. Il arrache des morceaux à la miche de pain, trop las pour en couper des tranches. Il plonge sa cuillère dans le pot de confiture et en tartine directement son bout de pain informe. De la confiture tombe toujours sur la table mais il l’essuie avec un autre morceau de pain. Après avoir léché la cuillère confiturée, il la trempe dans le sucre en poudre, avant de l’employer pour remuer son café. Il retrempera la cuillère mouillée dans le sucrier pour sa deuxième tasse de café tiède. S’il a envie de beurre ou de fromage et qu’il n’ait pas de couteau sous la main, il se sert de beurre avec sa cuillère ; le beurrier sera ainsi panaché de rouge-confiture et de brun-café. Il se promène dans la maison, tartine à la main, et des miettes permettent de le suivre à la trace. Dans le frigo, on trouve des traces d’incisives sur le gruyère.

 

Après s’être brossé les dents, il laisse sa brosse pleine de dentifrice sur le rebord du lavabo. Il est trop exténué pour la rincer. Son cendrier est toujours plein. Il ne le vide que quand les mégots débordent sur la table. Il jette le contenu par la fenêtre pour éviter de soulever le couvercle de la boîte à ordures : l’effort serait trop grand et mettrait sa santé en danger. Il lit de préférence la première et la dernière page du journal : ainsi il n’a pas à le déplier. Il laisse son transistor ouvert en permanence. Le magnétophone bourdonne à vide tout le jour.

 

Le monsieur fatigué doit souvent s’étendre pour se reposer. Il n’enlève pas ses chaussures. Le soir, pour se coucher, il les enlève, mais n’a pas toujours la force de les délacer. Le matin, il enfile ses pantoufles comme si c’était des mules : le train arrière en est tout écrasé. A la tête de son lit, livres et cassettes s’accumulent par terre. Une grande lassitude l’empêche de les ramasser et de les ranger sur les rayons de sa bibliothèque qui, de ce fait, sont à moitié vides. S’il fait trop chaud dans sa chambre, il ouvre la fenêtre parce que la fenêtre est plus près de sa main que le robinet du radiateur. Même s’il pleut, il sort sans son imperméable, parce qu’il faut monter trois marches pour atteindre la penderie où il est suspendu. Tous ses autres vêtements sont empilés sur les sièges de sa chambre. Les cintres de son armoire restent inutilisés et se balancent dans le vide. Pendant les repas, ses coudes restent collés à sa table. Il se penche pour que sa bouche rencontre sa fourchette.

 

Sur sa table de nuit, deux oranges moisies donnent à la pièce une odeur de décharge publique. Dans un vase, des fleurs fanées se fossilisent lentement. De nombreux verres ont laissé des ronds décolorés et collants sur le bois verni. Sous son lit, on trouve une faune et une flore variées : trognons de pomme momifiés ou noyaux de pêche – suivant la saison. Stylos sans capuchons, mégots, boutons cassés, araignées, menue monnaie, chaussette orpheline, mouchoir raide et pelotonné, capsules de bouteilles, cassettes encoconnées de minons de poussière, épluchures en volutes de mandarine, peaux tannées de bananes, emballages poisseux de caramels….

 

Quand on lui parle, il répond par grognements pour ne pas soumettre ses lèvres à une articulation qui leur serait pénible. Lorsque le téléphone sonne, il commence par s’allonger sur le canapé avant d’y répondre. Mais certaines voix ont le don de ranimer temporairement le monsieur fatigué. Il bondit. Il vole vers la salle de bains. Cascade de la douche, ronron du rasoir électrique. Il en ressort auréolé d’after-shave. Vif, musclé, élastique, il descend quatre à quatre l’escalier, il s’élance vers la porte d’entrée, l’ouvre tout grand, la claque derrière lui. C’est ainsi qu’en certaines occasions, le monsieur fatigué, qui va sur ses dix-neuf ans, recouvre sa vitalité.

 

 

 

 

Le défilé

 

Elle descend le long de la petite rue déserte. Elle est seule. Elle défile. Improbable statue de stature sublime, elle transfigure, de sa magie noire, la morne chaussée d’occident.

Sa tête est haut placée, ses jambes de longueur impériale. Son visage doux- obscur est clos. Ses mouvements ont une ampleur qui les rend invisibles.

Seule, elle défile, Elle est hors lieu. Elle marche sans rupture de cadence, sans oscillation. Elle est dans son fief. Elle assujettit. Elle règne.

De quelle étoile vient-elle, de quel continent encore non découvert ?

Quand Souad et moi, nous l’avons aperçue, nous avons aussitôt été transformées en petits rogatons ratés, en vieux machins à jeter, en saucissons secs ou pruneaux régionaux.

Mais nous n’avons pas souffert. Car la Beauté nous avait éclaboussées. Révélation et rédemption étaient nôtres.

 

 

 

 

Fred et les mots

 

Arnaud et James, malgré leurs noms humains, sont des chats. L’un a été appelé James à cause de James Dean. C’était un chaton rebelle, exigeant qu’on le sorte de sa cage, chez les vétérinaires. Quant à l’autre, Arnaud, il devait s’appeler Arnold à cause de M. Schwartzenegger mais j’avais mal saisi le nom. Mon ami Jackson voyait un certain rapport entre cet homme et ce chat, mais je n’ai jamais su lequel.

En revanche, Frédéric est un humain. Il m’avait charmée et séduite quand, à l’âge de onze ans environ, il m’avait parlé d’un ami bricoleur en disant : « Il n’est pas électricien, que je sache. » J’avais adoré son « que je sache. »

Depuis, il a grandi. Il n’emploie pas un langage particulièrement châtié, mais il ne parle pas, non plus, en jeunois (ou jeunais ou jeunien). Il aime les mots, il aime s’en servir, il aime jouer avec eux. Tous les deux, lorsque nous nous rencontrons, nous aimons à nous embrouiller dans des discussions qui ne mènent à rien ou à peu de choses. Mais ça nous amuse.

L’autre soir, ce qui préoccupait Fred, c’était le fameux questionnement sur «  Le sens de la vie.. » « Ca, me dit-il, c’est une question qui, précisément, n’a pas de sens ! »

« En effet », m’explique-t-il, assez satisfait, « rechercher un sens, autrement dit une direction, à notre vie, nécessiterait une vie linéaire, ce qu’elle n’est pas. Mais si, par « sens » on entend « raison d’être » ou « valeur », alors oui, notre vie a bien une valeur, mais qui n’est autre que celle qu’on a choisi de lui donner ! »

« Donc », continue Fred, toujours assez content de lui, (mais il est jeune, faut pas lui en vouloir) «  se demander si notre vie a une signification est absurde, puisque que cela dépend entièrement de nous, de nous seuls ! »

Bien sûr, je suis d’accord avec lui. Mais, pour dire quelque chose, puisque, aujourd’hui, on se la joue intello (ou qu’on essaye) je suggère que, plutôt que chercher une raison à notre vie, on ferait mieux de se demander pour quelle raison on veut la continuer ! Mais n’étant guère douée pour les jeux et les ris de la pensée, je me tais après cette remarque. Mon esprit vaque vaguement. J’évoque mon père, comme je le fais souvent, à propos de tout et de rien.

S’il y a une chose, parmi tant d’autres, qui me rapproche de lui, c’est qu’il disait être « un handicapé dans le domaine de l’abstrait. » Je me souviens particulièrement d’un jour où les paroles d’un jeune philosophe nous échappaient totalement, dans leur insaisissable envol. Albert Cohen, à plusieurs reprises, l’avait interrompu en lui disant avec autorité : «  Pour que je comprenne mieux, donnez-moi un exemple, un exemple concret ! »

Le jeune homme, chaque fois, avait répondu que, en l’occurrence, c’était impossible.

Mon père alors avait pris l’air sagace, du genre on ne me la fait pas. Et avec un sourire ironique il avait dit : «  Ah, tiens ? C’est impossible ? »  Il faisait un sort au mot « impossible » Il était content. Il avait l’impression d’avoir gagné la partie.

Et le jeune philosophe aussi.

 

 

 

 

Vanessa
ou
Decrescendo

 

Il y a des années qu’elle vit seule. Mais elle est, comme on dit, très entourée. Elle reçoit beaucoup de visites et certains amis font même des petits séjours chez elle. Les coups de fil sont nombreux. Elle trouve souvent des messages laissés sur son répondeur.
En voici quelques uns :
 
«  Ma Jeanne, c’est moi. Ecoute, j’ai une envie folle de te voir. T’es là cet après-midi ? Je peux venir ? J’ai vraiment besoin d’être un peu avec toi…. Tu sais bien ce que tu représentes pour moi. » Ta petite Vanessa t’embrasse.

«  Salut Jeanne c’est Vanessa, on a envie de venir te voir demain. D’accord ? On arriverait vers les 3h. Ca ne te dérangera pas ? Pas besoin de me rappeler si ça te va. On se réjouit. Bisous, tu nous manques. « 

« Bonsoir Jeanne c’est moi, comment vas-tu ? Y a un bon bout de temps qu’on ne s’est pas vues, mais on ne t’oublie pas, tu sais bien. On va sûrement passer un des ces jours, mais on te téléphonera avant,pour t’avertir. Donc à bientôt.

« Allo Jeanne, c’est moi Vanessa, comment vas-tu ? Je voudrais avoir de tes nouvelles. Moi je suis très fatiguée je ne me remets pas de ma grippe du mois dernier ! Et toi ? Bon pied bon œil ? Toujours pleine forme, comme d’hab ? Sûrement. Tu as de la chance d’être si bien, à ton âge ! Si je peux, je ferai un petit saut bientôt. Grosses bises. »

«  Bonjour ma Jeanne, c’est Vanessa. Je te téléphone avec bien du retard pour m’excuser de mon silence de ces dernières semaines. Mais je n’ai pas eu une minute à moi. Bureau la semaine, week-end au chalet avec la smala, c’est la course, je suis épuisée. J’espère que tu vas bien et je te rappellerai dès que j’aurai un moment. Les enfants t’embrassent. A bientôt.

«  Jeanne c’est Vanessa, puisque tu es encore en vadrouille je te laisse ce petit message pour te dire que nous allons bien et qu’on pense à toi. Le temps passe si vite que je ne sais même plus quand on s’est parlé la dernière fois ! Je t’espère en bonne santé et t’envoie les bisous de tout le monde.

« Salut Jeanne ! C’est moi Vanessa, comment va ? Est-ce qu’ une petite visite te ferait plaisir, dimanche, en fin de journée ? On essayera de passer en redescendant du chalet. Les enfants seront fatigués, on ne s’arrêtera qu’un moment. Dis-nous si ça te ferait plaisir que nous passions et on fera notre possible pour arranger ça. A bientôt sans doute. J’allais dire que je t’apporterais un petit quelque chose mais dimanche tout est fermé. D’ailleurs je te connais, tu dis toujours que tu n’as besoin de rien ! Bisous de Vanessa et Cie.

«  Jeanne, oui c’est moi, Vanessa. Nous sommes lundi 7h. Je t’avais dit, l’autre jour au téléphone, qu’on te ferait un petit coucou hier dimanche en redescendant du ski. Malheureusement ça n’a pas été possible. Des amis sont arrivés au moment où nous quittions le chalet, bref, on n’a pas pu s’arrêter chez toi. Ce sera donc pour une autre fois. Mais quand ? Je ne peux rien promettre. Je ne voudrais pas te donner un faux espoir car ma vie, si pleine, ne me permet pas de faire le moindre projet ! De plus, nous allons être absents à la fin du mois et l’emploi du temps pour les semaines à venir est à la fois très flou et très chargé. Allez, je te laisse, chère Jeanne et t’envoie mes fidèles pensées. Porte-toi bien. Ta toujours Vanessa »

 

 

 

 

Sandra
ou
Question de vocabulaire

 

Sandra, quatorze ans trois quarts, vient d’entrer en troisième et je l’aide parfois pour son anglais. Elle dit qu’elle aime bien DISCUTER avec moi. En fait, nos DISCUSSIONS sont simplement des conversations à bâtons rompus, des bavardages. En effet, de nos jours, on ne cause plus avec ses amis, on DISCUTE. C’est ainsi qu’elle a des DISCUSSIONS chaque weekend avec son petit copain Kéqué.

Elle m’en fait part :

« Quand on se voit, oui, on est tout contents, on se raconte ce qu’on a fait dans la semaine, on se fait des bisous, on DISCUTE… Ca va bien un moment, mais après, souvent, on sait plus quoi dire, parce qu’on a déjà tout dit. On trouve plus de trucs à DISCUTER….

Moi : « Mais pourtant, c’est facile ! Vous êtes très proches, non ? »
Elle : « Mais oui, bien sûr, puisqu’on est ENSEMBLE ! Tu sais bien qu’avec Kévin, on est ENSEMBLE depuis Noël ! »
Moi : « Mais vous n’êtes peut-être pas obligés de vous voir si régulièrement ? »
Elle : « Ben si…quand même… puisqu’on est ENSEMBLE ! »

Etre ensemble ! Je suis larguée. Ce fameux être ensemble me fascine par ses codes, ses droits et ses devoirs. A part le danger de s’ennuyer ensemble, il semblerait qu’on peut au moins flirter avec un autre à condition qu’il y ait du monde autour. Il ne faut en tout cas pas être seul avec cet autre. Un bisou, oui, on peut, à condition qu’on soit à une fête, ou dans un lieu public, ou dans un groupe de jeunes. Mais on ne doit embrasser « vraiment » que son copain officiel. Pour les câlins, ça dépend. Y en a c’est okay et d’autres pas, mais je peux pas bien expliquer, me dit Sandra.

Alors nous parlons d’autre chose. Il parait qu’il y a dans sa classe un garçon TROP beau qui lui plait beaucoup. Je constate, une fois de plus, que « très » n’existe plus. Rien n’est très. Tout est TROP.

Mais ce qu’il y a, avec ce garçon qui est trop chou et trop beau, (ça c’est sûr), il n’est vraiment pas MATURE, me confie Sandra. Je découvre l’importance d’être mature chez les ados. C’est une valeur très sûre, très recherchée. Ce qu’il faut éviter à tout prix c’est d’être considéré par les copains comme un GAMIN ou une gamine. MATURE, sinon rien !

Je remarque que les adjectifs sont nombreux, bien que peu variés. Le qualificatif « intelligent », je ne l’ai jamais entendu de la bouche de Sandra.

Quant aux verbes, dans cette jolie petite bouche, il y en a un dont elle ne peut se passer. C’est le verbe-à-tout faire, celui qui sert à tout exprimer ou presque. Il remplace avantageusement des verbes, pourtant courants, mais qui restent inutilisés, tels que : déplaire, désapprouver, contrarier, désoler, ennuyer, peiner, fâcher, décevoir ou attrister.

Cet indispensable fourre-tout, c’est le verbe ENERVER ! Enerver est d’une richesse insoupçonnée. Quand Sandra me dit : «  Ce qui m’énerve, c’est… », on peut s’attendre à tout.

Tout cela m’amuse, et ne me dérange pas, comme elle dirait.

En revanche, ce qui me chagrine, c’est le genre d’expressions qu’elle emprunte parfois aux adultes. Je pense particulièrement à la remarque qu’elle m’a faite hier à propos de ses voisins : « Il paraît qu’ils font chambre à part ». Observation généralement lourde de malveillance, conclusion lourde d’ignorance, interprétation vulgarisante et réductrice !

Ce genre de déclaration, prête-à-répéter, risque de devenir du prêt-à-adopter, et de souiller les jeunes oreilles, les jeunes cerveaux et les jeunes bouches qui ont mieux à faire. Comme, par exemple, et entre autres, se livrer à des joyeux échanges de bisous, nombreux et papillonnants. Et même des vrais de vrais, pour peu que les conditions indispensables soient réunies, c'est-à-dire que les deux participants soient MATURES et qu’ils soient officiellement ENSEMBLE.

Heureusement, me dis-je soudain, que cette enfant n’a pas encore rencontré l’immonde  « ALLER-VOIR-AILLEURS », surtout quand il est flanqué du non moins immonde « QUAND-ON-A-C’-QU’-IL-FAUT-A-LA-MAISON ». On voit jusqu’où la société de consommation fourre son vilain nez. L’amour épicerie, quoi. Sandra sera-t-elle un jour contaminée ? Je crains le pire. Dans ce cas, j’aviserai, j’expliquerai, je me battrai. Enfin j’essayerai.

 

 

 

 

Lise et Le Temps Retrouvé

 

Lise est une de mes anciennes élèves. Elle a toujours aimé philosopher. Ou plutôt psychologiser. Sans le savoir, elle est très branchée positive thinking. Elle trouve « dommage » (comme elle dit) qu’on se préoccupe davantage de ses ennuis que de ses plaisirs. Et de ses malheurs plus que de ses bonheurs. Elle dit que quand on est malheureux c’est, en général, à cause d’une seule chose. Et pourtant, tout le reste disparaît comme si il n’y avait plus rien d’autre. Alors que ça devrait être le contraire. On devrait plutôt penser aux mille raisons qu’on a d’être heureux. (Lise aime bien dire «  devrait ». Elle ne s’en prive pas.) Par exemple, continue-t-elle, on ne pense même pas à se demander comment ça se fait qu’on soit parfois tellement heureux que c’est comme si on baignait carrément dans le bonheur.

Alors je lui ai dit qu’un jour, quand elle lirait Marcel Proust, elle verrait, précisément, que lui, il y a pensé. Et qu’il a écrit des choses passionnantes à ce sujet. Par exemple, lorsqu’il mentionne un certain petit gâteau trempé dans du thé, ou des dalles irrégulières dans une cour, ou le bruit d’une cuillère contre une assiette, ou encore la sensation d’une serviette de table contre ses lèvres(1).

Lise a eu l’air très étonné.
«  Ah bon ? Il a aussi écrit des petits trucs comme ça ? J’ai toujours cru qu’il écrivait des trucs très longs, très compliqués…Et moi, tu sais, les gens comme ça, qui font que chercher midi à quatorze heures, ça m’intéresse pas du tout, du tout. Enfin bon, on verra. »

(1)Voir  Marcel Proust, À la Recherche Temps Perdu, édition la Pléiade, volume III, p.p 866 à 873.

 

 

 

 

Angèle et la musique classique

 

Angèle passe souvent chez moi. Elle a environ quinze ans, mais, si je dis ça, et qu’elle en a seize, elle me tue. J’étais, un soir, en train d’écouter un concert de Beethoven à la radio quand elle est arrivée.

Elle prend l’air horrifié : «  Ouh la la ! Bétove, c’est le plus fouillasson de tous ! »  Elle m’explique qu’elle déteste «  ce genre de musique », parce qu’il y a même pas une mélodie qu’on puisse retenir et fredonner après. Elle trouve que tous ces instruments qui se mélangent, c’est pas autre chose que du bruit. On ne sait même pas si chacun joue un air différent ou si c’est pour tous le même ! C’est un vrai fouillis, pas moyen de s’y retrouver. Elle est tout à fait contre les orchestres. Un trio, un quatuor, ça va encore. Deux ou trois instruments, bon, on peut suivre. Mais plus que ça, bonjour les dégâts.
Je me garde bien de la questionner sur les concerts de rock, rap, techno et autres. De toutes façons, elle aurait réponse à tout.

Angèle est très sûre d’elle. Son ignorance et son assurance me fascinent. Je vais essayer de transcrire ses paroles, pour le moins inattendues.Voilà :

En plus du jugement « fouillis », elle me confie ses idées personnelles sur la musique symphonique. Elle me dit : « Tu vas peut être trouver drôle ». Je lui réponds «  Ca fait rien, vas-y toujours, on verra bien ».
Elle m’explique qu’il lui semble que ce sont des petits nains, ou des lutins, et non des instruments qui font la musique et qu’elle vient d’eux, qu’elle naît de leurs activités. C’est comme s’il y avait des petits personnages miniature, bien cachés, qui s’amusent sur un escalier à monter et à descendre, qui sautent à pieds joints, puis qui galopent, ou bien qui grimpent et retombent et repartent de plus belle en claquant des pieds.

Elle dit que c’est comme si la musique n’était pas créée par des instruments mais par les mouvements de petits farfadets ou d’elfes (ou, plus modernes, des Schtroumpfs), qui courent, sautillent ou esquissent des pas de danse, tous bien dissimulés dans une grotte secrète se trouvant sous l’orchestre.

Les inventions farfelues d’Angèle me plaisent et m’amusent. Et si j’osais, je partagerais son opinion sur Beethoven. Je le trouve parfois assez fouillasson. Et surtout j’aime qu’elle emploie ce mot qui est un de mes mots fétiches et qu’elle tient de moi.

 

 

 

 

Laurence
ou
Le moi n'est plus ce qu'il était(1)

 

«  Tu te rappelles, me dit Laurence, quand on était petit, on nous expliquait qu’il fallait penser aux autres avant de penser à soi. C’était la règle. Il fallait avant tout s’occuper d’autrui. Il y avait plein d’autruis partout, on en avait jamais fini de penser à eux.

«  Maintenant, tout est changé, il faut penser à soi d’abord. Et même on nous dit qu’il faut carrément « s’aimer » ! Ça fait drôle, ça ! Ça doit être une idée de psy ! Parce que, il parait que si on s’aime pas, on nous aimera pas non plus ! C’est plutôt bizarre, comme truc… Mais bon, moi ça me va…

« Parce que, du coup, on se regarde, on s’observe, on se trouve chou comme tout, on se gâte, on se dit : « je t’aime », et on se donne un gros bisou dans le miroir. On s’offre des fleurs, on se fait plein de petites surprises, (Oh ! un cadeau ! merci !) et on s’aime à tire-larigot.

«  Et puis, aussi, ce qui y a de bien, c’est que plus on s’aime, plus on sera aimé. Plus on s’écoute, plus on sera écouté. Et tout comme ça. Paraît-il. Enfin, si ça marche comme prévu… Moi, en tout cas, ça m’arrangerait. »

La jeune Laurence, qui n’a pas la langue dans sa poche, adore dire des bêtises.

Mais en sont-ce ?

C’est vous qui voyez.

 


(1) haïssable

 

 

 

 

Judith
ou
« J'en ai marre de m'excuser »

 

C’est elle qui vient de me dire ça. Elle et moi, c’est fou ce qu’on se comprend. On pourrait être sœurs jumelles. Et pourtant on n’est pas de la même génération. Mais on se ressemble vraiment ! Une petite différence pourtant : Elle fait des efforts pour ne plus s’excuser constamment, alors que moi, il y a un bout de temps que je ne m’excuse plus.

 Elle m’explique :

« Maintenant que j’ai cinquante ans, j’ai décidé de ne plus m’excuser sans arrêt. En effet, il y a quarante-huit ans que ça dure ! Tu t’étonnes ? Tu vas voir.

« La première fois, enfin celle dont je me souviens, je devais avoir deux ans, deux ans et demi. Je me cachais derrière un rideau pour sucer mon pouce. C’était une manière de m’excuser d’avoir ce goût déplorable mais immodéré pour mon pouce droit. C’était une manière de dire : «  Je sais que vous n’aimez pas ça, alors je me cache, mais comme j’ai besoin de sucer mon cher pouce, je me cache derrière le rideau pour le sucer en paix. » En fait, je m’excusais déjà.

« Qu’est ce qu’elle fait, cette petite fille, derrière ce rideau ? » demandaient mes parents avec une tendre perversité. Ils connaissaient le goût que j’avais à la fois pour mon pouce et pour la véracité. Ma réponse était donc : « Suce pouce ». Je m’excusais. Ca les amusait. Moi pas.

« Et puis, toute ma vie, je me suis excusée pour une chose ou l’autre. J’avais (ou j’ai) des idées, des goûts, des habitudes qui ne plaisent pas forcément à mon entourage. Certaines personnes savent contre-attaquer ou même prévenir l’attaque en attaquant eux-mêmes. Moi pas. Moi je n’ai jamais su. J’ai toujours dit : «  Ben oui, je sais bien… » gentiment, lâchement, bêtement.

« Maintenant que je suis quinqua, j’arrête. J’assume. Puisque c’est tendance de s’assumer, je m’y exerce.

« Je ne m’excuse plus qu’à moitié (c’est déjà ça) quand un visiteur inattendu me découvre, lisant un livre, encore en pyjama en plein après-midi, dans une maison en désordre. Mais j’ai encore du chemin à faire ! Je pourrais, comme certaines, me trouver assez sympa, avec mon petit genre bohême intello. Aussitôt, les gens me trouveraient assez sympa avec mon petit genre bohême intello. C’est comme ça que ça marche, quand on s’assume. Mais moi, on ne me trouve pas du tout sympa, dans ces cas-là. On me trouve probablement souillon et feignasse. En tout cas, on me juge. Et moi quand on me juge je m’excuse. Si je ne m’excuse pas, j’explique. Ce qui est encore une manière de s’excuser...

Et elle continue : «  Ah oui, j’oubliais je m’excuse aussi quand on s’étonne (avec une certaine supériorité amusée) que je me couche avant huit heures du soir. C’est fou ce que l’on peut déplorer le fait que je me couche si tôt. Pourquoi, diable, est-ce une tare de se coucher tôt ? Parce que, paraît-il, c’est le soir qu’on vit le plus intensément, c’est le soir qu’on peut bavarder longuement avec des amis, se confier, se lâcher… Vivre la nuit c’est socialement correct, ça permet des rencontres enrichissantes, parfois dingues, ou insolites… Et puis aussi, les heures nocturnes facilitent la création artistique… Bref, c’est la nuit qu’on est vraiment Soi ! Et non pas sous sa couette, probablement en train de savourer, (ô honte) une Star-Ac quelconque

« Elle reprend : Une chose qu’on me reproche souvent (et c’est amical, au fond) c’est de ne pas me déplacer, de ne pas sauter dans un train ou un avion pour aller voir des amis, une exposition, un spectacle. « Tu devrais… » me dit-on. Je fais semblant d’être d’accord. Ajoutons donc à ma lâcheté, l’hypocrisie ! Tu vois, le tableau est complet !  Faut que ça change ! » dit Judith fermement. Mais avec un certain détachement.

Elle s’est arrêtée dans son mea-culpa. Mais il n’était pas complet et je lui en fais la remarque : « Dis-donc, tu m’étonnes ! Tu n’as même pas parlé des chats ! » (En effet, c’est une des choses importantes que nous partageons, elle et moi.
Elle s’exclame : « Ah oui, tu as raison ! C’est ça le pire, au niveau reproches… Combien de fois je suis obligée de dire que je ne peux pas faire ceci ou cela à cause de mes chats. La réaction ne se fait pas attendre, soit grondeuse soit moqueuse : «  Ah oui, bien sûr, vos chats !... » En général, j’accepte la gronderie, la critique, la moquerie… Si j’ai affaire à un psychiatre du dimanche, il m’aura vite cataloguée grâce à une speed analysis : « Cette dame a un problème d’identité. » ou autre.

Judith est lucide. Elle sait que s’excuser c’est se soumettre, c’est mettre en danger son authenticité. Elle va continuer la lutte. Je lui fais confiance.

 

 

 

 

Blaise ou le mécontentement

 

On dirait que Blaise ne trouve de bien-être que dans ce qui ne va pas. Il se régale de ses ennuis et se nourrit de ses plaintes et de ses indignations. Ce sont ses aliments quotidiens… Il y puise ses forces, son énergie. Il en vit.

Chaque déception, chaque difficulté, chaque mauvaise nouvelle apportent de l’eau au moulin de sa révolte. Il en a besoin pour survivre. Les malheurs, petits ou grands, qui le frappent ou frappent autrui, sont accueillis à bras ouverts. Puis les bras s’étant refermés sur leur nouveau visiteur, disons que le corps et l’esprit de Blaise « profitent ». (Ils profitent comme profite la plante qu’on arrose ou l’oie qu’on engraisse).

Ces jouisseurs d’un type particulier, comment les reconnaître ? A leur discours, bien entendu. Et aussi à une sorte de fougue. Car ils ne sont jamais indifférents. Toujours fâchés, écoeurés, révoltés. On peut s’habituer au bonheur mais au malheur jamais.

Jamais on ne s’en lasse. On peut compter sur lui, il veille. Mais il faut s’ouvrir à lui, l’accueillir, le recevoir. C’est ce que fait Blaise, car ses ressources sont infinies.

Ecoutons-le. Partageons son déplaisir puisque c’est son plaisir :

- « Ça n’arrive qu’à moi »
- « Naturellement il avait oublié notre rendez-vous »
- « Evidemment il a plu tout le week end »
- « Bien sûr, ils étaient fermés ce jour-là »
- « J’avais bien besoin de ça, déjà avec ma bronchite… »

Quand rien de mal ne lui arrive, il prévoit ce qui pourrait arriver et arrivera probablement avec un peu de malchance. Ça l’étonnerait que le beau temps continue. Le toit du chalet ne va jamais tenir le coup. En tout cas, ils se font des illusions s’ils croient que… Voilà quelques-unes des prévisions typiquement Blaisiennes.

Pour finir, un rapide coup d’œil sur les problèmes des autres et que Blaise savoure, gorge serrée peut-être, mais voix vibrante d’intérêt :

- « Le docteur a dit à sa femme que Paul n’en avait plus que pour six mois à tout casser »
- « Le professeur a dit à son mari que Jacqueline ne récupérerait jamais la parole ni l’usage de ses jambes »
- « Ils n’ont aucune nouvelle de leur gamine. On pense à une fugue mais moi je crois plutôt à un enlèvement »
- « Leur maison a entièrement brûlé. Il ne reste qu’un tas de cendres »
- « Vous dites qu’on ne sait pas si la petite a été violée avant d’être étranglée ? Mais voyons, bien sûr ! Faut pas rêver. »

Ce brave Blaise, on est content pour lui.

 

 

 

 

La dame qui dit tout

 

Tout, Emma raconte tout. Ses secrets et ceux des autres. Mais des secrets, on n'en a pas tous les jours à se mettre sous la dent et sur la langue. Par conséquent, le reste du temps, elle raconte simplement tout ce qui lui vient à l'esprit: les limaces dans son jardin, le nouveau fourneau qu'elle a pu avoir par le cousin de sa voisine, le chien qui n'a pas aboyé le facteur, le réveil qui s'est arrêté, la facture du gaz moins élevée que d'habitude. Elle raconte le train qu'elle n'a pas manqué mais c'était tout juste. Elle raconte l'évier bouché, la visite de son neveu qui a dû être reportée à plus tard parce que sa femme a eu un petit malaise avant de partir, le rêve qu'elle a fait deux fois de suite la semaine passée, l'escalope qui avait un drôle de goût et pourtant le boucher on peut d'habi­tude compter sur lui, surtout pour le veau. Elle raconte ce que son mari a dit sur l'escalope et ce qu'elle lui a répon­du. Elle raconte l'explication du voisin au sujet de la diminution de la facture du gaz et les réflexions du facteur sur le comportement inhabituel du chien.

Elle décrit la façon dont elle a finale­ment réussi à déboucher l'évier: elle avait justement vu sur le journal du dimanche un nouveau truc pour déboucher les éviers. Son mari ne voulait pas y croire, il a bien été obligé.

Elle se dem ande et vous demande votre avis si on peut vraiment croire aux rêves. Enfin celui-là en tout cas, espérons qu'il ne se réalisera pas. Elle était tout en sueur quand elle s'est réveillée. Elle cite les paroles de l'hor­loger lorsqu'elle lui a rapporté le réveil et elle raconte ce qu'elle lui a répondu. Un réveil tout neuf et au prix qu'elle l'avait payé, vous n'allez pas me dire que c'est normal qu'il ne marche déjà plus.

A l'école, on ne lui a certainement jamais appris à faire de résumés: lors­qu'on la rencontre, il ne faut pas être pressé. I l n'est pas question de l'inter rompre. Elle a réponse à tout, même aux interruptions. Vous allez prendre l'autobus? Qu'à cela ne tienne! Elle vous accompagnera jusqu'à l'arrêt.

Si son mari s'est foulé le poignet, elle ne se contentera pas de vous raconter en détails l'accident lui-même. Elle s'étendra sur les quelques heures, voire les quelques jours qui ont précédé l'événement. Elle fera même un retour en arrière indispensable pour la bonne compréhension de l'accident d'une ou deux décennies: car, en effet, il semblerait que Louis a les poignets fragiles puisque, lors d'une de ses périodes de service militaire, il s'était déjà luxé l'autre poignet. Comme tous les chroniqueurs, elle est très portée sur l'exactit ude des faits et sa mémoire est malheureusement pour vous excellente. Elle est friande de détails et ne vous en épargne aucun. Ainsi, avant d'en arriver au fait, il y aura toute une guirlande de parenthèses qui s'accrocheront les unes aux autres, dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Entre autres, la question se posera de savoir si c'était déjà le mardi, ou bien si ce n'était que le mercredi, qu'ils avaient décidé de partir en week­end. (En effet, c'est au week-end que la foulure a eu lieu). En faveur du mardi, il y a le fait que son beau-frère avait téléphoné ce jour-là. Et c'est en géné­ral le mardi que le beau-frère télépho­ne, parce que le mardi il a congé. En revanche, c'était peut-être le mercredi, parce qu'elle rentrait des commissions quand le beau-frère a téléphoné. (Louis était à la cave, il n'avait pas entendu le téléphone, heureusement que le beau-frère laisse toujours sonner longtemps, elle a tout juste eu le temps de poser ses commissions sur la table avant de répondre.) Or, le mardi l'épicerie est fermée. Ce devait donc être mercredi. L'affaire du choix entre le mardi et le mercredi étant réglée, elle se lance dans une paren­thèse relative à sa fille. Quand elle commence une phrase par un «Parce que j'ai oublié de vous dire que ... » on sait qu'Emma va vous emmener sur un chemin vicinal qui tôt ou tard vous ramènera à la route principale. Avec Emma on ne s'égare jamais vraiment. On arrive toujours au but. Mais c'est long, très long.

Amie lectrice, qui avez une Emma dans votre vie, permettez que je vous donne un conseil. Ne laissez pas Emma en plan, ce serait cruel. Mais ne la laissez pas non plus continuer son histoire en pleine rue: l'hiver vous attraperiez froid, l'été vous auriez une insolation. Ne cédez pas à son désir de vous emmener chez elle: vous n'en ressortiriez jamais. La seule solution est de lui demander de vous raccom­pagner chez vous. Si elle refuse, vous êtes sauvée. Si elle accepte, voici quel­ques suggestions qui pourront vous être utiles: pendant qu'elle raconte, sortez de leur armoire, ces raccommo­dages qui vous ennuient tant. Dépliez votre planche à repasser: il y a sûre­ment du linge qui attend. Est-ce l'épo­que des confitures? Vous éplucherez quelques kilos de coings. Rien de tout cela? Vous avez bien un tricot en train? Ou quelques cuivres à fourbir... Et croyez-moi vous bénirez Emma dont les histoires à rallonge vous auront permis de vous montrer bonne ménagère.

M. C.

 

 

 

 

Charles et Charlotte

 

"Ne remets jamais au lendemain ce que tu peux faire le jour même." L'a-t-il assez entendu, Charles, ce dicton ! En effet, depuis sa tendre enfance, il a pris l'habitude de toujours remettre au lendemain (et même, de préférence, au mois prochain) ce qui pouvait être remis. Il s'est aperçu qu'ainsi ses journées étaient beaucoup moins chargées que celles des autres. Lorsque le voisin cultive son jardin, Charles, lui, est bien installé en face de son poste de télévision : il s'en occupera au week-end. En attendant, il cultive l'art du repos et de la distraction.

Le matin, en chemin pour le bureau, il entre à la poste pour acheter un timbre. Au guichet "Versements", il avise une queue d'une dizaine de personnes. Ah oui, nous sommes le 31 du mois. Lui, pas si bête, ne fera pas la queue. Il attendra la semaine prochaine pour faire ses payements. Ou même davantage. Car Charles ne paye jamais ses factures lorsqu'elles viennent d'arriver. Il attend le premier ou le second rappel.

Au bureau, il expédie le plus urgent et renvoie tout le reste à une date ultérieure. Pendant que ses collègues travaillent d'arrache-pied, Charles, lui, fonctionne au ralenti. Il rêvasse, apprécie le paysage, fait la sieste dans un coin caché de la bibliothèque.

A la maison, il est devenu un véritable spécialiste de l'ajournement, un champion de la temporisation. Ayant remis à plus tard le coup de fil qu'il devait passer à sa sœur, c'est sa sœur qui finit par l'appeler. Quant à la porte qui grinçait, elle ne grince plus. Quelqu'un d'autre s'est décidé à huiler les gonds. Pendant que famille et amis s'activent, Charles remet, surseoit, lanterne, atermoie, retarde, temporise, renvoie. (Et vous savez, ces chaussures qu'il devait donner à ressemeler ? Elles ont attendu si longtemps que maintenant elles ne sont bonnes qu'à jeter. Charles a ainsi évité un déplacement et une dépense inutile. Pour lui, l'art d'ajourner est un art de vivre).

 

Charlotte, en revanche, vit dans une angoisse perpétuelle. La nuit, pendant ses insomnies, elle voit défiler tout ce qu'elle aurait dû faire et n'a pas fait : repassage laissé dans un coin, lettres restées sans réponse, rendez-vous chez le dentiste pas encore pris. Pendant la journée, les témoins de sa négligence se rappellent à elle comme autant de reproches constants : elle enfouit sous une pile de magazines la note d'honoraires du médecin. Elle fourre dans un tiroir les trois dernières lettres de sa grand-mère. Elle suspend tout au fond de son armoire les divers vêtements auxquels il manque un bouton ou dont l'ourlet est décousu. Elle se ronge en évoquant – bien malgré elle – tout ce qu'elle doit, devrait ou aurait dû faire. Le remords la mine. Ce matin, elle a pris un tranquillisant. Ce soir, elle prendra un somnifère…

 

 

 

 

La dame qui donne des conseils

 

Depuis que quelqu'un lui a dit, un jour, qu'elle avait un jugement très sûr, Sophie s'est fait une spécialité de distribuer ses conseils et d'organiser la vie de ceux qui l'entourent.

Son mari devrait manger plus de légumes. Il devrait s'habiller plus sport, aucun de ses collègues ne porte plus de cravate. Il a eu tort de donner sa démission à la chorale. Ça lui faisait beaucoup de bien, ça le défoulait. Sophie a remarqué qu'il était beaucoup plus nerveux depuis qu'il n'y allait plus.

Sa fille était bien plus mignonne lorsqu'elle avait les cheveux courts. A sa place, elle les ferait recouper et se coifferait comme l'été dernier, c'était si joli. C'est dommage aussi, qu'elle ne continue pas son piano. En réorganisant un peu ses journées, elle arriverait très bien à le travailler une heure ou deux par jour. Et puis, est-ce que ce ne serait pas une bonne idée de reprendre contact avec ces gentils amis avec qui elle faisait du tennis? Elle devrait leur téléphoner, les inviter un soir.

Le fils de Sophie, lui, ferait bien mieux d'aller en Autriche plutôt qu'en Turquie, pour ses vacances. Et puis, il se couche beaucoup trop tard. Il s'abîme les yeux à étudier, surtout avec cette lampe dont l'ampoule est beaucoup trop faible. Il faudrait la changer. De toutes façons, s'il se levait plus tôt, il pourrait travailler le matin. On fait du bien meilleur travail, le matin. (Et s'il prenait sa douche le matin au lieu de la prendre le soir, ça l'aiderait à se réveiller).

Son amie Marie-France a des ennuis conjugaux ? Pas étonnant, elle lui avait dit de ne pas épouser ce type. Et ce n'est pas en consultant un psychothérapeute que ça changera quelque chose. En tout cas, à sa place, elle ne songerait pas à quitter son mari. Ce qui est fait est fait. Elle va lui donner quelques trucs infaillibles pour ramener l'infidèle au bercail. Surtout, ce qu'il y a, Marie-France devrait être plus coquette. Sophie l'emmènera demain dans une adorable petite boutique où l'on trouve de très jolies choses qui lui iront très bien.

Quant à son vieil oncle infirme, Sophie s'en occupe beaucoup. Elle a changé tous les meubles de place. Elle a vidé des armoires entières, liquidé des liasses de vieux papiers. Elle lui a posé de nouveaux rideaux et une nouvelle moquette. Elle a renvoyé la vieille femme de ménage et lui en a trouvé une autre. Mais surtout, elle a emmené son gros matou chez le vétérinaire pour le faire piquer. On voyait bien qu'il était en train de mourir de vieillesse, ce chat. Et puis, il devenait impossible, il salissait, il y avait des poils partout. Ça ne valait pas la peine d'avoir une moquette neuve si elle devait être couverte de poils de chat.

L'oncle de Sophie est mort très peu de temps après.

 

 

 

 

La fille qu'on regarde

 

Elle est très ennuyée, la pauvre. Elle ne peut jamais faire tranquillement son travail tant les messieurs lui témoignent de l'intérêt. Quels que soient les vêtements qu'elle porte, ce ne sont que des compliments. Elle n'y comprend rien, elle ne met pourtant rien de bien spécial. Elle soigne bien ses affaires, c'est tout. Le pantalon beige qui a tellement fait sensation hier, eh bien, elle l'a au moins depuis trois ans. Evidemment, il lui va bien. Il lui va même très bien, mais de là à en faire tout un plat… N'est ce pas agréable d'être admirée, lui demandez-vous? "Oh, ça dépend, répond-elle avec l'air las d'une star interviewée. Oui, bien sûr, parfois… Mais c'est plutôt énervant." Il y a un client, par exemple, quand il vient au restaurant où elle est sommelière, qui la fixe du regard, sans un mot, il ne la quitte pas des yeux. Le cuisinier la taquine, lui dit que ce client est amoureux d'elle, qu'il ne vient jamais les jours où elle a congé. Elle, ce client, elle ne l'avait même pas vu, c'est les autres qui le lui ont fait remarquer. "Moi, je fais mon travail, je m'occupe pas, rien, je m'en fiche complètement." Puis elle vous raconte que dans le train c'est pareil, parfois elle se demande même si elle va continuer à prendre le train. Il y a toujours un admirateur pour venir s'asseoir en face d'elle, la regarder (elle, elle est en train de lire, elle fait pas attention, rien), et souvent, bien sûr, il finit par lui parler… Même le contrôleur lui fait signe de la main lorsqu'elle descend du wagon et que le train repart. Non, on ne peut pas dire que ces hommes lui manquent de respect, ça, elle ne le permettrait pas. Mais, quand même, ils sont fous, je vous jure, qu'est-ce qu'ils ont dans la tête?… Quelque fois, elle en a tellement marre, c'est vrai, c'est énervant à la fin, vous vous êtes là, tranquille, à faire votre travail ou bien à penser à quelque chose sans faire attention, ni rien, et tout, puis ça y est, un homme commence à vous regarder, à vous faire des compliments… Souvent elle se dit qu'elle serait bien plus tranquille si elle était comme la sommelière du café. Elle, alors, on la regarde pas! Si vous saviez comme elle est moche, mais moche…

"La fille qu'on regarde" rit à gorge déployée, elle rit avec l'égoïsme cruel de la beauté et de la jeunesse. Car, de fait, elle est bien jolie : souriante, sémillante, pimpante, coiffée à la perfection, maquillée de même, moulée à ravir dans son jean supercollant et dans son débardeur hyperdécolleté, elle va, vient, virevolte, stupéfaite, ne comprenant rien à cet inexplicable succès.

 

 

 

 

Le Monsieur interviewé

 

Qu'il soit écrivain, homme politique, cinéaste, P.D.G., comédien, pour peu que le reporter lui pose les mêmes questions, les réponses seront curieusement similaires.

- Aime-t-il les honneurs ?
- Non, ceux-ci lui sont parfaitement indifférents. Sauf dans la mesure où être reconnu veut dire être aimé. C'est la seule chose qui compte pour lui.

- Et l'argent? (car ce n'est un mystère pour personne qu'il en a beaucoup)
- D'abord, il faut mettre certaines choses au point : le Monsieur interviewé en gagne infiniment moins qu'on ne semble le croire. Ensuite, l'argent, en soi, lui est parfaitement indifférent. Il vit très simplement, modestement même. Il n'a donc aucun besoin de gagner des mille et des cents. Cela dit, l'argent représente une certaine sécurité, il est heureux d'avoir, grâce à son travail (car il ne faut pas oublier qu'il travaille 18 heures par jour), acquis une certaine sécurité pour lui et les siens.

- S'il devait recommencer sa vie, suivrait-il la même voie ?
- Absolument, il ne regrette rien, même pas les jours difficiles. Et Dieu sait s'il a bouffé de la vache enragée, dans sa jeunesse!

- Est-il un angoissé ? Craint-il la mort ?
- Non, il est presque gêné de l'avouer, mais franchement, il se sent très bien dans sa peau. Il trouve notre époque cruelle mais passionnante. Il sait que le mal de vivre est à la mode, mais lui, l'angoisse, il ne connaît pas!
Quant à la mort, elle ne lui fait peur que dans la mesure où elle menace ceux qui lui sont chers.

- Aime-t-il la nature ?
- Oui, il est un grand amoureux de la nature. Ah ! Les longues promenades dans les bois au petit matin…
D'ailleurs, dans sa résidence secondaire, c'est lui qui cultive son jardin. Il a un magnifique potager. Il est très fier de ses asperges.

- Que pense-t-il du mouvement de libération des femmes?
- Il a toujours été féministe. Il a une grande sympathie pour les femmes qui luttent pour plus de justice, surtout dans le monde du travail. Mais à une seule condition : qu'elles ne se croient pas obligées de singer les hommes, qu'elles restent très féminines.

- Est-il croyant ?
- A sa manière, oui. Mais il n'est pas pratiquant.

- Sa carrière ne l'empêche-t-elle pas d'avoir une vraie vie de famille ?
- Absolument pas. Ses week-ends sont entièrement consacrés à sa femme et à ses enfants. Les soirées aussi. Il sort très peu, déteste les dîners en ville et les boîtes de nuit. Il a peu d'amis, mais des amis sûrs.

- Est-il cinéphile ?
- Oui, il adore le cinéma, surtout les films du bon vieux temps du muet. Et puis aussi ceux des années trente. Il a revu Garbo dans La Reine Christine quatre ou cinq fois et Chaplin dans La Ruée vers l'Or au moins autant.

- Prend-il sa part des tâches ménagères?
- Non, sa femme ne le lui permet pas. Mais il cuisine bien, il adore inventer des plats à sa façon… Le dimanche, c'est lui qui apporte le plateau du petit déjeuner à sa femme…

- Est-ce qu'il lit beaucoup ?
- Non, il n'en a pas le loisir, malheureusement. Il n'est pas très au courant de la littérature moderne. En revanche, lorsqu'il en trouve le temps, il relit les classiques : Balzac, Chateaubriand, Rabelais, les Mémoires de Saint-Simon. Quand il est en voyage, il dévore un polar par soirée pour se détendre.

- A-t-il aimé les U.S.A. ?
- Oui, énormément. Il a été fasciné par New York et San Francisco. Mais il ne pourrait pas y vivre.

- Considère-t-il qu'il a bon caractère, qu'il est facile à vivre ?
- De manière générale, oui. Mais parfois, lorsqu'il est sous pression (sa profession met ses nerfs à dure épreuve), il est assez impossible… Heureusement que sa femme a une patience d'ange.

- Se considère-t-il comme un des super grands dans son domaine?
- Ce n'est vraiment pas à lui de juger d'une chose pareille. C'est aux autres à le dire. En admettant qu'il soit, effectivement, parvenu à un certain succès, il ne faut pas oublier qu'il a énormément lutté pour y parvenir. Cela dit, il doit aussi reconnaître qu'il a eu beaucoup de chance. Et que ses aînés l'ont beaucoup aidé, qu'il a une grosse dette de reconnaissance à leur égard.

- Sa plus grande qualité ?
- La franchise. Cette franchise lui a d'ailleurs causé pas mal d'ennuis, lui a valu des ennemis.

- Son plus gros défaut ?
- La timidité, le manque de confiance en soi, une sorte de naïveté… Et bien d'autres. La liste serait trop longue s'il fallait les mentionner tous…

 

 

 

 

Le Monsieur qui sait tout

 

Ce Monsieur est au courant de tout, avant tout le monde; il sait qui n'aura pas le Nobel. Il sait ce que Bush a dit à Chirac lors de leur dernière rencontre, même quand la presse n'en a pas encore parlé. Si on lui demande ses sources, il prend des airs mystérieux d'agent double. Il sait le temps qu'il fera : "Non, non, il va pas pleuvoir, vous pouvez y aller, la pluie n'est pas pour aujourd'hui." Il est très au courant de la vie des grands hommes de notre temps. Il vous fera toutes les révélations que vous voudrez sur tel ministre ou tel comédien. Le premier, que l'on prend pour un homme à femmes est en réalité un homosexuel. Quant au second, sa carrière a été faite de toutes pièces par un personnage qui a le bras long et dont il se voit obligé de taire le nom.

Lorsque le Monsieur n'est pas au courant de quelque chose, vous ne l'entendrez jamais s'exclamer : "Ah, tiens ? Je ne savais pas…". Oh que non. Imaginons par exemple qu'il ne savait pas que la Belgique avait rappelé son ambassadeur en Tanzanie. Il y a trois solutions : ou bien, s'il est encore temps, faire semblant qu'il savait : "Mais oui, bien sûr, où avais-je la tête". Ou bien il prendra des grands airs sceptiques, légèrement ironiques sur les bords : "Oui, oui, peut-être bien, peut-être bien, mais voyez-vous, ce n'est pas ça qui compte, c'est un détail ça… Demandez-vous plutôt où se trouve un certain P.D.G. en ce moment… Ce sera bien plus intéressant, du point de vue politique internationale, que de savoir où se trouve Môssieu l'Ambassadeur, croyez-moi" Bref, il démolit votre information, la réduisant à zéro. Troisième attitude possible : il dément tout bonnement cette information. Car lui, il se trouve qu'il sait, de source sûre, que ce brave ambassadeur n'a pas quitté son poste de Dar Es-Salam. Il ajoute qu'il espère bien – chère petite Madame et vous mon bon ami – que vous n'êtes pas assez naïfs pour croire tout ce que vous disent les débiles de la radio et de la télévision.

Il n'y a pas que la politique. Il y a le sport, la littérature, l'agriculture ("Tant qu'ils s'obstineront à faire du maïs, qu'ils ne s'étonnent pas si…"). Il y a la psychologie. En particulier la psychologie féminine et la pédagogie. Il est grand spécialiste dans ces deux disciplines : "Mais mon pauvre ami, mettez-vous bien dans la tête que madame votre mère est avant tout une femme et que, par conséquent, elle ne peut pas concevoir…"
Ou : "Voyez-vous, Madame, ce dont votre fils manque, en l'occurrence…" Bref, il sait et vous, vous ne savez pas. Qu'il sache et que vous vous ne sachiez pas, ce ne serait pas encore trop grave. Mais il feint d'être désolé par votre ignorance : "Comment, vous ne connaissez pas Léonov le physicien ? Comparé à Léonov, Einstein n'a plus qu'à aller se rhabiller…" Ne tentez pas de lui rendre la pareille en lui citant tel grand poète chilien qu'il ne connaît pas. Il vous convaincra bien vite que s'il ne le connaît pas c'est précisément parce que ce n'est pas un grand poète.

 

 

 

 

Les faux défauts

 

"Mon plus gros défaut ? Oh, j’en ai tellement que cela m’est bien difficile de choisir", dit la dame en riant du plaisir anticipé de les énumérer, de les commenter, de les savourer devant témoin. En effet, lorsque l’on demande à quelqu’un de parler de ses défauts, il est rare qu’il s’avoue mesquin, flagorneur, ennuyeux, sale et envieux. Il préférera se déclarer gourmand, paresseux, jaloux ou colérique. Car sous couvert de reconnaître ses défauts, il s’arrange à révéler – en douce – les côtés les plus attachants de sa personnalité.

Ecoutons Suzanne. "Moi, c’est bien simple, je suis bête. Mais oui, c’est mon pire défaut. Je crois tout ce qu’on me dit, je n’ai aucun sens critique, je me laisse avoir à tous les coups. Mon mari me dit toujours "tu es trop bonne", mais moi je dis qu’être bonne à ce point-là, c’est être poire, tout simplement". Interprétons : "Je suis généreuse, je suis confiante, bref, j’ai le cœur pur et l’âme innocente d’un enfant".

Passons à Eric. Lui, ses défauts sont, paraît-il, la paresse, la gourmandise et le désordre. Voici ce qu’il faut comprendre : "Je me dis paresseux pour ne pas passer pour un agité, un obsessionnel, un ambitieux. Je suis un rêveur et je sais profiter de la vie avec une nonchalante élégance. Je me dis gourmand pour révéler mon exquise sensualité. Je ne suis pas un esprit sec. Bien qu’intellectuel, je sais apprécier les nourritures terrestres. J’aime tout ce qui est bon et beau : l’art, les femmes, les parfums, les fruits et les fleurs". Quant au désordre, il espère que vous associerez cette image à celle de jeunesse, de non-conformisme, d’esprit bohême, artiste, libre de toute contrainte.

Maxime, quant à lui, clame volontiers qu’il est follement orgueilleux et terriblement colérique. Son message caché : "Je ne suis pas de ces humbles qui vont jusqu’à l’obséquiosité. Mon orgueil, en fait, c’est de l’assurance, de la fierté, voire du courage. Bref, je suis un fort. Colérique ? Là encore, preuve évidente de personnalité affirmée : avoir sale caractère, c’est avoir du caractère. Les doux, les patients, les calmes, pour moi ce sont des lavettes, des paillassons. Moi, en tout cas, on ne me marche pas dessus. Et puis j’ai du tempérament, que diable ! Et lorsque, beau dans ma colère, mes yeux lancent des éclairs, j’ai une de ces gueules !" (fin du message caché !).

Viviane, elle, annonce en roucoulant et en prenant des airs contrits qu’elle est "atrocement jalouse". Elle ajoute que c’est un affreux défaut qui lui fait horreur et contre lequel elle lutte de son mieux. Mais, explique-t-elle, il n’y a rien à faire : quand elle est amoureuse, elle est une vraie "tigresse". C’est le mot-clé. Quelle femme ne souhaite pas donner d’elle l’image d’une créature féline, voluptueuse, passionnée ?

Nous avons aussi Claire-Lise qui se lamente d’être "trop franche". Elle dit toujours ce qu’elle pense. Cela lui cause des ennuis. Ce qu’elle souhaite déguiser grâce à l’adverbe "trop", c’est tout simplement sa belle qualité de franchise et de sincérité. Elle aime aussi à déclarer qu’elle est "totalement inconsciente du danger" pour qu’on la devine audacieuse. Elle se plaint de ne pas avoir d’amies femmes. Elle ne sait pas pourquoi mais tous ses copains sont des hommes. Traduisez : "Je suis si séduisante que les femmes se méfient de moi, sont d’emblée jalouses de moi alors que j’attire les hommes comme des mouches".

En enfin, pour terminer cette petite étude des "faux défauts", écoutons Chantal : elle déplore mille choses. Par exemple, elle ne sait même pas faire cuire un œuf. Elle est nulle en maths et en géographie. Elle n’a aucun sens de la direction. Elle est distraite, elle n’a pas de mémoire, elle n’a aucun sens pratique, elle ne comprend rien ni aux affaires d’argent, ni à la politique, ni au sport. Tout cela, en clair, signifie que Chantal se veut femme, femme, femme jusqu’au bout des ongles.

Rien de plus exquis que d’avouer ses faux défauts. Les vrais, on les tait soigneusement.

 

 

 

 

Lucette, Renée et Pauline

 

Quoi que vous disiez, fassiez, pensiez, Lucette aussi l'a dit, l'a fait, l'a pensé. Vos expériences sont ses expériences, vos idées sont ses idées. Elle est aux antipodes de ceux qui vous contredisent, vous critiquent, vous mettent en question.

Avez-vous eu un grand amour malheureux? Son visage s'assombrit, cela lui rappelle douloureusement le sien. Votre meilleure amie s'est-elle suicidée? Lucette reste silencieuse un moment, puis, très doucement, elle vous raconte la mort tragique d'une personne qui lui était très chère et qui a mis fin à ses jours.

Lucette vient vous voir et avise un nouveau vase à fleurs sur une étagère. Que c'est amusant ! Elle a le même ! Vous lui avouez que vous ne le trouvez pas très joli mais c'est une voisine qui vous l'a offert. Elle est d'accord. Elle non plus n'aime pas beaucoup le sien, elle ne l'aurait pas choisi non plus, c'est sa belle-mère qui le lui a donné.

C'est l'heure du thé, vous lui faites choisir entre du lapsang souchong et de l'earl grey. Croyant deviner que vous préférez le lapsang, elle vous confie qu'elle adore le thé de Chine puis ajoute (au cas ou elle se serait trompée) que l'earl grey est délicieux. Au cours de la conversation, vous vous excusez d'être si amortie. En effet, vous avez très mal
dormi : une longue insomnie et un bon mal de tête au réveil. Lucette vous rassure aussitôt. Elle-même n'a pas fermé l'œil de la nuit et elle se sent légèrement abrutie.

Lucette n'essaye nullement de vous dépasser, de faire mieux que vous. Elle s'arrange simplement pour que les plateaux de la balance s'équilibrent. Peut-être est-ce par politesse, par gentillesse, comme quelqu'un qui, marchant à vos côtés, adapte son pas au vôtre, afin de ne pas vous retarder ? Ou bien plutôt pour vous montrer à quel point il y a des similitudes entre vous, combien vous êtes proches.

Renée, en revanche, tient à vous précéder, à vous dépasser, bref à vous battre. Elle considère la conversation comme une compétition où deux coureurs s'affrontent. Elle se débrouille pour être la première sur la ligne d'arrivée. Elle a la mentalité de l'automobiliste qui doit à tout prix vous doubler sur l'autoroute. Ou celle du commerçant qui vend plus, mieux et moins cher que son concurrent. Vous projetez d'aller en Italie cet été ? Elle, elle ira en Grèce (c'est plus loin). Vous avez répondu vertement à votre patron ? Elle, elle a insulté le sien (c'est plus audacieux). Ou bien son patron l'adore (c'est plus flatteur). Vous avez réussi à perdre trois kilos ? Elle, c'est de quatre kilos qu'elle a maigri (elle a plus de volonté).

Si Lucette et Renée ont le don de vous agacer, pensez à votre copine Pauline. Pauline refuse votre offre de thé. Elle déteste le thé, particulièrement le lapsang souchong. Dieu merci, elle n'a jamais eu d'amour malheureux, au contraire. De plus, elle dort comme un loir. Et loin d'essayer de perdre des kilos, elle tente, sur le conseil de son docteur, de prendre un tout petit peu de poids. Mais elle n'y arrive pas. Elle ne prend pas un gramme. Elle reste mince comme à vingt ans. C'est bien simple, sa robe de mariée lui va encore comme un gant.